Actualité: En tournée d’information en Europe, deux permanents brésiliens du Mouvement des Sans Terre (MST), Maria-José Bezerra et Delwek Matheus, de Sao Paulo, ont accordé une interview à l’APIC sur le lancinant problème de la réforme agraire au Brésil.

APIC – Dossier

Brésil: Le Mouvement des Sans Terre remet en question la politique du président Cardoso

Un modèle pour 20% de la population, que faire des autres 80% ?

Jacques Berset, APIC

Fribourg, 3 novembre 1997 (APIC) Le modèle de développement néo-libéral du président «social-démocrate» Fernando Henrique Cardoso (FHC) est sérieusement remis en cause au Brésil. Et surtout son discours sur la réduction de la fracture sociale, dans un des pays les plus inégalitaires du continent latino-américain. Epine dans le pied de FHC, le Mouvement des Sans Terre (MST) jouit de la sympathie de 90% des Brésiliens qui saluent la lutte tenace de 5 millions de familles rurales sans foyer.

Lors des grandes manifestations populaires du IIIème «Cri des exclus» qui se sont déroulées dans tout le Brésil à l’occasion des festivités du Jour de l’Indépendance, le 7 septembre, un évêque s’est fait particulièrement applaudir par les 30’000 personnes rassemblées à la Basilique d’Aparecida. «Nous voulons affirmer clairement que le développement authentique d’un pays ne peut se construire ni en compromettant la souveraineté nationale au profit de la concurrence internationale ni au prix de l’exclusion sociale de millions de Brésiliens», a lancé Dom Angélico Sândalo Bernardino, évêque auxiliaire de Sao Paulo.

A l’instar d’autres secteurs engagés de l’Eglise catholique, ce responsable de la pastorale ouvrière, proche collaborateur du cardinal Paulo Evaristo Arns, dénonce le manque de volonté politique du gouvernement de soigner les plaies sociales qui accablent le Brésil. Un autre évêque, Dom Tomas Balduino, figure historique de la lutte pour la réforme agraire, défend l’occupation des terres par les travailleurs ruraux dépossédés de tout. «C’est la seule voie d’accès à la terre» pour des millions de gens, estime-t-il, en dénonçant la persistance de l’alliance entre les fazendeiros et la justice brésilienne.

43% des terres pour moins de 1% de propriétaires

Dans le Brésil d’aujourd’hui, 0,8% des propriétaires accaparent à eux seuls 43% des terres cultivables, selon les données de la Banque Mondiale. 23 millions d’ouvriers agricoles et de petits paysans vivent au-dessous du seuil de pauvreté, 5 millions de familles n’ont aucune terre, alors que des surfaces presque équivalentes à l’Europe de l’Ouest sont occupées par des latifundia improductives ou vouées à l’élevage extensif. Dans un pays dont la production pourrait nourrir deux fois sa population, 40 millions de Brésiliens souffrent de la faim.

Des occupations de terre légalisées

Les familles «assentadas», grâce à une lutte qui a débuté en 1984, ont réussi à faire régulariser définitivement leurs conquêtes et sont désormais organisées en coopératives de petits producteurs. Comme elles sont légalisées, elles ont des droits en matière de santé, d’éducation, d’infrastructures et de crédits. Mais comme il y loin de la coupe aux lèvres, les pouvoirs publics rechignent à faire droit aux demandes des «assentados». L’ouverture d’écoles publiques, par ex., ne s’obtient que de haute lutte…

L’une des priorités du MST, l’éducation des enfants

«L’éducation des enfants est l’une de nos premières priorités», confirme Maria-José Bezerra, de la coordination du MST pour l’Etat de Sao Paulo: même si, pour ces familles «acampadas», le risque est grand de les voir expulsées à tout moment de l’endroit qu’elles occupent, la mise sur pied d’une école est primordiale. «A l’intérieur du campement, nous luttons pour le droit à l’éducation, nous cherchons des professeurs dans nos propres rangs, en général des volontaires».

La terre n’a jamais eu de fonction sociale au Brésil

La revendication pour un meilleur partage des terres est au Brésil une vieille bataille, engagée depuis des décennies; elle n’a jamais trouvé de réalisation concrète, malgré l’existence d’une Loi sur le statut de la terre qui parle de sa fonction sociale. «Tous les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir sont liés aux grands propriétaires latifundistes: ils n’ont pas d’avantages politiques à mettre en œuvre la réforme agraire», déplore Delwek Matheus.

Comme la loi ne définit pas très clairement comment la réforme agraire doit être réalisée concrètement, les «désappropriations» de terres laissées en friche – quand le gouvernement finit par décider d’agir – échouent souvent devant les tribunaux; la justice prend la défense les latifundistes qui font recours. Les terres non cultivées n’appartiennent d’ailleurs pas seulement aux privés, certaines sont même propriétés de l’Etat ou du gouvernement fédéral.

