Prendre la parole pour lutter contre la misère

Genève: les familles du Quart monde reçues au Palais des Nations (201093)

Genève, 20octobre(APIC) Vaincre la misère c’est détruire les zones de

non-droits, expliquait le Père Joseph Wrésinski, fondateur d’ATD Quart-monde. Les pauvres doivent être les premiers artisans de cette lutte car ils

savent ce qu’est la justice, ce qu’est la liberté, eux qui en sont trop

souvent privés. Les familles du Quart monde sont allées le dire au Palais

des Nations à Genève à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté et le refus de la misère.

Pour les personnes qui ont fait le déplacement de Fribourg et Payerne,

cette visite à l’ONU dépassait le cadre d’une distraction. Chacun ayant

conscience de sa «mission». «Il faut montrer que nous sommes aussi bien que

ceux qui nous reçoivent». «Il faut causer au nom de toutes les mamans». «Le

patron ne voulait pas me donner congé. J’ai à faire à Genève, lui ai-je

dit, je ne viendrai pas travailler… J’ai tellement d’heures supplémentaires, il n’osera rien dire», renchérit une troisième personne.

Chacun sait que l’union fait la force et crée la solidarité. Pour présenter la «Valise-fresque Tapori» réalisée par 3’000 enfants du quart monde, chacun a préparé quelques phrases. Alexandra a tapé le texte, Gérald a

fait la mise en page sur ordinateur. Dans le bus, on répète consciencieusement. Les dix panneaux hauts en couleurs représentent les situations vécues

par le quart monde, que l’on va essayer de décrire. La vie d’Antoinette et

de sa famille dans une caravane sans eau courante sur un terrain vague à

Annemasse. La vie des enfants africains dans les rues où ils font de menus

travaux pour survivre. L’histoire de cette petite fille placée à l’extérieur de sa famille… Là où il y a l’amitié, il y a plus de justice.

Le propre d’ATD Quart monde est d’avoir fait comprendre et admettre que

la misère qui prive de la dignité est une violation des droits de l’homme,

de répéter que sans solidarité il n’y a pas de lutte possible. Le défi est

colossal face à une misère grandissante.

A Genève, la délégation n’a pas manqué de se rendre à la maison Joseph

Wrésinski, un pavillon perdu dans un jardin au coeur du quartier St-Jean

non loin de la gare. Le mur du jardin est couvert de peintures des enfants.

La maison est surtout un centre d’accueil où on propose aux enfants toutes

sortes d’activités créatrices et manuelles.

Quelques habitués du CARE, maison d’accueil de Genève rejoignent le

groupe. La misère gagne du terrain constate le responsable, l’abbé Viennat.

Joseph, squatter, renchérit: «Avec cinq francs tu peux acheter des macaronis mais si tu n’a pas de casserole pour les cuire? Aujourd’hui à mi-octobre, certains dorment encore dans la rue.» Les plus chanceux peuvent aller

à l’asile de nuit de l’Armée du salut, à deux pas de la maison Wrésinski

«J’y ai dormi il y a quelques années», explique un des délégués.

La Salle des pas perdus du Palais des Nations dominant le lac impressionne par sa monumentalité. Au centre du hall, la ’Valise Tapori’, on

tourne autour d’elle, on regarde. Un peu plus loin deux violoncellistes

font un discret accompagnement musical. Mme P… prend la parole en premier: «Ce qui est le plus dur, ce sont les critiques. C’est de ne plus oser

parler à personne.» Et d’expliquer que quand on doit calculer pour tout il

reste trop peu de place pour les autres besoins. «On aimerait avoir du

temps pour soi, apprendre des choses, avoir des loisirs en famille». «Ce

que nous avons vécu, nous ne voulons pas que cela recommence pour nos enfants», poursuit un second intervenant.

Francine de La Gorce, une des premières militantes d’ATD Quart monde,

qui fut pendant près de trente ans aux côtés du Père Joseph Wrésinski a

fait aussi le déplacement de Genève. Elle rappelle que les premiers à lutter contre la misère furent les familles du quart monde. Malgré les difficultés, malgré l’absence de sécurité, de droits, de dignité. Aujourd’hui il

faut continuer à lutter, refuser d’être simplement rayés de la carte,

d’être des assistés à vie, d’avoir honte devant ses enfants parce qu’il

faut les priver de l’indispensable. Non, les pauvres ne sont pas des inactifs. Bien souvent ils ont commencé à travailler plus jeunes que les autres, même si aujourd’hui ils sont sans travail. Et de plaider pour une

nouvelle répartition des tâches afin que toute personne puisse vivre dans

l’honneur.

Vladimir Petrovsky, directeur de l’Office des Nations Unies, s’est dit

très concerné par ces questions. Une des tâches de l’ONU n’est-elle pas de

chercher le progrès social, comme l’indique sa charte fondatrice? Les Nations Unies doivent contribuer à trouver des réponses unifiées et efficaces

pour lutter contre la pauvreté. Mais ce n’est pas ce discours – un peu de

circonstance – qui réjouit le plus les familles. Vladimir Petrovsky, bien

que non-francophone, admire longuement la «Valise Tapori», se laissant interpeller par les famille du quart monde, posant pour les photos. Chacun

veut pouvoir parler autour de lui de ce moment important. (apic/mp)

20 octobre 1993 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 3  min.
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