Rome: Visite «ad limina» des évêques du Soudan
Le pape les encourage à poursuivre le dialogue avec l’islam
Rome, 19 septembre 1997 (APIC) La situation de l’Eglise au Soudan est dramatique. L’archevêque de Khartoum, Mgr Gabriel Zubeir Wako, en visite ad limina à Rome avec les évêques de ce pays, l’a dépeinte jeudi devant Jean-Paul II. Le pape a conseillé aux évêques de ne pas se laisser isoler dans l’adversité et surtout à «ouvrir une ère nouvelle de dialogue entre chrétiens et musulmans» en vue d’obtenir la liberté religieuse.
«Notre peuple a besoin d’aide, contrairement à ce qu’affirment les déclarations de notre gouvernement», a expliqué Mgr Zubeir Wako. Il a en outre déploré: «La guerre au Sud-Soudan a divisé notre Conférence épiscopale». La communication «est extrêmement difficile entre nous» et «cette situation nous place dans un réel isolement». Et de signaler que «les promesses que notre gouvernement vous avait faites lors de votre voyage au Soudan en 1993 n’ont pas toutes été tenues, même si nous avons senti quelques progrès». Il reste que les évêques «doivent affronter de nombreuses difficultés».
Une Eglise vivante
Sur un plan ecclésial, le bilan de l’Eglise est plutôt positif. A la veille du centenaire de sa fondation, elle compte dans le Nord du pays une moyenne de 7’000 baptêmes d’adultes par an. Il y a au séminaire de Khartoum 129 étudiants en théologie et 90 en philosophie, et d’autres étudient au Kenya ou en Ouganda. La mobilisation des laïcs est importante, s’est encore réjoui l’archevêque de Khartoum, mais cela ne va pas sans poser des problèmes chez les adultes. En effet, «la pleine participation à l’Eucharistie est devenue une sorte de monopole des enfants et des jeunes». Les adultes s’abstiennent de communier en raison «de nombreux problèmes dans le mariage, de la polygamie, de divorces ou d’unions hors mariages».
Un décor dramatique
Malgré ces difficultés et les problèmes de société que sont «la guerre, l’insécurité et l’état de déchéance dans laquelle se trouve plongée la majorité de la population», les évêques sont «surpris par ce peuple qui est prêt à souffrir plutôt qu’à abandonner son identité chrétienne». Au plan civil et politique, le décor est dramatique: «L’attitude du gouvernement vis-à-vis des Eglises, et en particulier de l’Eglise catholique, est négative, pour ne pas dire plus. Malgré les efforts que nous avons constatés après votre visite, il y a encore beaucoup d’exemples de mauvais traitements contre les chrétiens. Le dernier en date, est la démolition systématique des églises et des centres polyvalents que nous utilisons pour les activités de l’Eglise».
Les raisons qui ont été avancées jusqu’à présent pour expliquer ces gestes ne sont pas convainquantes, a déclaré Mgr Zubeir Wako. La politique qui les anime ne répond pas aux déclarations répétées du gouvernement affirmant que le Soudan respecte et reconnaît chacune des religions. «Cela fait 30 ans maintenant nous n’avons reçu aucun permis pour construire des lieux décents pour nos activités. De plus, l’école Soudanaise Syllabus n’est rien d’autre qu’un endoctrinement islamique des enfants».
«Il nous semble désormais que notre notion de paix diffère notamment de celle de notre gouvernement. Nous devons également affirmer que les appels de plus en plus répétés du gouvernement pour la paix ces dernières années, évoquent pour nous de sérieuses réserves quant aux méthodes qui sont adoptées pour traduire ces déclarations de paix en actes de paix».
Une Eglise de l’espoir
Mais le plus gros problème est la guerre civile qui dure depuis 14 ans. La plupart des populations chrétiennes ont été déplacées et beaucoup se trouvent dans une situation de réfugiés. «La pauvreté, le chômage, l’absence de toits, l’insécurité et la FAIM (ndlr: en majuscule dans le texte) sont le lot de ces gens. Tous regardent vers l’Eglise dans l’attente d’une solution à leurs problèmes.»
