Les carences de l’économie de marché
Rome: Le pape s’adresse aux membres de l’Académie des sciences sociales
nécessitent l’intervention de l’Etat social
Rome, 25 avril 1997 (APIC) Face à la «mondialisation de l’économie», il «reste essentiel que l’action politique assure une pondération du marché dans sa forme classique par l’application des principes de subsidiarité et de solidarité, selon le modèle de l’Etat social», a déclaré le pape devant la jeune Académie pontificale des Sciences sociales, créée en janvier 1994 et qui tient sa troisième session plénière à Rome du 23 au 26 avril 1997 sur «Le droit au travail: vers le plein emploi ?»
L’Académie a poursuivi à l’occasion de son assemblée une réflexion déjà amorcée l’an dernier sur un thème que Jean-Paul II juge essentiel face à la «déréglementation du marché». Après avoir rappelé il y a un an que les exigences du marché ne peuvent aller contre «le droit primordial de tout homme à avoir un travail qui puisse le faire vivre avec sa famille», le pape a répété que la libéralisation du marché doit être mise en oeuvre dans le respect de «la primauté de la personne humaine».
Mondialisation: danger !
La chute de régimes marqués par la planification qui porte atteinte aux libertés civiques et économiques, a observé le pape, n’accrédite pas pour autant des modèles diamétralement opposés: l’expérience fait apparaître qu’»une économie de marché, laissée à une liberté inconditionnelle, est loin d’apporter le plus d’avantages possible aux personnes et aux sociétés». Il est vrai que l’élan économique de certains pays nouvellement industrialisés semble confirmer que le marché peut procurer le bien-être, même dans des régions pauvres, mais «on ne peut oublier le coût humain de ces processus», a objecté le pape, ni surtout «le scandale persistant de graves inégalités entre les différentes nations, et entre les personnes et les groupes à l’intérieur de chaque pays».
Tandis qu’il reste encore «trop de personnes pauvres de par le monde, qui n’ont pas accès à la moindre parcelle de l’opulente richesse d’une minorité», Jean-Paul II a ici mis le doigt sur les dangers de la «globalisation» ou «mondialisation»: «Le transfert facile des ressources et des systèmes de production, réalisé uniquement en vertu du critère du profit maximum et en raison d’une compétitivité effrénée, s’il accroît les possibilités de travail et le bien-être dans certaines régions, laisse en même temps à l’écart d’autres régions moins favorisées et peut aggraver le chômage dans les pays d’ancienne tradition industrielle.» L’organisation «globalisée» du travail, «en profitant du dénuement extrême des pays en voie de développement, entraîne souvent de graves situations d’exploitation, qui bafouent les exigences élémentaires de la dignité humaine.»
Le rôle de l’»Etat social»
Dans ce contexte, «il reste essentiel que l’action politique assure une pondération du marché dans sa forme classique, par l’application des principes de subsidiarité et de solidarité, selon le modèle de l’Etat social». Si celui-ci fonctionne «de manière modérée», il évitera un système d’assistance excessif, «qui crée plus de problème qu’il n’en résout». «A cette condition, a précisé le pape, il reste une manifestation de civilisation authentique, un instrument indispensable pour la défense des classes sociales les plus défavorisées, souvent écrasées par le pouvoir exorbitant du «marché global». En effet, on profite aujourd’hui de ce que les nouvelles technologies donnent la possibilité de produire et d’échanger presque sans aucune limite, dans tous les parties du monde, pour réduire la main d’oeuvre non qualifiée et lui imposer de nouvelles contraintes en s’appuyant, après la fin des «blocs» et la disparition progressive des frontières, sur une nouvelle disponibilité de travailleurs faiblement rémunérés.» Pour Jean-Paul II, on ne peut sous-estimer les risques de cette situation, en fonction non seulement des exigences de la justice sociale, mais aussi des plus larges perspectives de la civilisation: si, en soi, un marché mondial organisé avec équilibre et modération peut apporter, avec le bien-être, le développement de la culture, de la démocratie, de la solidarité et de la paix, «on peut s’attendre à des effets bien différents d’un marché sauvage qui, sous prétexte de compétitivité, prospère en exploitant à outrance l’homme et l’environnement».
«Ethiquement inacceptable»
Jean-Paul II a averti qu’un tel marché, «éthiquement inacceptable, ne peut qu’avoir des conséquences désastreuses , au moins à long terme»; tendant à homologuer dans un sens matérialiste les cultures et les traditions vivantes des peuples, il risque de créer «un grand vide des valeurs humaines, un «vide anthropologique»«, en compromettant en outre de façon plus dangereuse l’équilibre écologique, et ainsi d’entraîner «une explosion de comportements déviants et violents, qui engendrerait de fortes tensions dans le corps social».
«La liberté elle-même serait menacée, et même le marché qui avait profité de l’absence d’entraves, a ajouté le pape. Tout bien considéré, la réalité de la «globalisation», considérée d’une manière équilibrée dans ses potentialités positives comme dans ce qu’elle fait redouter, appelle à ne pas différer une harmonisation entre les «exigences de l’économie» et les exigences de l’éthique.»
Un nouvel ordre économique planétaire
Les initiatives politiques internes ne pouvant à elles-seules assurer une régulation éthique et juridique du marché dans une économie «mondialisée», le pape réclame une concertation entre les grands pays et la consolidation d’un «ordre démocratique planétaire». Les organisations ne manquent pas. «Il est urgent, a-t-il insisté, que, sur le terrain de la liberté, s’affermisse une culture des «règles» qui ne se limite pas à la promotion du simple fonctionnement commercial, mais qui prenne en charge, grâce à des instruments juridiques sûrs, la protection des droits humains dans toutes les parties du monde. Plus le marche est «global», plus il doit être équilibré par une culture «globale» de la solidarité, attentive aux besoins des plus faibles.» Le pape a regretté ici que «malgré les grandes déclarations de principe, cette référence aux valeurs est toujours plus compromise par la résurgence d’égoïsmes de la part de nations ou de groupes, ainsi que, à un niveau plus profond, par un relativisme éthique et culturel assez répandu, qui menace la perception du sens même de l’homme».
Jean-Paul II voit là, «et l’Eglise ne se lassera pas de le rappeler !», a-t-il averti, «le noeud gordien à trancher, le point crucial par rapport auquel les perspectives économiques et politiques doivent se situer, pour préciser leurs fondements et la possibilité de leur rencontre». A ce titre, le pape s’est réjoui que l’Académie pontificale des Sciences sociales ait à son ordre du jour, en même temps que les problèmes du travail, ceux de la démocratie, car «les deux problématiques sont inévitablement liées». (apic/cip/pr)




