Boston: les églises laissent place aux «chondos»
Un journal bostonien se demande: «À quoi ressemble une vie dans un ‘chondo’?» Mais quel est ce nouveau mot? Un néologisme en vogue qui contracte «church» et «condo» (appartement). À Boston, les deux mondes n’en finissent plus de se mélanger. Ces transformations luxueuses donnent une seconde vie à des lieux patrimoniaux, mais respectent-elles leur histoire?
Paul Durand à Boston, pour cath.ch
La devanture du 136 Shawmut Avenue est presque inchangée, mais si l’on colle le nez sur la porte d’entrée, on s’aperçoit que les pupitres et les bancs ont fait place à un hall lumineux qui mène à des marches en marbre aux rampes dorées. Un jeune couple, chaussures cirées et tailleur sur mesure pour madame, en sort et s’engouffre dans une Tesla noire garée devant l’édifice. Sont-ils les propriétaires du plus petit appartement qu’abrite cette ex-église gothique? Il se négocie au-dessus des 635’000 francs. Ou peut-être les heureux locataires du penthouse, estimé à plus de 4,5 millions?
Il faut longer la nef pour comprendre l’ampleur de la transformation, qui a fait passer la German Holy Trinity Catholic Church d’église à immeuble de luxe. À la place de l’ancien toit s’étalent désormais des baies vitrées cernées d’arches métalliques. Elles accueillent une trentaine d’appartements, autant de places de parkings et une salle de gym, soit plus de 7’400 mètres carrés reconvertis en logements. Un des propriétaires a même la chance de se réveiller dans l’ancien clocher.

«The Lucas», c’est le nouveau petit nom de l’église reconvertie en 2017. Ni la première, ni la dernière à Boston. Les promoteurs immobiliers n’en finissent plus de cibler des églises abandonnées ou occupées par des paroisses en difficulté financière. L’église baptiste de Clarendon Street fut une des premières, dans les années 1990. Des appartements s’y louent jusqu’à 6300 francs par mois désormais. Sur Summer street, une autre église gothique de 1858, qui hébergeait une congrégation méthodiste, propose désormais des «chondos», aux plafonds hauts de vingt mètres à la vente, pour 2,2 millions.
Seul le luxe a les moyens d’une telle transformation
Visuellement, difficile de ne pas saluer le résultat final (estimé à 27,2 millions) de l’édifice qui surplombe Shawmut Avenue, mariage harmonieux – bien que détonnant – du verre, du métal et des briques. Finegold Alexander Architects a fait de la transformation de bâtiments historiques sa spécialité, en transformant notamment la prison de Salem. Ils ont aussi été aux manettes sur Clarendon Street.
Retirer le toit originel était une manière de pallier le manque de lumière, mais aussi un choix esthétique. «Il faut une distinction visuelle entre l’ancien et le nouveau, sinon, c’est une simple restauration. Il doit y avoir un contraste entre une époque et l’autre», écrit par courriel Tony Hsiao, directeur du design chez Finegold Alexander Architects. «Il s’agit d’une structure totalement distincte, ses pieds s’enfoncent dans le sol. Le bâtiment existant était si robuste que les murs n’ont pas eu besoin d’être renforcés pendant la construction. L’espace principal du bâtiment, qui occupe l’ancien clocher de l’église, est le penthouse», explique Ellen K. Anselone, vice-présidente de l’entreprise.

D’autres villes nord-américaines voient des transformations similaires se multiplier, mais pas autant qu’à Boston. Nicholas Lynch, professeur associé au département de géographie de l’Université Memorial, à Terre-Neuve, est un spécialiste du phénomène. Selon lui, cette tendance est le résultat de plusieurs mouvements en cours depuis des décennies, et d’autres plus récents. «Tout d’abord, ces conversions se déroulent dans un contexte de sécularisation. Les églises se vident, les congrégations ont donc moins d’argent. D’ailleurs, à Boston, les révélations entourant un système de protection de prêtres abuseurs ont eu des effets sur la fréquentation des lieux de culte. Couplée à cette baisse de revenus, l’inflation forte de ces dernières années rend très difficile l’entretien de ces bâtiments patrimoniaux pour les paroisses. Elles se rendent compte qu’elles ne sont plus en mesure de payer, soit elles disparaissent alors soit elles quittent les lieux pour louer des salles associatives, en banlieue par exemple.»
