L’assemblée spéciale pour l’Asie du synode des évêques s’est achevée jeudi à Rome. Dans une interview sur les ondes de Radio Vatican, le Père Bernard Cervellera, directeur de l’agence internationale Fides, dépendant de la Congrégation romaine pour l’évang

APIC- Interview

Synode pour l’Asie: Analyse du Père Bernard Cervellera, directeur de l’agence Fides

«Un événement fondateur de l’Eglise d’Asie»

Rome, 17 mai 1998 (APIC) Le synode pour l’Asie qui s’est achevé jeudi à Rome est, de l’avis du Père Bernard Cervellera, directeur de l’agence Fides, «un événement de fondation de l’Eglise d’Asie», comme le dit le message du synode. «C’est vraiment le point de départ pour parler d’une Eglise d’Asie». Pour la première fois, souligne cet observateur qualifié, des Eglises du Vietnam, du Laos, de l’ex-Union Soviétique ont pris part à une telle assemblée, des liens de solidarité entre les diverses Eglises du continent se sont tissés.

Ainsi, de très petites Eglises comme celles du Kazakhstan ou du Tadjikistan, ont pu rencontrer d’autres Eglises bien implantées dans leur société, comme celle des Philippines. De même, pour donner un autre exemple, les Eglises du Proche-Orient ont dialogué avec des Eglises qui font face à la sécularisation.

Q.: Les échanges ont-ils été très francs entre les participants ?

P. Cervellera : Oui, francs, même dans leur rapport avec la presse ! Aussi bien au sujet des problèmes de rapport entre Rome et les Eglises locales que des problèmes d’inculturation. C’était un dialogue très franc et très soutenu.

Q. : Retrouve-t-on cette franchise dans le message final et les propositions ?

P. Cervellera : Effectivement. Prenons l’exemple du Christ, Unique Rédempteur, Unique Sauveur des Hommes, ou bien l’importance des religions orientales. Ces thèmes apparaissent très clairement dans les propositions et dans le message final: on décrit le Christ Unique Sauveur à la manière «asiatique», lui donnant des noms asiatiques comme «le guérisseur», «le maître de la vie», etc…. On retrouve de même un grand émerveillement pour les religions orientales: la volonté de travailler avec les fidèles de ces religions, de vivre la compassion comme dans le bouddhisme, de vivre l’harmonie, une caractéristique du confucianisme. Mais il est dit aussi très clairement, avec humilité mais en vérité, la volonté d’offrir à ces grands frères et sœurs la compassion totale et l’harmonie totale qui vient du Christ.

Q. : D’autres synodes, comme celui du Liban par exemple, se sont conclus par des déclarations plus tranchées, plus nettes en particulier sur les questions sociales et politiques. Or dans ce message final, on a l’impression d’une très grande prudence…

P. Cervellera : Les problèmes sont très complexes, surtout au plan politique. Du point de vue théologique, il y a eu une grande franchise; mais du point de vue politique, plus de prudence en effet. Toutes ces Eglises sont minoritaires et les minorités sont toujours à la merci du pouvoir politique. Que peuvent-elles faire face aux gouvernements chinois, indonésien ou pakistanais ? Elles ne peuvent que revendiquer ce qui est leur droit: la liberté de religion, la liberté d’avoir des rapports avec le successeur de Pierre, le pape, et la possibilité d’annoncer l’Evangile.

Ces Eglises demandent ainsi à la communauté internationale d’intervenir pour garantir ces libertés. La prudence est aussi une tendance asiatique. J’ai été moi-même missionnaire en Asie: jamais un Asiatique ne regarde les choses en face. A Hong Kong même, personne n’ose parler ouvertement face aux autorités politiques de la Chine…

Q. : En invitant les deux évêques chinois, le pape a voulu tendre la main en direction des deux Eglises de Chine. Cette perche n’a pu être saisie par les évêques chinois car les autorités s’y sont opposées. Que peut faire le Saint-Siège maintenant pour œuvrer à la réconciliation des deux communautés catholiques de Chine ?

P. Cervellera : Je pense que la main tendue du pape aux deux évêques chinois n’était pas, avant tout, une tentative de réconciliation dans l’Eglise mais bien une tentative de dialogue avec le gouvernement ! Inviter un évêque ordonné et nommé par Pie XII était un signe pour les deux parties de l’Eglise en Chine, mais surtout une proposition à la Chine de s’ouvrir. Inviter un évêque si vieux à venir à Rome, était-ce un problème pour la Chine ? Le gouvernement chinois avait là, en donnant la permission à ces deux évêques de se rendre à Rome, une occasion de montrer que ces problèmes de rapports religieux ne le concernaient pas. Le fait est que le gouvernement chinois a encore une mentalité impériale. Tout doit passer par le gouvernement et donc, ce qui est inacceptable pour l’Eglise, à travers l’Association Patriotique.

