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Fribourg, 2mars(APIC) L’Afrique du Sud a réussi à abolir le système de

l’apartheid au niveau politique et à établir une société multiraciale démocratique. Pour les Eglises, cette transition n’est que la première étape

d’un processus de consolidation de la justice et de la paix, car le pays

est au bord de l’explosion sociale. Des masses noires frustrées et sans

espoir pourraient un jour suivre tête baissée un leader illuminé, un genre

d’»Hitler noir» qui pourrait semer chaos et destruction.

Ce cri d’alarme, lancé ce week-end à Fribourg, est celui de Molefe Tsele, directeur exécutif du Service oecuménique pour la transformation socioéconomique (ESSET), un organisme des Eglises d’Afrique du Sud. Venu tout

droit de Johannesbourg à l’invitation de l’»Action de Carême» et de son homologue protestant «Pain pour le Prochain» dans le cadre de la campagne de

carême «La bourse (p)ou(r) la vie», M. Tsele a lancé un appel aux investisseurs étrangers pour qu’ils s’engagent en Afrique du Sud afin de stabiliser

la situation. Il y a urgence, car la population noire s’impatiente.

«L’Afrique du Sud a une chance unique: que le gouvernement de Mandela le meilleur que le pays ait eu dans toute son histoire – réussise!», a-t-il

confié à l’APIC. S’il ne peut tenir son pari de construire une nouvelle

Afrique du Sud, «la situation sera alors terrible».

Un pays au bord de l’explosion sociale; crainte d’un «Hitler noir»

Participant au séminaire des Eglises suisses «Afrique du Sud – Suisse:

Mettre fin à l’apartheid économique!», qui a réuni des représentants des

oeuvres d’entraide des Eglises, des mouvements de solidarité avec l’Afrique

du Sud et des représentants des milieux économiques et bancaires – M. Tsele

a été très clair. «Nous vivons un ’kairos’ (mot grec signifiant ’temps opportun et décisif’), un moment crucial à ne pas manquer, car ce gouvernement jouit d’une grande crédibilité: il comprend des gens qui ont connu la

prison, la torture, la relégation…»

En effet, a-t-il remarqué, les jeunes qui sortent de l’Université et entament une carrière politique professionnelle ne seront jamais respectés

comme l’est le gouvernement actuel. Si le pays manque ce tournant, il risque de connaître une situation à la zaïroise: «une anarchie incroyable, la

destruction sauvage de tout ce qui a été construit jusqu’à maintenant».

Appel à la conscience du monde

«Je lance ici un appel à la conscience du monde, car l’un des meilleurs

moyens de promouvoir le respect de notre victoire démocratique et politique

sur l’apartheid est de consolider les gains du peuple dans le domaine socio-économique». Le responsable du programme des Eglises pour la justice

économique dresse ce constat: tant que les gens vivront dans une pauvreté

abjecte – des jeunes sont expulsés de l’Université parce qu’ils ne peuvent

plus payer les taxes, d’autres souffrent de maladies depuis des années car

ils n’ont pas les moyens de se soigner et ne peuvent faire face aux coûts

qui explosent avec la privatisation croissante des services de santé – ils

seront prêts à suivre n’importe quel «Hitler noir».

«C’est une ironie que tout ceci arrive au moment même où les gens ont

finalement pu célébrer la victoire sur l’apartheid, lâche-t-il amer. Au

moment où ils seront vraiment désillusionnés par la politique du gouvernement, ils suivront, c’est ma grande peur, des leaders qui leur proposeront

des recette simples, comme casser tout ce qui est à portée de la main.

C’est une perspective terrifiante!».

50% de chômeurs dans la population noire

Dans les townships, en effet, où les taux de chômage et de criminalité

n’ont jamais été si hauts, la «nouvelle Afrique du Sud» ne signifie pas

grand’chose. Le défi principal est le fossé qui se creuse dans la population:près de 50% de chômeurs (hommes et femmes) chez les Noirs, 8% chez

les Blancs. 300’000 jeunes arrivent sur le marché de l’emploi chaque année,

sans perspectives.

Les «moyens alternatifs» de survie, dans une situation si précaire, ne

peuvent que se développer:secteur informel (commerces et services dans la

rue, marché noir…), et criminalité ouverte (attaques à main armée, prostitution, trafic de drogue). La société noire – très unie dans la lutte

contre l’apartheid et très solidaire face à la répression – est en train de

perdre sa cohésion. La jeunesse n’a plus d’objectifs politiques; elle se

créé des sous-cultures et s’individualise très rapidement dans un vide de

valeurs. Les Eglises, que les politiciens arrivés au pouvoir ont eu tendance à reléguer à la sacristie, bien qu’elles furent l’un des fers de lance

de la lutte contre l’apartheid, sont à nouveau sollicitées. Pour M. Tsele,

pas de doute, la société sud-africaine se doit de retrouver rapidement des

repères moraux et sociaux, sous peine d’éclatement. (apic/be)

Encadré

L’oligarchie économique contrôle près de 80% de l’économie

Les structures économiques en Afrique du Sud sont encore profondément marquées par les vieux schémas de l’apartheid. Elles sont dominées par une

oligarchie représentée par les grands groupes comme l’Anglo-American Corporation, la De Beers ou Sanlam, actifs respectivement dans les mines, les

diamants, les assurances et autres activités financières. En d’autres termes, une petite couche de Blancs contrôle près de 80% de l’économie.

Les tentatives existent de démanteler ces cartels et d’en ouvrir l’accès

à d’autres groupes et à des consortiums noirs, mais les changements ne sont

pas encore sensibles. La bourgeoisie noire émergeante ne représente qu’un

faible pourcentage (moins de 10% des quelque 36 millions de Noirs, sur 44

millions d’habitants). Seulement 5% de l’économie est en main noire.

Actuellement, en raison du manque de confiance, note M. Tsele, la tendance est à la fuite des capitaux de la part des grands conglomérats. «Ils

n’ont pas foi en la nouvelle Afrique du Sud et placent leurs capitaux ’off

shore’, à l’étranger, dans les banques suisses!», affirme le responsable

des Eglises. Qui demande un certain «patriotisme» de la part des investisseurs, afin qu’ils placent leurs capitaux dans le développement et la reconstruction de l’Afrique du Sud. «Même si, à court terme, cela semble illogique du point de vue d’une maximisation des profits… L’augmentation

dramatique des inégalités représente à moyen terme une menace sur la continuation de toute activité économique».

«Si l’on regarde le long terme, ce «patriotisme économique» est profitable pour tout le monde, pour stabiliser le pays et consolider la démocratie, par «l’action affirmative», en réduisant les inégalités sociales et la

marginalisation. (apic/be)

Encadré

Pas de geste de réparation de la Suisse

Au cours d’une table ronde, l’économiste suisse Mascha Madörin, de l’»Action Place financière Suisse-Tiers Monde», a demandé un geste de réparation

des banques suisses à l’endroit les victimes de l’apartheid. Pour elle,

certains milieux économiques et politiques suisses à l’époque ont aidé à

contourner les sanctions contre le régime d’apartheid. Hans Ulrich Grimm,

directeur de l’UBS et représentant de l’Association suisse des banquiers,

ne lui a laissé aucune illusion: il ne voit actuellement «vraiment aucune

chance» que les banques fassent un tel geste de compensation. (apic/be)

2 mars 1997 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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