Actualité: A l’occasion de son 50e anniversaire, l’œuvre d’entraide catholique internationale «Aide à l’Eglise en détresse», dont le siège suisse est à Lucerne, a invité l’évêque du plus grand diocèse du monde, Mgr Joseph Werth. Depuis six ans, ce jeune é

APIC – Interview

Rencontre avec Mgr Werth, l’évêque du plus grand diocèse du monde, la Sibérie

Menaces sur la liberté religieuse et la démocratie en Russie

Jacques Berset, Agence APIC

Novosibirsk/Fribourg, 1er mai 1997 (APIC) La chute du communisme et l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 90 ouvraient toutes grandes les portes de l’empire: on rêvait d’Occident, de démocratie, de société de consommation, de liberté religieuse… Bref, de «normalisation» tous azimuts. Aujourd’hui, le tableau est plus sombre. Tandis que sa population s’appauvrit à vue d’œil, la Russie n’échappe pas aux sirènes du chauvinisme et du nationalisme. Une menace sourde pèse sur l’Eglise catholique – communauté très minoritaire – qui émerge des catacombes et reste souvent perçue comme «étrangère» en cette terre orthodoxe. Notre interview.

La Sibérie est certainement la région la plus pacifique de l’ancienne URSS; elle ne connaît pas de conflits au niveau des nationalités ou des communautés religieuses, tient d’emblée à préciser Mgr Joseph Werth. L’administrateur apostolique de Novosibirsk, métropole d’un million et demi d’habitants à 52 heures de train et trois fuseaux horaires de Moscou, parle d’une voix assurée malgré la fatigue du voyage. Ses yeux brillants révèlent une détermination qui contraste avec une silhouette plutôt frêle.

«A l’Est, l’évêque catholique voisin le plus proche de moi est Mgr Francis Thomas Hurley, d’Anchorage….en Alaska; quand dans l’Ouest du diocèse, il est par ex. 10h du matin, tout à l’Est, il est déjà 18h!». «Evêque volant», Mgr Werth vit au pays des superlatifs. Souvent il n’y a pas d’autre moyen de transport que l’avion pour visiter une poignée de catholiques.

APIC: Si la situation en Sibérie est plutôt pacifique, la petite communauté catholique, dispersées sur des territoires de la taille d’un continent, connaît tout de même des difficultés…

Mgr Werth: Les catholiques de Sibérie sont une petite minorité et n’ont pas la vie facile. Mais on ne peut pas dire que cette communauté soit en voie de disparition. On compte au-delà de l’Oural (sur une population d’environ 50 millions d’habitants, ndr.) près de deux millions de personnes d’origine catholique, dont une bonne centaine de milliers sont baptisés et pratiquants.

Quand le pape Jean Paul II m’a nommé évêque de Sibérie, je n’avais que 38 ans. J’avais étudié au séminaire de Kaunas, en Lituanie. Un pays qui était pour nous la forteresse de la foi catholique en URSS. C’était le seul endroit à l’époque où on avait la chance de rencontrer un prêtre. J’avais visité ce pays balte après mon service militaire, en 1973, parce que j’y avais de la parenté. C’est là-bas aussi que j’ai rencontré les jésuites, dans la clandestinité. J’y ai fait mon noviciat secrètement.

Ce ne fut pas facile de m’établir dans ce pays, parce que les citoyens soviétiques d’origine allemande n’avaient pas le droit de s’installer dans les pays baltes. Les Allemands, dont la nationalité est inscrite dans le passeport à l’instar des autres peuples d’URSS, devaient faire face à une discrimination cachée. J’ai réussi à me faire enregistrer dans une petite localité à une soixantaine de kilomètres de Vilnius où les fonctionnnaires locaux ignoraient visiblement ces restrictions.

