Actualité: Alors que le risque de déflagration armée monte dangereusement au Chiapas, un dominicain mexicain, le P. Pablo Romo, du Centre Bartolomée de la Casas, témoigne en ce moment à la Commission des droits de l’homme de l’ONU à Genève. Il dénonce la
APIC – Interview
Mexique: L’armée expérimente la «guerre de basse intensité» au Chiapas
Menaces, attentats et guerre psychologique
Jacques Berset, Agence APIC
Genève/San Cristobal de las Casas, 2 avril 1998 (APIC) «Nous sommes suivis en permanence, nos conversations téléphoniques sont enregistrées – on peut même en lire le contenu dans la presse – , Mgr Samuel Ruiz, l’évêque des Indiens du Chiapas, est particulièrement visé: constamment dans la ligne de mire des tueurs, il est protégé par des policiers fédéraux», dénonce le Père dominicain Pablo Romo.
Porte-parole du Centre de défense des droits de l’homme Bartolomée de las Casas, au Chiapas, le Père Romo témoigne ce jeudi au nom de son ONG dans le cadre de la Commission des droits de l’homme de l’ONU à Genève. Le religieux mexicain bénéficie du soutien de «Franciscans International», avec la collaboration de «Dominicans International», deux organisations des droits de l’homme avec statut d’ONG auprès de l’ONU à Genève.
«On doit malheureusement constater que le Chiapas est devenu un laboratoire de lutte anti-insurrectionnelle, où l’armée mexicaine expérimente le schéma de ’guerre de basse intensité’ importé des Etats-Unis et déjà testé dans d’autres pays d’Amérique centrale», a déclaré à l’APIC le religieux mexicain.
La preuve? «Est-ce par pur hasard que les chefs de l’armée mexicaine qui mènent les opérations au Chiapas viennent d’obtenir le titre de docteur en psychologie de l’Ecole des Amériques, aux Etats-Unis», lance le responsable du Centre Bartolomée de las Casas. L’Ecole des Amériques, installéée au Panama en 1946, transférée en 1984 à Fort Benning, en Géorgie, a formé plus de 60’000 militaires latino-américains au service des régimes les plus répressifs et les plus sanglants.
Des milliers de religieux nord-américains ont déjà demandé fermeture de cette «école des dictateurs» qui n’a pas hésité à utiliser dans ses programmes des manuels du Pentagone et de la CIA enseignant diverses méthodes de torture et de guerre psychologique contre les populations civiles. «Aujourd’hui, les militaires mexicains suivent au pied de la lettre ce qu’ils ont appris dans les manuels aux Etats-Unis».
APIC: En quoi consiste le modèle de «guerre de basse intensité» que mènent les militaires au Chiapas ?
Père Romo: Ces schémas de «guerre psychologique» importés des Etats-Unis ont déjà été testés au Salvador ou au Nicaragua. Les armes de guerre viennent aussi principalement de ce pays, parfois aussi d’Allemagne, notamment des véhicules Mercedes. Le Mexique, en appliquant ce modèle, se montre un bon élève: il s’agt, avec un arsenal de mesures différenciées, de faire fondre la base sociale de l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) qui jouit dans certaines régions du soutien d’une importante partie de la population. Il s’agit d’attraper le poisson en vidant l’eau du bassin.
Le pouvoir politique et les militaires utilisent tous les procédés d’intimidation et de manipulation et jouent sur tous les registres de la séduction et de la propagande. Le Centre de défense des droits humains Bartolomée de las Casas, où travaillent une quinzaine de personnes – sociologues, assistants sociaux, juristes, laïcs et prêtres – qui documentent les violations des droits de l’homme au Chiapas, est constamment menacé, espionné, les téléphones sont sur écoute.
Un soldat pour trois civils
La «guerre de basse intensité» a plusieurs volets: il s’agit d’abord d’une présence militaire massive dans les communautés: en deux ans, le nombre des points d’appui et les bases militaires et de la police a triplé, dépassant déjà les 200 en août dernier. Après le massacre par des paramilitaires le 22 décembre dernier à Acteal de 45 Indiens – majoritairement des femmes, des enfants et des vieillards – l’armée a mené plus d’une centaine d’opérations militaires dans les zones d’influence zapatistes. 66 municipalités ont été militarisées et l’on compte déjà plus de 70’000 soldats engagés au Chiapas. Dans certaines communautés, on compte un soldat pour trois civils.
Les Indiens du Chiapas – ils sont un million sur une population de trois millions, mais forment le 80% des habitants dans certaines régions – vivent désormais dans la peur. Ils organisent la résistance de façon non-violente: les espaces ouverts ont été hérissés de pieux pour empêcher l’atterrissage des hélicoptères, qui volent au ras des arbres et terrorisent la population. Des paysans ne vont plus cultiver les champs, craignant une attaque imminente, ils restent enfermés chez eux; dans plusieurs communautés, les enfants ne vont plus à l’école. L’armée utilise des avions sans signes d’identification, ce qui est formellement interdit par les conventions internationales.
