Renforcement de la mainmise dictatoriale de Fujimori
Pérou: Inquiétudes dans les milieux missionnaires après l’assaut de l’ambassade du Japon
Une missionnaire suisse et un prêtre français témoignent
Lima/Paris, 25 avril 1997 (APIC) L’assaut donné mardi contre la résidence de l’ambassadeur du Japon à Lima suscite dans les milieux associatifs des ONG françaises et dans le monde missionnaire de très vives réactions. Tous regrettent l’échec des négociations, l’utilisation de la force armée, l’absence de débats et d’initiatives pour améliorer les conditions de vie des prisonniers – et, plus largement, le sort des pauvres au Pérou. Tous crient au scandale en constatant avec quel cynisme le président Fujimori avait foulé les corps des membres du commando, encore présents dans le bâtiment plus de 24 heures après l’assaut.
Tous, encore, sont unanimes à dénoncer l’assassinat de tous les membres du commando Tupac Amaru, comme le reconnaissent certains ex-otages, selon lesquels l’armée a effectivement froidement abattu ceux qui se rendaient. Le Bulletin d’Information Missionnaire (BIM) s’en fait l’écho dans son numéro daté du 25 avril.
Sœur Jeanine Cattin, missionnaire suisse de Saint-Paul de Chartres à Jimbe, dans la sierra péruvienne, n’a pas été surprise par l’issue de la prise d’otage. «Je pense qu’il n’y avait aucune autre solution possible, dit-elle. A aucun moment, les parties en présence n’ont trouvé de terrain d’entente pour parvenir à une solution au conflit».
Mainmise dictatoriale
Faisant observer que «de nombreux otages libérés au début de l’affaire ont reconnu le bien fondé des revendications du commando du MRTA», la religieuse suisse pense que la prise d’otage sera pour ces personnes qui sont des membres influents des hautes sphères politico-économiques péruvienne l’occasion de «demander à l’avenir quelques changements dans la politique ultra-libérale actuellement menée dans le pays afin d’appuyer les revendications des plus pauvres».
Parallèlement, observe Sœur Cattin, le «succès militaire» remporté par Fujimori «risque de le confirmer dans sa volonté de poursuivre sa mainmise dictatoriale sur l’Etat». C’est pourquoi la religieuse dit sa crainte que «les conditions des pauvres continueront de se détériorer au Pérou».
La fin de Fujimori
Pour le Père Jacques Lancelot, secrétaire du Comité épiscopal France-Amérique Latine (CEFAL), l’assaut de l’ambassade par les militaires péruviens, la mort d’un des otages, de deux militaires et de tous les membres du commando «signe la fin de Fujimori».
Le P. Lancelot est particulièrement sévère pour Fujimori. «Le président n’a pas su trouver une fin autre que violente à cette dramatique affaire, dit-il. Il a toujours été partisan d’un pouvoir fort. Il a manipulé l’opinion publique internationale en faisant croire à l’engagement de négociations avec les preneurs d’otages, alors qu’en réalité il avait, dès le début, programmé une intervention armée.»
Un échec de l’Eglise
Pour le prêtre français, Fujimori s’inscrit comme un de ces «aventuriers du pouvoir en Amérique Latine», comme Menem en Argentine, qui sont «des présidents très énergiques, mais violents». Il regrette que tous les moyens de dialogue avec les membres du commando n’aient pas été mis en œuvre et épuisés, puisque «les propositions faites par les responsables de Saint-Domingue et de Cuba d’accueillir le commando Tupac Amaru moyennant la libération des 72 otages ont toujours été refusées».
Cet échec des négociations «est aussi celui de l’Eglise en la personne de Mgr Cipriani, l’archevêque d’Ayacucho. Ami personnel du président Fujimori, il n’a pas su proposer de solution adéquate», estime le secrétaire du CEFAL, soulignant en revanche le courage et le travail du prêtre retenu prisonnier, qui a «remarquablement soutenu les otages dans cette épreuve».