«Dans l’histoire du Brésil, dès le début, la terre n’a pas rempli de fonction sociale, notamment produire des aliments pour nourrir la population ou procurer des revenus aux familles qui la travaillent. Elle a toujours servi de moyen de spéculation économique. C’est la raison pour laquelle, on peut laisser d’immenses surfaces improductives», poursuit le coordinateur national du MST.

Le MST, un projet alternatif au modèle mis en œuvre par le gouvernement

Et d’estimer qu’une réforme agraire et qu’une politique agricole en faveur des petits producteurs ne font pas partie de l’actuel projet néo-libéral du gouvernement de FHC: «Son projet ne fait droit qu’aux intérêts internationaux, car il dépend des capitaux étrangers pour son développement». Le MST, par conséquent, a réussi à se transformer en référence nationale de lutte, affirme le leader paysan. Il a pu faire partager l’idée que la réalisation de la réforme agraire peut aider à résoudre une partie des problèmes sociaux comme la faim, le chômage, le manque de logements. Au Brésil, il manque officiellement 5,6 millions de logements, sans compter les 11 millions de maisons qui devraient être réhabilitées.

Le MST offre un projet alternatif au modèle mis en œuvre par le gouvernement de FHC, qui protège et favorise les grandes entreprises agricoles produisant pour l’exportation. «Le modèle de Cardoso n’est ni social, ni démocrate: il sert une minorité et réprime la majorité». Delwek Matheus se veut pourtant optimiste: le temps où son mouvement était considéré dans la société comme subversif, «communiste», est passé. «Selon les sondages officiels, plus de 90% des Brésiliens considèrent que la réforme agraire est nécessaire, que le MST est un mouvement légitime et qu’il doit continuer sa pratique d’occupation de terres».

Une guerre sociale programmée

Ainsi, précisent les deux responsables des travailleurs sans terre, la plupart des acteurs socio-politiques – partis (à gauche, le PT, PCdoB, PSTU, etc.), Eglises, syndicats, mouvements de quartiers, etc.– appuient la démarche du MST. Malheureusement, note D. Matheus, cette sympathie ne se traduit pas toujours par une volonté concrète de participation et de transformation sociale. «C’est un problème de conscience sociale et politique».

De l’autre côté de la barrière, les fazendeiros achètent des armes au vu et au su du gouvernement pour défendre leurs propriétés. Même des armes lourdes comme des mitrailleuses, qu’ils importent en fraude du Paraguay… Le ministre de la justice Iris Rezende a donné l’ordre d’étouffer le MST et de mettre un terme aux occupations de terre par la force. Le ministre a suggéré de faire enregistrer légalement, comme agents de sécurité, les «jagunços», qui sont les gardes du corps et les hommes de main des fazendeiros.

Le MST, un mouvement social à abattre

Les membres de ces milices privées – appelées entreprises de sécurité – apparaissent le visage encagoulé, comme de modernes «escadrons de la mort». Ils sont censés prêter main-forte aux forces de l’ordre. Le MST, avec sa pratique concrète d’occupation et d’action directe, représente l’une des seules alternatives sociales au modèle néo-libéral prôné par le gouvernement de FHC. Il devient par conséquent la principale force d’opposition au pouvoir, affirme D. Matheus. Un adversaire qu’il faut abattre par tous les moyens: juges acquis aux grands propriétaires, répression policière, actes de violence, intimidation…

Maria-José Bezerra estime à plus de 1’500 les gens qui ont été assassinés dans le cadre de conflits agraires au Brésil ces 20 dernières années. «Sur ces 1’500 morts, à peine quatre cas ont été jugés, et aucune personne n’a été condamnée; de l’autre côté, la justice n’hésite pas à condamner l’un des leaders nationaux du MST, José Rainha, à 25 ans et demi de prison, pour un meurtre survenu en 1989 à Pedro Canario, dans l’Etat d’Espirito Santo, lors d’un conflit de la terre. Alors que J. Rainha était en réunion avec des autorités officielles dans un autre Etat…»

Même s’il n’était pas sur les lieux au moment des faits, on l’a condamné comme coauteur du crime, parce qu’il a participé à d’autres occupations de terre. Pour les leaders du MST, cette décision de justice – actuellement suspendue – a pour but, avec l’engagement d’autres mesures répressives, de délégitimer et de détruire toute alternative au projet du gouvernement actuel. «Ce modèle ne défend les intérêts que d’une petite minorité; il a l’intention de réduire la population de la campagne, de 20% actuellement, à seulement 4%. Alors qu’il n’y a ni emploi ni logements en ville! C’est un modèle qui tient compte de 20% de la population, mais qui ne dit pas que faire des 80% restant…» (apic/be)

26 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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