APIC: L’action militaire s’accompagne aussi d’une action psychologique intense, qui vise l’Eglise et les ONG…
Père Romo: La propagande massive fait partie intégrante de la stratégie anti-insurrectionnelle: la télévision et la radio aux mains du gouvernement font tout pour discréditer ceux qui défendent les Indiens, comme Mgr Samuel Ruiz, évêque de San Cristobal de las Casas. Dans les zones de conflit, des radios contrôlées par le pouvoir – comme Radio 760 ou Radio Uno – utilisent en particulier les langues indigènes pour influencer et manipuler les Indiens, pour la plupart analphabètes.
Les attaques contre l’Eglise, les ONG et les étrangers sont constantes. Le gouvernement a développé un climat de xénophobie visant les étrangers présents au Chiapas. Le pouvoir veut se débarrasser des témoins gênants: dans le diocèse de San Cristobal de las Casas uniquement, sept prêtres ont déjà été expulsés ces deux dernières années. Des dizaines de membres d’ONG ont été déclarés persona non grata et les ONG sont accusées d’être un obstacle à la paix.
Toute cette action s’inscrit dans la stratégie des militaires, comme la récupération partisane des projets de développement. Dans ce secteur, l’argent qui arrive de source gouvernementale au Chiapas est réparti de manière sélective: tout va aux gens proches du parti au pouvoir. Les sympathisants du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) ont droit aux hôpitaux, dispensaires, écoles… tandis que ceux qui veulent rester indépendants et bien plus encore ceux qui sympathisent avec les zapatistes n’ont évidemment droit à rien.
La torture est la norme
La torture est la norme au Chiapas, utilisée habituellement par la police, dans une moindre mesure par l’armée. L’armée a mis sur pied des milices paramilitaires, composées en partie d’Indiens, qu’elle dote de toutes sortes d’armes et qu’elle entraîne. On rencontre également des particuliers qui organisent des groupes paramilitaires, comme le député fédéral PRI Samuel Sanchez Sanchez, qui dirige ouvertement une milice au Nord de l’Etat, «Paix et Justice», qui intervient dans les municipalités de Salto de Agua, Tila, Sabanilla, Tumbala et Yajalon. A son actif: check-points, embuscades, assassinats, fermeture d’églises, surveillance de la production, déplacement de milliers de personnes opposées au gouvernement.
D’autres groupes paramilitaires sont liés au PRI comme «Le Masque rouge», qui s’en est notamment pris à l’évêque Samuel Ruiz et aux sympathisants zapatistes, le MIRA (Mouvement révolutionnaire indigène anti-zapatiste), également lié au PRI, et d’autres groupes de «gardes blanches» qui s’en prennent volontiers à l’Eglise catholique, menaçant de mort prêtres et catéchistes. Au Chiapas, les menaces sont souvent suivies d’effets: Don Samuel Ruiz a échappé une nouvelle fois à un attentat le 11 mars dernier, lorsqu’il allait dire la messe dans un village indien.
APIC: Le gouvernement mexicain donne pourtant l’impression à l’étranger, après les Accords de San Andrés de février 1996, de vouloir négocier un statut favorable aux Indiens, leur accordant des droits culturels et sociaux…
Père Romo: Le gouvernement a un scénario pour la consommation internationale, en disant qu’il respecte les droits des Indiens, tout en vidant de leur substance les Accords de San Andrés. Il divise les communautés indiennes en recrutant des paramilitaires dans leurs rangs, soutenus et entraînés par la police et l’armée.
Les auteurs matériels du massacre d’Acteal sont certes des Indiens. Les auteurs intellectuels par contre, ceux qui ont acheté les Indiens, leur ont donné les armes, leur ont assuré l’impunité, sont des métis, membres des autorités.
Une campagne de propagande vise depuis longtemps Don Samuel Ruiz. La parution récente de divers livres – tant au Mexique qu’à l’étranger – accusant l’évêque des Indiens d’avoir encouragé la violence et l’émergence des zapatistes s’inscrit dans une stratégie qui ne doit rien au hasard. D’abord discréditer, pour mieux éliminer ensuite. Parmi les victimes d’Acteal, il y avait des catéchistes: ils développaient la non-violence comme méthode de lutte contre l’injustice, dans la ligne de Gandhi ou de Martin Luther King.
Des attaques concertées
L’évêque du Chiapas, au plus fort des attaques contre lui – qui ont coïncidé avec la vaste offensive de l’armée en 1995 – a pu bénéficier du soutien massif des membres de la Conférence épiscopale du Mexique. Le Vatican et le pape Jean Paul II lui-même lui ont apporté un appui sans ambages. En réalité, les seuls qui veulent la peau de Don Samuel, président de la CONAI (Commission nationale de médiation entre le gouvernement et les insurgés zapatistes de l’EZLN) et celle des députés et sénateurs qui appuient le processus de paix, ce sont les partisans de la guerre à outrance.
Ces jusqu’au-boutistes sont logés au cœur du système PRI. Bloquant tout changement, le PRI sert une petite oligarchie au pouvoir au Mexique depuis 69 ans, ce qui représente la dictature d’un parti la plus longue du monde. (apic/be)