Boston aux États-Unis, ou Toronto au Canada, sont des exemples typiques, selon lui, de ces villes où les «chondos» font florès. Dans des métropoles aussi chères, le coût de telles transformations est immense. Les municipalités ne sont pas capables d’investir pour chaque église qui doit être rénovée. «Seuls des promoteurs privés, avec un projet qui se rentabilise par des locations onéreuses, ont les reins assez solides. Les firmes vendent à leurs clients le fait qu’ils n’achètent pas qu’un appartement, mais aussi une histoire. Ces transformations sont l’étape ultime de la gentrification des quartiers», observe Nicholas Lynch.
Des lieux attrayants, mais complexes à habiter
Sally Augustin, psychologue architecturale établie à Chicago, interprète la manière dont les lieux où l’on habite ont des effets sur nos manières de penser et de nous percevoir. Pour elle, les clients-type des «chondos» cherchent à gonfler l’estime d’eux-mêmes. «Ils pensent aussi que les hauts plafonds vont les aider pour leur pensée créative, et c’est vrai qu’il y a des effets positifs, psychologiquement, notamment si des éléments historiques sont bien intégrés. Il y a une part d’effets réels et une part liée à l’image qu’on se fait de soi lorsque l’on habite dans un tel lieu. Certains peuvent aussi ressentir une certaine pression en vivant dans une église, et veulent se forcer à bien se comporter (rires).»
D’autres finissent déçus. Cité par le Boston Nonprofit Institute for Journalism, Christopher Lehrich a vécu dans un «chondo» pendant quatre ans. Il y a observé moults défis: le peu de ventilation, le manque de lumière, les espaces divisés de manière disproportionnelle et les coûts prohibitifs des réparations potentielles. «S’il y avait eu des infiltrations d’eau au plafond, aucun travailleur classique n’aurait pu aller réparer, il n’aurait pas été suffisamment assuré», dit-il. Mais sans réparer, des vitraux centenaires peuvent céder, engendrant d’autres coûts.
Pour Nicholas Lynch, ces transformations majeures ont un haut risque d’échec. Pour être réussies, elles doivent être faites par des firmes spécialisées. «Au Canada, une église a été transformée en brasserie. Le premier prêtre était enterré dans la crypte. Il a fallu le déterrer et le déplacer. Certaines entreprises ne se rendent pas compte des spécificités de ces lieux. Quelques-unes abandonnent même, face à l’ampleur de la tâche.»
Des congrégations et des quartiers victimes de promoteurs
Le Boston Nonprofit Institute for Journalism a enquêté il y a trois ans sur ces transformations en série, et s’interroge. «Avec ces conversions luxueuses, est-ce que Boston passe à côté d’espaces artistiques et associatifs?» Les paroissiens de la Holy Trinity Church de Shawmut Avenue ont longtemps espéré pouvoir conserver leur église. Ils avaient monté une association dans ce but, sans succès face aux millions des promoteurs. D’autres, d’une autre paroisse, ont documenté sur Facebook leur désarroi face à la destruction de l’orgue de leur église, au moment de sa reconversion.
«À Boston comme à Toronto, les promoteurs immobiliers n’hésitent pas. Ils voient une église en mauvais état, ils viennent taper à la porte et discuter après la messe. Il y a beaucoup de prédation, car ils ont conscience de la situation des paroisses», soutient Nicholas Lynch. Ce qui le préoccupe surtout, c’est que ces conversions de luxe ne transforment pas seulement un bâtiment, mais tout un quartier.
Quid de la vocation sociale des églises
«Les églises ont historiquement une vocation sociale. Les transformer ainsi ampute cette vocation. Si les gens qui les changent ont vraiment à cœur l’avenir du bâtiment, pourquoi ne pas garder une mission sociale, ou au moins un usage multifonction du lieu?»
Boston ne brille pas dans ce domaine. Mais au nord de la frontière, le Québec fait figure de bon élève, avec plusieurs projets sociaux en cours. À Shawinigan, une église rachetée par une association va être transformée en 70 logements à prix modiques, sans que la vocation religieuse ne disparaisse, puisqu’une chapelle va y être installée. «Il ne faut surtout pas oublier que les églises ne sont pas des lieux comme les autres», rappelle Nicholas Lynch. (cath.ch/pd/ag/bh)





