Belgique: Un missionnaire belge aux côtés des réfugiés burundais «oubliés» de Tanzanie
Une fois de plus, les réfugiés n’ont pas voix au chapitre!
Bruxelles, 9 mai 1997 (APIC) Un missionnaire flamand, le Père Jacques Broekx, de passage en Belgique, ne veut pas qu’on oublie les 300.000 réfugiés burundais » de Tanzanie. Coincés entre la violence qui règne dans leur pays d’origine et les menaces d’expulsion des camps, ces réfugiés «n’ont pas voix au chapitre», constate avec amertume ce Père Blanc limbourgeois, qui a épousé leur cause et qui porte sur les événements d’Afrique centrale un regard inhabituel.
Je ne saurais parler des réfugiés rwandais et burundais au Zaïre. Mais je peux parler des 300.000 réfugiés burundais oubliés en Tanzanie, qui ont pris la place des 600.000 réfugiés rwandais délogés des camps de la région de Ngara. Ce qui m’a le plus frappé là-bas, c’est que les élèves en fin de cycle primaire étaient exclusivement des orphelins ! Les parents burundais ont terriblement peur que leurs enfants manquent l’école. Ils savent que les Hutus qui ont fait des études courent un grave danger ; on peut les faire disparaître au Burundi.»
Père Blanc en mission au Rwanda depuis trente ans, Jacques Broekx a suivi dans leur exode les Rwandais qui ont cherché refuge en Tanzanie en 1994. Quelque 600’000 d’entre eux ont vécu deux ans dans les camps de Benaco, Msuhura, Lumasi et Lukole, autour de la ville tanzanienne de Ngara.
En décembre 96, les réfugiés rwandais ont été expulsés de Tanzanie par l’armée et renvoyés chez eux avec l’appui du Haut Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés (HCR). Le Père Broekx estime que 450’000 d’entre eux sont effectivement rentrés au Rwanda. «On a même été jusqu’à leur prendre leurs chaussures ou à rationner leur nourriture pour deux semaines, le temps de les repousser sous escorte militaire jusqu’au Rwanda», s’indigne le Père Broekx. Mais 150’000 autres ont alors «disparu» : les uns se sont égarés entre la Tanzanie et le Rwanda; d’autres ont cherché à gagner le Kenya ou le Malawi ; d’autres sont morts de faim et de soif.
L’exode des collines
Interrogé sur la question de l’identité des réfugiés, – victimes ou complices des «auteurs du génocide» ? -, le religieux belge répond: «Dans les camps autour de Ngara, il n’a jamais vu de soldats des anciennes Forces Armées Rwandaises. Poursuivis en 1994 par le Front patriotique qui est arrivé au pouvoir à Kigali, ces anciens militaires ont fui vers l’ouest et en direction du Zaïre.»
Il y avait bel et bien, dans les camps de Tanzanie, des membres des jeunes milices «Interahamwe», héritières de l’ancien parti unique. «Mais ces milices n’ont exercé aucun contrôle sur les camps et, à ma connaissance, elles n’ont jamais empêché quiconque de rentrer au Rwanda.» En Tanzanie, les camps étaient plutôt «dirigés» par les anciennes «instances municipales», observe le missionnaire flamand, qui s’insurge contre une suspicion massive des réfugiés comme étant tous des «génocidaires». «Des villages et des collines entières ont fui en 1994 en Tanzanie. Les bourgmestres et leurs conseils communaux les ont accompagnés. Ils ont reconstitué, dans les camps, les structures de la société tanzanienne. Cela vaut aussi pour les multiples familles religieuses, qui sont venues avec leurs chefs et leurs maisons de prière.»
La chasse aux futurs opposants
Quand le Front Patriotique a fait son entrée au Rwanda en 1990, le Père Broekx était curé à Rukomo, à la pointe nord-est du Rwanda. «C’est à la frontière entre le Rwanda et l’Ouganda que tout a commencé», rapporte-t-il, se souvenant d’avoir vu les premiers «rebelles» le 8 octobre 1990. A cette époque, l’opposition au régime du président Habyarimana faisait relativement «peu de morts», précise-t-il.
