Session du chemin synodal allemand, à Francfort en mars 2023 | © Camille Dalmas/IMEDIA
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Le Saint-Siège bloque le projet de 'conseil synodal' allemand

Après une nouvelle intervention du Saint-Siège, les évêques allemands ont décidé de repousser un vote crucial en vue de la constitution d’un ‘conseil synodal’ lors de leur assemblée qui s’ouvre ce 19 février 2024 à Augsbourg. Un changement de programme qui a provoqué la colère de certains groupes de laïcs allemands.

Du 19 au 22 février, les 61 membres de la conférence épiscopale allemande (DBK) se retrouvent dans la petite cité de Souabe bavaroise pour leur assemblée de début d’année. «Malgré un programme chargé, j’espère que mes confrères évêques auront également le temps de s’imprégner de la beauté et de l’esprit de la ville de paix d’Augsbourg», a déclaré l’évêque-hôte, Mgr Bertram Meier, faisant référence au traité signé par l’empereur Charles Quint et les princes luthériens de la ligue de Smalkalde en 1555, pour mettre fin aux guerres de religion dans le Saint-Empire.

Les tensions sont pourtant fortes autour de cette réunion après que la DBK a annoncé retirer du programme le vote des statuts du ›comité synodal’, une entité temporaire qui doit préparer la création d’un ‘conseil synodal’ d’ici 2026.

Cet organisme, dont la création a été votée lors de la quatrième assemblée du ‘Chemin synodal’ allemand en septembre 2022, doit permettre à des représentants laïcs désignés démocratiquement de participer pleinement à la gouvernance de l’Église catholique en Allemagne. Le but annoncé est de pérenniser l’expérience du ‘Chemin synodal’ et donc de permettre la poursuite des discussions entre laïcs et évêques sur des questions telles que le pouvoir, le rôle de la femme, la morale sexuelle et le mode de vie sacerdotal.

Mises en garde réitérées

Le Saint-Siège s’est opposé à de nombreuses reprises à ce projet, considérant qu’il remet en cause l’autorité de l’évêque. C’est ce qu’avaient affirmé les cardinaux Pietro Parolin, Luis Ladaria Ferrer et Marc Ouellet le 16 janvier 2023 dans un courrier envoyé aux évêques allemands, et approuvé sous la forme spécifique par le pape François. Ils leur demandaient de ne pas créer de conseil synodal. Ces mises en garde ont été rappelées par la suite par le Vatican lors de plusieurs rencontres.

Cependant, les évêques allemands se sentent tenus par l’agenda qu’ils ont voté lors de la cinquième et dernière assemblée du ‘Chemin synodal’ en mars 2023. Ils sont dès lors mis sous pression par certaines associations de laïcs. De plus, le président de la DBK, Mgr Georg Bätzing, a assuré à plusieurs reprises qu’il estimait que la création d’un conseil synodal était valide du point de vue du droit canonique.

C’est dans cette perspective qu’une première réunion du ‘comité synodal’ s’est tenue en novembre 2023, avec la rédaction par ce dernier de statuts. Cependant, pour être valides, ces statuts doivent être confirmés par la DBK. La conférence avait donc prévu de les soumettre au vote lors de l’assemblée qui s’ouvre ce 19 février.

Rome hausse le ton

Les cardinaux Pietro Parolin, Victor Manuel Fernandez et Robert Prevost, respectivement secrétaire d’État, préfet du dicastère pour la Doctrine de la foi et préfet du dicastère pour les Évêques, ont anticipé une probable adoption des statuts dans une lettre envoyée in extremis à la DBK le 16 février et diffusée par l’agence de presse allemande KNA. Les indications présentes dans la missive, précisent-ils, ont été «portées à la connaissance du Saint-Père et approuvées par lui».

Les cardinaux préviennent: toute création d’un comité synodal sera «invalide – avec les conséquences juridiques correspondantes». En effet, une telle décision ne peut être prise selon eux sans l’accord de l’ensemble des membres de l’Association des diocèses allemands. Or, une poignée d’évêques (dont le cardinal Rainer Maria Woelki, de Cologne) s’oppose fermement à sa mise en place.

Les cardinaux de la Curie insistent aussi sur l’importance de ne pas franchir le Rubicon alors que des réunions entre responsables romains et ceux de la DBK sont prévues en ce début d’année pour régler les différends. «Si le Statut du Comité synodal est adopté avant cette réunion, la question se pose du sens de cette réunion et, plus généralement, du processus de dialogue en cours», affirment-ils. Ils insistent sur le fait qu’un tel vote serait «en contradiction avec les instructions du Saint-Siège émises sur recommandation spéciale du Saint-Père et le mettrait une fois de plus devant le fait accompli».

Les laïcs allemands font pression

Face à cette mise en garde, la DBK a annoncé retirer le vote de son programme. Mais l’intervention de Rome a été fortement critiquée en Allemagne, notamment par l’influent ZdK (Comité central des catholiques allemands), principal interlocuteur laïc des évêques. Cette organisation a récemment voté en faveur des statuts du ‘comité synodal’.

La présidente du ZdK Irme Stetter-Karp a demandé aux évêques allemands d’agir malgré Rome pour faire en sorte que le comité synodal soit opérationnel lors de sa prochaine réunion en juin prochain. «L’Église catholique d’Allemagne n’aura pas de seconde chance si elle arrête maintenant le Chemin synodal», insiste-t-elle.

Les défenseurs du conseil synodal peuvent compter sur un soutien important de la part de certains évêques. C’est le cas par exemple de l’évêque d’Essen, Mgr Franz-Josef Overbeck, qui a annoncé le 15 février la mise en place dans son diocèse d’une structure proche du conseil synodal appelé «conseil commun».

Le cardinal Schönborn met en garde contre le schisme

Plusieurs voix ont aussi émergé pour critiquer l’entêtement du courant réformiste allemand, notamment celle, très écoutée dans la sphère catholique germanophone, du cardinal archevêque de Vienne Christoph Schönborn. «Je suis impressionné par la patience avec laquelle le pape et les dicastères romains s’efforcent de rester en contact avec les évêques allemands et de maintenir l’unité et la communion», déclare-t-il dans un entretien accordé à l’édition de langue allemande de la revue théologique Communio, publié le 19 février.

Le problème suscité par la création d’un conseil synodal ne relève pas «du pouvoir du siège romain contre le pouvoir des Églises locales, mais de l’unité de la foi», insiste le cardinal autrichien, déclarant qu’un évêque «ne peut pas déléguer la responsabilité personnelle de transmettre la foi à des comités». Le cardinal autrichien encourage les évêques allemands à faire des «concessions» et à s’assurer que le ZdK «n’outrepasse pas ses prérogatives».

Le risque pour le ‘Chemin synodal’ allemand, insiste le cardinal, serait de devenir une «Église vieille-catholique 2.0» – une référence au courant s’étant séparé de l’Église catholique après le concile Vatican I en 1870. Il demande donc à ses confrères de renoncer au projet de comité synodal: «Refuser de céder serait de l’obstinatio  – un signe clair d’un schisme dont personne ne peut vouloir». (cath.ch/imedia/cd/bh)

Session du chemin synodal allemand, à Francfort en mars 2023 | © Camille Dalmas/IMEDIA
19 février 2024 | 14:00
par I.MEDIA
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