Le Père de la théologie de la libération sera honoré le 16 novembre
Fribourg: L’Université décerne le titre de docteur honoris causa au Père Gustavo Gutierrez
Fribourg, 20 octobre 1998 (APIC) Gustavo Gutierrez, le «père de la théologie de la libération» en Amérique latine, recevra le titre de docteur honoris causa de la Faculté de Théologie de l’Université de Fribourg, au cours du prochain «Dies academicus». Le théologien péruvien, âgé de 70 ans, sera distingué le 16 novembre. L’information a été confirmée mardi à l’APIC par le professeur Mariano Delgado, professeur en histoire de l’Eglise.
Le nom du théologien et curé de la paroisse du Rimac, un quartier populaire de Lima, circulait déjà il y a huit ans à l’Université de Fribourg. Aucun titre n’avait finalement été décerné cette année-là. Sur cinq candidatures proposées, deux n’avaient pas reçu le «nihil obstat» de Rome. D’où la décision de la Faculté de tout annuler.
La distinction du Père Gutierrez s’ajoute aux nombreuses déjà reçues, qui s’interprètent comme autant d’hommages apportés au combat de ce prêtre pour faire entendre la clameur des pauvres. Avant Fribourg cette année, des Universités comme celles de Fribourg-en-Brisgau et Tübingen, en Allemagne, d’Ingénierie, à Lima, où encore la Faculté des Pères de Maryknoll, à New York, entre autres grandes écoles, l’ont honoré d’un titre académique.
La théologie de la libération, avait déclaré à l’APIC le «Padre Gutierrez», lors de son dernier passage à Fribourg, est comme les autres théologies, «elle est née pour mourir un jour, car c’est finalement une interprétation de la foi qui dépend d’un contexte à un moment donné. Cela reste important, mais il faudra aussi chercher d’autres voies, car la théologie de la libération n’est pas un nouvel article de foi, elle aide seulement à comprendre la foi à partir de la réalité concrète… En Amérique latine, cette réalité s’appelle la pauvreté, et dans ce continent, la pauvreté signifie la mort: non seulement la mort physique, faute d’aliments ou de médicaments, mais aussi culturelle. Chez nous, les ’pauvres meurent avant l’âge’, et la théologie de la libération cherche les moyens d’affirmer la Résurrection, l’amour de Dieu, dans cette société injuste».
Critiques tous azimuts
L’action et le discours du théologien péruvien ne lui valent pas que des amis. Dans une déclaration faite en mars 1996, Gustavo Gutierrez avait indirectement répondu à une sévère critique de l’archevêque de Lima, Mgr Augusto Vargas Alzamora, exprimée dans la presse péruvienne. La théologie de la libération, avait répondu le théologien, n’est pas le cheval de Troie du marxisme pour infiltrer l’Eglise, comme on le laisse entendre aujourd’hui en haut lieu à Lima et en Amérique latine. «Je ne suis pas une victime du marxisme, pas plus que la majorité des théologiens de la libération». C’est vrai, avait-il reconnu, «j’utilise certaines catégories d’analyses marxistes qui sont d’ailleurs devenues courantes dans les sciences sociales».
Moins nombreuses il y a quelques années encore, les critiques à l’égard de la théologie de la libération et du «Padre Gutierrez», se font de plus en plus insidieuses et répétées maintenant. Dans ses mémoires parues en début d’année, l’ancien président de la Conférence des évêques péruvien, l’évêque émérite du Callao, Mgr Ricardo Durand Florez, adversaire connu de la théologie de la libération, s’en prend au théologien. «Des théologiens comme Gustavo Gutierrez ont certes changé leur façon de parler, mais n’ont jamais corrigé leurs livres ou expliqué que tels ou tels points étaient faux». Blâmé de divers côtés pour s’en être pris au Père Gutierrez, Mgr Durand affirme: «Le pape m’a toujours encouragé, en me priant de distinguer entre la vraie et la fausse libération».
Dossier loin d’être classé à Rome
Le dossier romain sur le Père Gutierrez n’est de loin pas classé à Rome. Et ses écrits continuent d’être examinés à la Congrégation pour la doctrine de la foi. Le cardinal Augusto Vargas Alzamora a reçu en janvier dernier une lettre du cardinal Joseph Ratzinger, préfet de ladite Congrégation, lui faisant part de «sa préoccupation devant le retard mis à apporter une solution». Le Père Gutierrez a été prié de clarifier certains points de sa théologie. Le contenu exact de la lettre romaine n’a pas été rendu public, mais on sait de sources proches de l’archidiocèse de Lima, que Mgr Ratzinger signale que «le cas n’est pas réglé», et invite les évêques péruviens à le faire savoir aux catholiques pour «éviter une confusion ultérieure».
Le Père Gutierrez doit en outre faire face aux critiques de mouvements féministes aux Etats-Unis. L’une des fondatrices de la théologie féministe, Rosemary Radford Ruether, professeur au séminaire de théologie de Garrett, dans l’Illinois, aux Etats-Unis, reproche au curé du Rimac de ne pas prendre suffisamment aborder des domaines comme le féminisme, la sexualité, l’environnement, le protestantisme ou les religions autochtones, par peur «de ne pas effrayer les milieux conservateurs catholiques». Le Père Gutierrez avait déclaré en 1992 que le non-accès des femmes au sacerdoce n’était pas une priorité pour l’Amérique latine. «Dans un continent pauvre comme l’Amérique latine, l’intérêt pastoral de l’Eglise va d’abord à la question de savoir «comment les femmes pourront à nouveau nourrir leurs enfants», avait-il estimé. (apic/pr)