Ma «cathédrale», une petite chapelle

Quand je me suis installé à Novosibirsk, il y a six ans, il n’y avait en Sibérie (plus de 290 fois la superficie de la Suisse) en tout et pour tout que trois prêtres. Ma «cathédrale» n’était qu’une petite chapelle. Quand mes prêtres visitent les villages, ils constatent régulièrement qu’il y a partout des catholiques qui espèrent depuis longtemps – parfois depuis 70 ans ! – la visite d’un pasteur. Certains n’attendent que de recevoir les sacrements pour pouvoir enfin mourir en paix. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, notre Eglise n’est pas à l’agonie: il y a toujours davantage de jeunes qui reconnaissent l’appel de Dieu.

Bien sûr, si la moisson promet d’être abondante, les ouvriers sont peu nombreux. Grâce à la solidarité de nos frères chrétiens, nous avons actuellement 61 prêtres, 65 religieuses et de nombreuses personnes engagées dans la catéchèse en provenance de toutes les parties du monde: Pologne, Allemagne, Slovaquie, Etats-Unis, Italie, Corée, etc. Nous n’avons cependant que 12 églises et une trentaine de locaux de prières… sur un territoire qui s’étant d’Ouest en Est sur 10’000 kms et du Sud au Nord sur 3’000 kms. Nous recensons environ 200 endroits de ce vaste territoire où les fidèles se rassemblent pour prier.

APIC: La présence catholique en Russie est souvent dénoncée par les orthodoxes comme une pénétration «étrangère» .

Mgr Werth: Les communistes avaient l’intention, par la terreur et la violence, la déportation et le bannissement, d’»éduquer» les hommes pour en faire des athées. Ils n’ont pas réussi. L’ironie du sort veut que l’Eglise orthodoxe russe arrive comme si tout le monde était chrétien orthodoxe. Elle est de plus en plus souvent l’otage des milieux nationalistes et chauvins qui font pression sur elle. La présence catholique en Russie remonte pourtant à plusieurs siècles; on ne peut en aucun cas parler d’»invasion étrangère» ou de «prosélytisme» (les convertis de l’orthodoxie se comptent sur les doigts de la main). En Sibérie, l’histoire de l’Eglise catholique est plutôt celle de la souffrance, de la douleur et des privations.

En 1763 déjà, à l’invitation de l’impératrice Catherine II, les premiers Allemands, chassés par la famine d’Europe centrale, s’installèrent dans la région de la Volga et de la Mer Noire, où ils réussirent à créer des colonies prospères à partir de rien. C’est ainsi que fut érigé un diocèse à Tiraspol, sur la Mer Noire, dont le siège épiscopal était à Saratov, sur la Volga. Ce diocèse florissant comptait en 1917, juste avant la Révolution d’Octobre, 172 prêtres et près de 400’000 fidèles. La plupart des prêtres ont été exécutés ou sont morts dans les camps du goulag.

Abandonnés au milieu de la steppe glacée

Après la Révolution, une partie de ces gens furent spoliés de leurs biens et dispersés à travers toute l’URSS. Dans le cadre de la collectivisation forcée et de la campagne de «dékoulakisation» (chasse aux paysans «riches»), la majorité fut déportée en Sibérie et au Kazakhstan dans des conditions si terribles et si inhumaines que beaucoup périrent. Les déportés étaient des luthériens – près des deux tiers – mais aussi des catholiques et dans une moindre mesure des mennonites. C’est grâce à leur foi, transmise avec ténacité au sein de la famille, que ces déportés ont pu survivre. L’épreuve les a rapprochés, alors que dans les villages, avant la déportation, la confession les séparait de façon stricte.

Mes parents – ma mère est une Allemande d’Odessa, sur la Mer Noire, et mon père un Allemand de la Volga – ont été déportés enfants au Kazakhstan, durant l’ère stalinienne. Abandonnés comme tant d’autres au milieu de la steppe glacée, sans rien. Durant l’hiver 1931/1932, sur les 30’000 déportés allemands, seuls 12’000 ont survécu! C’est dans ces circonstances qu’a été fondée la ville de Karaganda, la deuxième ville du Kazakhstan.