Q. : Sachant cela, n’y a-t-il donc pas eu une erreur dans la manière d’inviter ces deux évêques chinois ? Car finalement on est arrivé au résultat contraire…

P. Cervellera : La tentative d’inviter ces deux évêques était nécessaire. Face à la communauté internationale, contrairement au plan économique, la Chine n’est pas ouverte au point de vue religieux. D’autre part, la Chine dit toujours qu’elle veut des relations diplomatiques avec le Vatican. Or, dans ce cas concret, elle n’a fait aucun geste. Il faut aussi souligner que cette fermeture religieuse du gouvernement chinois est presque inutile. J’ai été personnellement très ému par le fax que Mgr Duan a envoyé. Le fax est aujourd’hui capable de rompre toute forme d’isolement ! De fait, Mgr Duan a pu communiquer avec le synode et beaucoup de journalistes l’ont eu au téléphone. La mentalité du gouvernement chinois est vraiment paléolithique.

Q. : Finalement, où en sont les relations entre les deux communautés catholiques chinoises ?

P. Cervellera : Difficile de répondre. Il y a des situations dans laquelle l’Eglise officielle et l’Eglise souterraine sont d’accord, œuvrent ensemble et font un bon travail d’évangélisation. Cependant dans d’autres cas, surtout à Shanghai, à Pékin et dans le Centre-Est de la Chine, les évêques des deux Eglises sont divisés du fait d’une trop grande complicité entre les évêques officiels et l’autorité gouvernementale.

Q. : Peut-on s’attendre à des conséquences encore plus négatives, après ce qui vient de se passer, pour les évêques et les catholiques en Chine ?

P. Cervellera : La réponse de Pékin a été très violente. On peut donc craindre le pire. Ces derniers jours, il y a eu la libération, en fait la semi-libération, de l’évêque Zeng Jingmu, car il a été mis en résidence surveillée. Mais ce n’était par un geste de liberté religieuse. Un geste politique uniquement afin de faire plaisir à Clinton qui se rendra en Chine en juin prochain. Il apparaît clairement que la Chine n’est intéressée que par la politique, pas par la religion. Il faut donc s’attendre à une situation plus difficile.

Q. : La diplomatie vaticane, par une déclaration de Mgr Jean-Louis Tauran, souhaite un dialogue politique, ce qui a provoqué une réaction bien disposée de Pékin qui demande au Vatican de reconnaître une seule Chine. N’est-ce pas une façon efficace de reprendre le problème ?

P. Cervellera : Le vrai problème est le dialogue. Il existait un commencement de dialogue au niveau de sous-secrétaire de l’ambassade. Le fait d’inviter les deux évêques pouvait supposer un dialogue avec des personnes plus élevées au niveau hiérarchique. Ce refus montre bien que la Chine n’est pas intéressée. Elle pousse le Vatican et Clinton à changer leur politique avec Taiwan, mais sans donner aucune garantie, ni a Clinton, ni au Vatican.

Q. : Sur un plan plus général, le synode a-t-il pu apporter des réponses concrètes à propos de l’annonce de Jésus Christ comme unique Sauveur par ces minorités que sont les Eglises catholiques d’Asie, face à des cultures aussi anciennes et aussi ancrées dans la vie sociale ?

P. Cervellera : Le grand résultat du synode est d’avoir souligné très clairement le fait que les missionnaires, les chrétiens de l’Asie, doivent être des personnes ayant fait l’expérience de Dieu. Pour nous, occidentaux, cette vision spiritualiste est peut être étrange. Témoigner de Dieu dans la vie quotidienne, être des saints, des hommes et des femmes saintes qui travaillent dans le monde mais dont le témoignage est plein de Dieu. Un membre du synode a dit que les Asiatiques vont vers l’Eglise catholique pour l’éducation, la santé, les problèmes sociaux, les droits humains. Mais quand ils ont besoin de trouver Dieu, ils vont au temple bouddhiste, hindou ou taoïste. Cela montre la fracture entre le témoignage social et le témoignage spirituel. Le synode asiatique a donc souligné un problème général. C’est la contribution de ce synode à l’Eglise universelle.

Q.: Dans l’»Instrumentum Laboris», document de préparation du synode, on reconnaissait des faits historiques; pendant des siècles on a évangélisé l’Asie avec pour résultat que le message chrétien est toujours étranger à cette culture. Dans le document final, on note une grande humilité par rapport aux autres religions. Finalement on n’est pas plus avancé à la fin de ce synode sur le point précis de l’évangélisation et de la méthode d’évangélisation.

