Brésil: Des élections municipales très religieuses
155 millions de Brésiliens vont se rendre aux urnes ce dimanche pour le premier tour des élections municipales. Le scrutin s’annonce serré dans un pays toujours très polarisé. Mais ces élections seront surtout marquées par une présence record de 7’400 candidats religieux dont 91% sont évangéliques.
Jean-Claude Gerez au Brésil, pour cath.ch
Il lui reste encore une bonne heure avant de célébrer le culte. Mais le pasteur Julio Spada est déjà là pour accueillir les musiciens et chanteurs qui viennent installer leur matériel et tester les micros pour l’accompagner dans son prêche. Cet homme de 47 ans au visage avenant en profite pour arpenter les allées du temple moderne et spacieux qui peut accueillir plus de 400 fidèles. L’Église pentecôtiste Quadrangular est l’une des sept églises évangéliques de Francisco Beltrao, petite ville de 100’000 habitants située au sud-est du Brésil, tout près des frontières avec l’Argentine et le Paraguay. Une cité dont la prospérité s’appuie sur l’agro-business régional et qui a très largement voté pour Jair Bolsonaro en 2022. C’est ici que le pasteur va briguer dimanche un mandat de conseiller municipal, sous la bannière du «Partido Novo», représentant une Droite très conservatrice et ultralibérale.
7’400 candidats religieux
Julio Spada fait partie des 7’400 candidats religieux qui se présentent cette année aux élections municipales pour un mandat de conseiller municipal ou de maire. «Lors du dernier scrutin municipal, en 2020, explique Livia Reis, chercheuse au sein de l’Institut d’Études des Religions, 5’555 personnes s’étaient inscrites avec ce profil. Cela représente une augmentation de 34% par rapport aux dernières élections de 2020. Et même de 224%, si l’on prend comme référence l’année 2000. C’est à la fois important et relatif, car le nombre de candidats religieux ne représente cette année que 2% de toutes les candidatures enregistrées».

91% des candidats sont évangéliques
Les religieux évangéliques représentent 91% des candidats, au lieu des 73% en 2020. «Le nombre de «pères de saint» ou «mères de saint», représentant les religions de matrice africaine comme le Candomblé ou l’Ubanda, est en revanche en baisse, poursuit la chercheuse. Il correspond à peine à 1,39% des candidats, au lieu des 4% en 2022». Quant aux catholiques, ils sont quasiment inexistants.
«Le point commun entre un pasteur et un politique, c’est de vouloir prendre soin des gens.»
Julio Spada
«J’ai pris la décision d’être candidat après y avoir mûrement réfléchi et demandé conseil à Dieu, assure le pasteur Julio Spada. D’abord parce que c’est compliqué de parler de politique au sein de l’Église et dire aux fidèles: ‘mes frères, je vais m’investir en politique car il nous faut avoir un regard idéologique et avoir nos représentants élus’» Il y a deux ans, le pasteur a d’abord échangé ses homologues des autres églises évangéliques de la ville, qui l’ont encouragés. «Ensuite, j’ai demandé au Seigneur si c’était vraiment à cette place qu’il voulait que j’aide, que je serve. J’ai compris que c’était le cas». Se présentant comme un «homme conscient et engagé, fidèle aux valeurs chrétiennes comme l’interdiction de l’avortement», le pasteur Julio Spada s’insurge contre les «politiques d’assistanat qui ne poussent pas les gens à travailler». Et il pense qu’un pasteur en politique, est une valeur ajoutée. «Le point commun entre un pasteur et un politique, c’est de vouloir prendre soin des gens. D’où l’importance pour les chrétiens de s’impliquer en politique pour défendre nos principes et nos valeurs.»
Reste que cette défense des «valeurs chrétiennes» peut aller à l’encontre même des principes d’un État laïque (depuis 1889), comme le Brésil. «Il existe dans le pays un groupe d’évangéliques – qui n’ont rien à voir avec les millions de fidèles que compte le pays – ayant comme projet de prendre le pouvoir, estime Vinicius do Valle, sociologue, spécialiste de la politique et de la religion et directeur de l’Observatoire évangélique. Leur objectif est d’installer une nation évangélique, de prendre possession des institutions républicaines et les conduire vers un pouvoir politique religieux».
Remise en question du pluralisme religieux
Le chercheur rappelle que les Églises et les mouvements protestants ont joué un rôle très important dans la séparation de l’État et de la religion. «Au fil du temps, cette revendication s’est même transformée en critère pour bâtir une société et un État démocratique. Or, aujourd’hui, ce sont justement les Églises héritières de cette réforme protestante qui vont dans le sens opposé, en voulant à nouveau unir religion et politique, religion et État. Un objectif que des leaders politiques et religieux assument d’ailleurs ouvertement». Quitte à remettre en question le pluralisme religieux, de plus en plus présent au Brésil.
«Ce qui motive les évangéliques à se présenter, c’est le pouvoir. Ils pensent qu’ils vont dominer le monde à travers des politiques partisanes»
Mãe Cacau
En commençant par les religions de matrice africaine, comme le Candomblé et l’Ubanda, très présentes dans l’État de Bahia, où plus de 80% de la population est afro-descendante. C’est à Lauro de Freitas, une petite ville de la banlieue de Salvador, la capitale, que Cláudia Pereira dos Santos, 49 ans, une mère de Saint du Candomblé, a choisi de briguer un mandat de conseillère municipale. Pour Mãe Cacau, comme la surnomme ses amis, «ce qui motive les évangéliques à se présenter, c’est le pouvoir. Ils pensent qu’ils vont dominer le monde à travers des politiques partisanes».
La mère de Saint, elle, assure se battre pour un autre idéal. «Nous voulons occuper un espace dans une société minée par le racisme et l’intolérance religieuse. Nous voulons construire une société inclusive, respectueuse et tolérante». Un message d’autant plus difficile à faire passer que le nombre de candidats cette année est en forte baisse par rapport aux dernières élections. «Nous sommes isolés, sans soutien financier, regrette la candidate du Parti des Travailleurs (PT). Notre foi nous aide à nous battre, mais ce qu’il nous faut surtout, c’est les votes!».

Reste à savoir si le fait d’être religieux est un atout pour être élu. «Ça n’est pas une garantie, mais ça facilite les choses, assure Livia Reis, de l’Institut d’Études des Religions. L’ancrage local aussi est très important, surtout lors d’un scrutin municipal». Le pasteur Zé Barbosa, de l’Église Baptiste de Campina Grande dans l’État de la Paraiba, partage ce sentiment. Théologien, historien et chercheur en sciences politiques, ce robuste quinquagénaire est engagé depuis une trentaine d’années aux côtés de plusieurs organisations sociales comme le Mouvement des paysans sans terre (MST).
Pour le candidat du Parti des Travailleurs (PT), «les élections municipales sont la base de tout. La voirie, le tout-à-l’égout dans le quartier… C’est essentiel de recréer localement la capillarité qui existait dans les années 1980 avec les communautés ecclésiales de base (CEBs) et qui ont permis à la gauche d’accéder au pouvoir dans les années 2000». Pour lui, il ne faut pas confondre la religion et la politique, avec l’Église et l’État. «Mélanger ces concepts ferait courir un risque majeur à la démocratie au Brésil». (cath.ch/jcg/bh)