Liquidation quasi totale de l’Eglise catholique sous Staline

En 1937, les dernières églises catholiques avaient été détruites et quasiment tous les prêtres exécutés. Mais en Sibérie, il n’y avait pas que des Allemands (dont la majorité d’ailleurs d’origine protestante), mais également d’autres catholiques, déportés du temps des tsars déjà, quand de nombreux combattants de la liberté et patriotes polonais et lituaniens furent bannis en Sibérie à l’époque où la Russie occupa le territoire de l’Union polono-lituanienne. D’autres, comme les ingénieurs et ouvriers polonais venus travailler à la construction du Transsibérien s’y installèrent volontairement. Les populations d’origine slave, Polonais (il y en aurait un million en Sibérie) ou Ukrainiens, ont été en partie russifiées, et se sont davantage mélangées aux Russes.

Les Allemands de Sibérie: considérés comme des «fascistes»

Les Allemands ont mieux résisté à la russification, car ils étaient là depuis moins longtemps. Et surtout parce que, considérés comme des «fascistes» à cause de l’agression nazie, ils étaient tenus strictement à distance. Cela nous a permis de conserver notre foi et notre identité. Aujourd’hui, le plus grave danger pour la communauté catholique en Sibérie est l’émigration.

APIC: A part l’émigration vers l’Allemagne, qui a dépeuplé des villages entiers, d’autres dangers menacent la présence catholique; vous parlez de menaces sur la liberté religieuse, comme aux temps de l’oppression communiste. Peut-on craindre le retour de la persécution religieuse ?

Mgr Werth: La situation était beaucoup plus favorable il y a cinq ou six ans qu’aujourd’hui. Nous avions davantage de liberté. Nous devons faire face actuellement à un regain de chauvinisme et de fanatisme. L’Eglise orthodoxe subit de plein fouet les pressions des milieux nationalistes. Certains milieux orthodoxes interviennent pour que l’Etat prenne des mesures de plus en plus strictes en matière de législation religieuse.

Ainsi, il se peut que très rapidement nos prêtres étrangers n’obtiennent plus de visas et que leurs autorisations de séjour ne soient pas renouvelées. Imaginez qu’ils doivent partir, il ne me resterait plus que 5 prêtres locaux sur les 61 actuellement actifs dans la pastorale. Le président Eltsine est parvenu jusqu’à maintenant à bloquer l’adoption d’une législation religieuse restrictive, mais on ne peut prédire l’avenir.

Les milieux nationalistes, également au sein de l’orthodoxie, considèrent toutes les autres confessions comme des «ennemis» sur le territoire canonique de l’Eglise orthodoxe. Nous n’avons pratiquement pas la possibilité de désamorcer ces attaques, car le dialogue œcuménique n’est pas à l’ordre du jour chez nous. Durant quatre ans, à Novosibirsk, je n’ai eu absolument aucun contact avec l’évêque orthodoxe. Il n’a jamais répondu à mes appels téléphoniques, à mes lettres ou à mes invitations.

Une Eglise orthodoxe soumise aux pressions des milieux ultranationalistes

Depuis l’arrivée il y a un an et demi d’un nouvel évêque, Mgr Sergij, les rencontres ont été cordiales. Je l’ai invité pour la consécration de ma cathédrale le 10 août prochain. Mais il est soumis à de rudes pressions. Les quelques contacts que nous avons eus ont été suffisants pour qu’il se fasse violemment attaquer dans la presse. Un groupe de 96 chrétiens orthodoxes a écrit une lettre ouverte d’une page entière pour dénoncer le fait que Mgr Sergij ait parlé des catholiques en termes de «frères». Les prêtres et les évêques orthodoxes ouverts à notre égard subissent les foudres de ces milieux ultranationalistes. Dans ces circonstances, que signifie le dialogue œcuménique ? Nous devons être très prudents pour éviter les provocations et ne pas trop compromettre ceux des orthodoxes qui cherchent le dialogue. (apic/be)

6 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 7  min.
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