Dans ces circonstances, a avoué l’archevêque, «nous sommes heurtés d’entendre des gens biens intentionnés nous dire que la situation dans notre pays est normale et ne nécessite aucune attention ou soins particuliers». Dans un tel contexte, l’action de l’épiscopat consiste à «inviter les gens de bonne volonté à tendre résolument la main au peuple soudanais dans sa recherche vers la paix, mais pas de n’importe quelle paix, une paix solidement fondée sur la justice et l’égalité entre tous les Soudanais».
Une telle paix requiert non seulement «une bonne volonté politique de la part de chacun, mais notamment de la part de ceux qui détiennent le pouvoir politique dans le pays». Une paix d’autant plus urgente que «beaucoup sont pleins de ressentiment et de désir de vengeance». C’est pour y remédier que les évêques ont lancé un programme pastoral: «La paix par la réconciliation et le pardon». «L’Eglise du Soudan est une Eglise de l’espoir. Une Eglise pleine de foi et de vie. […] Nous admirons la patience et la détermination de nos fidèles», a conclu Mgr Zubeir Wako.
Dieu entend le cri des victimes innocentes
Dans sa réponse, le pape a tout d’abord constaté que «vos communautés sont profondément affectées par une détérioration des bonnes relations qui devraient exister entre les chrétiens et les musulmans». Il a assuré les évêques que «Dieu entend la voix des victimes innocentes, des faibles sans défense qui crient vers lui pour lui demander de l’aide, la justice, le respect de leur dignité humaine reçue de Dieu, des droits humains fondamentaux, de la liberté de croire et de pratiquer sa foi sans peur et sans discrimination». Jean-Paul II les a assurés qu’il est «proche d’eux en tant que successeur de Pierre», ajoutant: «Dieu est à vos côtés. Il ne vous abandonnera jamais. Les prières de toute l’Eglise sont avec vous.» Et il s’est réjoui que, «malgré les difficultés, l’Eglise du Soudan continue à se développer, avec de nombreux signes de vitalités».
Dialogue pas facile mais nécessaire
Le pape a aussitôt recommandé aux évêques de ne pas se laisser «isoler les uns des autres», les encourageant à saisir «toutes les opportunités pour exprimer leur responsabilité et communion collégiale» et à bâtir «un plan commun d’initiatives pastorales pour affronter les graves défis» auxquels ils doivent faire face.
Il a ensuite demandé aux prêtres de prier pour recevoir la grâce de «la persévérance», de «cultiver un ascétisme authentique», en particulier pour «rester fidèles au don du célibat, dans une parfaite continence». Il a exhorté les évêques à prendre un soin particulier des séminaristes et des laïcs. Il a surtout encouragé l’action des évêques en direction des jeunes: «Le souci de l’Eglise de la formation morale et civique des jeunes – mais aussi des adultes dans vos cours du soir – constitue une très importante contribution pour le futur de la communauté chrétienne mais aussi pour la société dans son ensemble. Une telle activité éducative peut largement aider au dépassement des tensions ethniques, parce qu’elle rassemble des gens d’origines tribales et sociales différentes».
Enfin, Jean-Paul II a appelé les évêques à relancer le dialogue avec les musulmans. «Pendant ma visite à Khartoum en 1993, a-t-il rappelé, j’ai exprimé l’espoir qu’une ère nouvelle de dialogue constructif et de bonne volonté puisse se tisser entre chrétiens et musulmans. Même dans le meilleur des cas, le dialogue interreligieux n’est pas une tâche facile. Dans votre pays, c’est un acte courageux d’espoir pour un meilleur Soudan et pour un meilleur futur pour vos peuples. […] L’un des thèmes essentiels du dialogue islamo-chrétien devrait être le principe de la liberté religieuse, qui comprend également la liberté d’exprimer publiquement sa propre religion. Je vous presse de ne pas ralentir vos efforts pour nouer et faire progresser un tel dialogue à tous les niveaux». (apic/cip/imed/pr)