P. Cervellera : Mon impression est que ces Eglises se sont démontrées adultes dans leur foi en Christ, dans leur rencontre avec les grandes religions, les grandes traditions culturelles de l’Asie. Auparavant on pensait que ces minorités étaient trop petites, trop faibles pour parler au monde. Pour ces minorités, être chrétiens est un peu une honte. Le message final et les propositions montrent au contraire des Eglises mûres. Leur foi dans le Christ, leur désir de dialogue avec les autres religions est une forme missionnaire.

Ce synode a beaucoup parlé de la mission, de l’évangélisation, la mission «ad gentes». C’est une prise de conscience que l’on vit pour annoncer le Christ à ceux qui ne le connaissent pas, et cela d’une façon très asiatique, et non pas comme conquérant. L’image du missionnaire est trop souvent d’un conquérant. La manière asiatique c’est au contraire l’amitié, des rapports de familiarité entre les hommes et les femmes.

Q. : Le message parle du dialogue interreligieux comme d’une nécessité aujourd’hui. Quelle route doit-il emprunter ?

P. Cervellera : Nécessité veut dire deux choses : En Asie, les grandes traditions investissent la réalité et la majorité des gens. On ne peut donc pas annoncer le Christ sans prendre conscience de cette présence. De même, le mot Christ, la Parole, la culture chrétienne doivent passer à travers cette culture. Il y a aussi un autre aspect : la sécularisation. Le pouvoir économique et politique essaie de détruire toutes les religions, chrétiennes ou non, non pas sous forme de persécution, mais destruction de l’intérieur de façon à rendre inutile la religion. Les Asiatiques par exemple ne vont plus au temple bouddhiste ou taoïste ou hindou dans les grandes villes de l’Inde ou de la Chine, non pas parce qu’ils sont persécutés mais par ce qu’ils n’en voient pas l’utilité. Il y a un grand défi commun à faire face ensemble.

Q. : A propos des rapports entre les Eglises particulières et Rome, il semble que nombre d’évêques aient demandé non pas l’indépendance, mais une plus grande autonomie, en particulier sur le plan liturgique. Pensez-vous que le message a été reçu et qu’il y aura des effets concrets ?

P. Cervellera : Beaucoup ont en effet demandé cette autonomie liturgique même si, d’autre part, elle existe déjà, surtout après le Concile Vatican II. La règle est la suivante: une approbation de la Conférence épiscopale et, par la suite, la vérification de cette approbation par Rome. La procédure pourrait être plus facile, mais cette approbation est un signe important de communion. Les rapports entre Rome et les Eglises locales sont plus une question de communion que de bureaucratie. Je suis tout à fait d’accord pour diminuer la bureaucratie et augmenter la communion.

Q. : Les Eglises d’Asie ont la réputation d’être plutôt cléricales. Ce synode a abordé le rôle des laïcs. Quelle est l’importance des laïcs dans la mission dont vous venez de parler ?

P. Cervellera : Les Eglises d’Asie réservent aux laïcs un rôle un peu secondaire. C’est un héritage asiatique. Dans toutes les religions, les gardiens du temple ont la responsabilité du temple, exercent leur ministère alors que les autres sont des hôtes. Cette mentalité se retrouve aussi dans l’Eglise. Il est vrai que plus le monde devient sécularisé, plus les laïcs ont de l’importance.

On parle souvent des communautés ecclésiales de base, de la famille, pour l’évangélisation. En Chine par exemple, une grande partie de l’évangélisation, au-delà des persécutions et des interdictions de la part du gouvernement, vient des familles ! Je pense donc qu’il y a de grandes possibilités pour les laïcs. Jean Paul II est un très grand promoteur de la fonction des laïcs. Un exemple: l’Eglise libanaise est une Eglise très cléricale. Depuis le synode libanais, l’exhortation apostolique du pape et son voyage au pays des cèdres il y a un an, les laïcs ont pris une grande responsabilité dans l’Eglise. J’espère qu’il en sera de même pour le synode asiatique.

Ce synode a démontré que l’on veut faire face au problème de l’évangélisation de l’Asie ensemble. La force de ce synode est l’unité qui a été vécue et le désir de la mission ensemble. Par exemple, le fait que ces Eglises veulent aider l’Eglise de Chine. Non seulement l’Eglise de Hong Kong ou de Taiwan mais aussi l’Eglise de Thaïlande, du Kazakhstan ou de Sibérie ! Le problème de Jérusalem est aussi celui de toutes les Eglises de l’Asie qui soutiennent la communauté chrétienne locale dans son témoignage et dans son existence même. Car la communion, c’est aussi une façon de survivre comme minorité. (apic/imedia/jmg/be)

3 mai 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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