Le drame des prisonniers en Amérique Latine
«Cette affaire qui concerne tous les pays d’Amérique Latine, et plus particulièrement le Pérou, cache un problème essentiel : celui des prisonniers, souligne le prêtre. En effet, leur situation, à travers tout le continent, est dramatique. Au Brésil, en Colombie, au Pérou, entre autres, elle est même absolument horrible. Des hommes et des femmes sont enfermés dans des conditions inhumaines. Que faire devant de tels drames ?» Sur ce sujet, le Père Charles Antoine, ancien directeur de l’agence DIAL (Diffusion de l’information sur l’Amérique Latine), se fait l’écho de missionnaires français qui, engagés auprès des prisonniers péruviens, se sont vu interdire toute visite suite à la prise d’otage de Lima.
Un baroud d’honneur des guérilleros ?
Reconnaissant que «les avis sont partagés», Ch. Antoine note : «Derrière cette affaire, il faut garder à l’esprit la cassure sociale qui continue d’augmenter entre les riches d’un côté, et un nombre croissant de pauvres de l’autre. Ces derniers sont victimes de la politique ultra-libérale de Fujimori. Cette situation se répète malheureusement dans beaucoup d’autres pays latino-américains.» Pour le spécialiste de l’Amérique Latine, la prise d’otage «nous ramène également au problème des petites gens écrasées par ce capitalisme à outrance». Il observe à ce sujet une nouvelle stratégie de la guérilla sur le continent.
«Pour comprendre cette crise, explique Ch. Antoine, je crois qu’il faut revenir aux années 60 et au développement des guérillas en Amérique Latine qui se posaient en défenseurs des plus pauvres. Cette stratégie de guérilleros est désormais inadaptée à la situation actuelle. La prise d’otage était-elle un baroud d’honneur ? Je ne sais pas. Par contre, je pense qu’une évolution est en train de se faire parmi certains mouvements révolutionnaires en matière de défense des plus pauvres, comme avec la guérilla zapatiste au Mexique. Son but est de résister avec les armes, mais sans combattre, afin de réveiller les consciences critiques des habitants.» Le fait qu’un seul des 72 otages ait été tué alors que le commando avait promis de les exécuter si l’assaut était donné suggère à l’ancien directeur de DIAL que les membres du MRTA ont délibérément choisi de témoigner en ce sens, et «cela mérite d’être réfléchi», dit-il.
En même temps, la prise d’otage pose une fois de plus le problème de l’utilisation de la violence pour obtenir une réponse à des revendications. «Toute violence, quelle qu’elle soit, n’est pas acceptable pour les chrétiens, souligne Ch. Antoine. Mais nous pouvons comprendre que, pour des gens qui n’ont plus rien à perdre, de telles actions apparaissent comme le seul moyen de se faire entendre. Notre rôle de chrétiens est donc, plus que jamais, de favoriser le débat et le dialogue démocratique dans chaque pays et d’inciter les parties en présence à s’écouter et à se respecter. Ce que disait Jean-Paul II lorsqu’il appela à «l’audace du pardon»…«
Pauvres sous perfusion
Cette tragique affaire renforce chez Sœur Jeanne Cattin sa volonté de s’engager davantage encore auprès des plus pauvres. «Nous devons poursuivre notre travail de conscientisation des gens, déclare-t-elle, travailler pour lutter pour leurs droits.»
La religieuse n’est pas dupe. «Notre démarche d’Eglise se trouve court-circuitée, anéantie peu à peu par Fujimori qui «achète» les pauvres, dit-elle. En leur distribuant de l’argent comme il le fait, en leur donnant beaucoup de choses comme des maisons, des écoles, il les met sous perfusion pour mieux les contrôler. C’est tout simplement une forme de paternalisme dont beaucoup de personnes, peu éduquées, se contentent. Or, pour nous, chrétiens, l’avenir des Péruviens passe par une responsabilisation et une prise en main de chacun. C’est en cela que nous lutterons pour améliorer leur vie et faire régresser la violence qui monte au Pérou.» (apic/cip/pr)




