apic/Salvador/Roger Ponseele, 26 ans après/»Je suis un prêtre sans évêque/

Le texte contient 75 lignes (max. 75 signes), 876 mots et 5583 signes.

APIC – Témoignage

Le Père Roger Ponseele, depuis 26 ans engagé (130197)

au Salvador, est devenu «un prêtre sans évêque»

Le prêtre flamand a vécu une décennie parmi les guérilleros du Morazan

Bruges, 13janvier (APIC) «Aucun évêque n’est disposé à m’intégrer dans son

diocèse. Je suis un prêtre sans évêque… La hiérarchie marginalise l’Eglise des pauvres au Salvador». Le Père belge Roger Ponseele ne mâche jamais

ses mots. Prêtre – sans armes! – parmi les guérilleros du Morazan, dans les

montagnes septentrionales du Salvador, il a maintes fois risqué sa vie pendant la bonne décennie qu’il a passée dans les maquis.

Aujourd’hui que la guerre appartient au passé, ce prêtre engagé a du mal

à trouver ses marques dans la nouvelle orientation «conservatrice» de

l’Eglise salvadorienne dominée par l’archevêque de San Salvador, Mgr Fernando Saenz Lacalle, une personnalité membre de l’Opus Dei.

Flamand à la chevelure blonde – du temps de la guérilla, il avait l’air

d’un géant au milieu de ses «companeros» salvadoriens -, Roger Ponseele

s’est mis au service de l’Eglise du Salvador au début des années 70. Un engagement dans le sillage de la fameuse assemblée de l’épiscopat latino-américain de 1968 à Medellin, dans la foulée du Concile Vatican II. Face aux

changements d’orientation qu’il observe aujourd’hui de la part de la hiérarchie du Salvador, le prêtre flamand, désormais âgé de 57 ans, constate:

«Je suis devenu un prêtre sans évêque !»

«Ils pensent que la messe que je préside n’a aucune valeur!»

Le mensuel «Raak», organe de liaison des quelque 100.000 membres des

Equipes populaires en Flandre, donne la parole à ce prêtre originaire de

Gullegem, dans le diocèse de Bruges. «On me tolère, mais mon travail est

rendu plus difficile. Les gens qui ne me connaissent pas se méfient de moi.

Ils pensent que je ne suis pas un bon prêtre, que la messe que je préside

n’a pas de valeur». Cette méfiance, déplore-t-il, complique aussi le travail de réconciliation entre les parties ex-belligérantes qu’il n’a cessé

d’encourager après la guerre civile.

Une théologie de la libération solidaire jusqu’au bout

Au moment où Roger Ponseele débarqua au Salvador, le pays n’avait pratiquement plus connu de président civil depuis 40 ans. Il vit alors monter

les tensions jusqu’à l’instauration en 1979 d’une première junte militaire

qui allait projeter le pays pour plusieurs années dans la guerre civile.

De 1981 à 1992, le prêtre flamand choisit de rester «au front», dans la

province de Morazan, non pour y porter les armes, mais pour offrir un accompagnement pastoral aux groupes insurgés et aux populations paysannes des

villages pris entre deux feux. Autant dire que «le véritable travail pastoral ne pouvait se faire que par intermittence». Le «Padre», comme l’appellent ses amis salvadoriens, estime malgré tout qu’il a réussi, durant ces

dures années de guerre, à «rendre la vie plus humaine» dans la province de

Morazan et notamment parmi les groupes de guérilleros.

«Un prêtre parmi les guérilleros ?» – «Oui, parmi eux aussi, et sans armes !», précise Roger Ponseele, en suggérant la portée de ce ministère paradoxal. Sans parler des attitudes à privilégier et de l’Evangile à annoncer devant la découverte de certaines atrocités, comme le carnage d’El Mozote, au Morazan, où le bataillon d’élite de l’armée salvadorienne «Atlacatl» massacra plus d’un millier de personnes.

Après les accords de paix signés en 1992, le prêtre flamand est resté à

Morazan. Il pouvait enfin disposer de plus de temps pour le travail pastoral et pour accorder plus d’attention aux familles et aux jeunes. Car «il

ne suffit pas d’annoncer l’Evangile, il faut faire du concret», que les

réalisations promises par les responsables politiques soient menées à bien

et pour que s’opèrent les changements tant attendus.

«Il n’est pas nécessaire d’être un héros pour agir de la sorte», ajoute

Roger Ponseele. «Il suffit de se plonger dans la situation, et le reste

vient par surcroît. C’est ainsi que j’ai vécu, au jour le jour, en faisant

ce qui devait être fait. Et un beau jour, on se rend compte qu’il y a déjà

onze ans qui sont passés. Ce n’était pas la misère absolue. Il y avait aussi de bons moments. Nous avons vécu intensément.»

Déception ecclésiale: la hiérarchie tourne le dos aux pauvres

La hiérarchie de l’Eglise au Salvador, estime-t-il, est en train de faire machine arrière. Un signe manifeste pour Roger Ponseele est le fait que

l’actuel archevêque de San Salvador, Mgr Saenz Lacalle, soit un prélat de

l’Opus Dei: «L’Eglise va de nouveau se placer aux côtés de l’Etat, ce qui

n’était pas le cas de Mgr Rivera y Damas ou de Mgr Romero, les deux prédécesseurs de Mgr Saenz».

«Les autorités ecclésiales, explique-t-il, apportent leur appui au mouvement traditionaliste et spiritualiste et elles marginalisent l’Eglise des

pauvres, qui est davantage engagée sur le terrain social. Au Grand Séminaire, on a remplacé l’équipe des formateurs par une équipe de prêtres de

l’Opus Dei. Les livres sur la théologie de la libération ont été retirés de

la bibliothèque. Dans quelques années, il n’y aura plus que des prêtres totalement étrangers à la réalité sociale. La revue catholique «Orientacion»,

qui était jadis très engagée sur le plan social, est devenue une revue

pieuse. On fait des difficultés aux Jésuites. Au sein de l’institution ecclésiale, les communautés de base sont marginalisées.» (apic/cip/be)

13 janvier 1997 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
Partagez!