«Mais après que les rebelles eurent disparu, une véritable guerre civile s’est enclenchée. Le Front patriotique s’est alors livré à des assassinats systématiques, s’en prenant surtout aux Hutus. Et lorsque le Front a lancé en février 1993 une grande offensive, délogeant de chez eux un million de Rwandais, tout a dégénéré. Des dizaines de milliers de personnes ont trouvé la mort. Qui n’était pas pour le Front était assassiné. Cela s’est passé au coeur même du Rwanda, et cela explique que deux millions de Rwandais (un quart de la population) ont pris la fuite devant le Front en 1994.» En avril 1994, le Père Broekx était curé, non plus à Rukomo, mais à Rusomo, à l’extrême sud-est du pays, sur la frontière avec la Tanzanie. Il a donc accompagné, le 29 avril 1994, ses paroissiens dans leur exode en Tanzanie. «En une heure, tout le monde était parti», se souvient-il. «Rien à voir avec les anciennes Forces Armées Rwandaises (on ne les a jamais vues à Rusomo), ni avec les milices Interahamwe. En revanche, plusieurs de mes paroissiens étaient des témoins et des survivants des tueries commises par le Front. D’ailleurs, tout le monde n’a pas pris le chemin de l’exode en avril 1994. Des 600’000 réfugiés rwandais arrivés en Tanzanie, la moitié n’est venue que plus tard : plusieurs étaient restés chez eux à l’arrivée du Front patriotique. Ils ne sont partis que sur la base de ce qu’ils avaient eux-mêmes vu et entendu : à savoir que le Front faisait disparaître quiconque dressait un obstacle sur son chemin.»
Un génocide et des massacres
Pour le Père Broekx, les nombreux morts de 1994 parmi les Tutsis ne sont pas tous des victimes du «génocide». Le missionnaire limbourgeois se dit convaincu que «dans les années 1990 à 1996, il y a eu autant de Hutus que de Tutsis assassinés au Rwanda» et que «le Front patriotique a fait couler autant de sang que les milices Interahamwe».
Ces explications, insiste cependant le religieux, ne diminuent en rien l’horreur du génocide. «Il ne s’agit pas, ajoute-t-il, d’assimiler au génocide les massacres commis par le Front patriotique, qui ne visait pas à exterminer tous les Hutus, mais seulement tous ceux qui s’opposaient au nouveau régime ou étaient en mesure de le faire». Le Père Broekx assure connaître de «nombreux exemples» de bains de sang entre Hutus : «Les gens ramassaient des corps sur les collines, parfois dans un rayon de 20 km, pour les déposer tous dans une église et attribuer ensuite le massacre aux Interahamwe». Le religieux espère publier bientôt un volume de documents, qui préciseront «les lieux et les chiffres».
Retour en vue
Mais la première préoccupation du missionnaire est de retourner auprès des réfugiés autour de Ngara, du moins s’il «arrive encore à temps» et si les 300’000 réfugiés burundais entre Kigoma et Ngara n’ont pas été expulsés de Tanzanie. «Les réfugiés burundais ont l’avantage de n’avoir pas de passé génocidaire», dit-il. Mais «le Burundi est encore plongé dans une spirale de la violence, ce qui a pour effet d’accroître le nombre des réfugiés. Or, il y a des preuves que les réfugiés burundais sur le chemin du retour ont été arrêtés à la frontière et exécutés par l’armée burundaise.» La Tanzanie aimerait être débarrassée du problème des réfugiés. Le religieux flamand peut le comprendre, mais non justifier une politique d’expulsion. Aussi la déclaration du 2 février dernier des évêques tanzaniens lui reste-t-elle en travers de la gorge: les évêques y ont approuvé la décision du gouvernement d’expulser tous les réfugiés rwandais.
«Une fois de plus, les réfugiés n’ont pas voix au chapitre !», proteste le Père Broekx. «Ils n’ont rien, ils sont à charge de tout le monde et personne ne prend la peine de les écouter. Au cours des trois dernières années, il n’y a jamais eu le moindre contact entre les autorités du Rwanda ou du Burundi et leurs centaines de milliers de ressortissants réfugiés en Tanzanie. Jamais on ne demande aux réfugiés ce qu’ils pensent de la situation, pas même le HCR, que l’on a rebaptisé dans les camps : Haut Commissariat Contre les Réfugiés !» Dans les camps de réfugiés en Tanzanie, le Père Broekx est le seul prêtre qui connaisse leur patrie et qui parle leur langue (le kinyarwanda, le kirundi). Rentré dans sa famille en Belgique, il envisage déjà de repartir «pour continuer le travail commencé à Rukomo et à Rusomo». Et pour rappeler au monde, ajoute-t-il, que «les réfugiés ne vont pas disparaître simplement parce que des autorités voudraient voir le problème disparaître». (apic/cip/ba)




