Une banque qui ne prête qu’aux pauvres

Louvain : Muhammad Yunus fait docteur honoris causa de la KUL

Louvain, 4 février 1998 (APIC) A l’occasion de sa fête patronale, la Katholieke Universiteit de Leuven (KU.L) a décerné, le 2 février, le titre de docteur honoris causa à un économiste du Bangladesh, Muhammad Yunus, fondateur de la Banque Grameen qui ne prête qu’aux pauvres.

Docteur en économie, Muhammad Yunus a d’abord enseigné à l’Université de Chittagong au sud-est du Bangladesh, où il a dirigé le département d’économie. Après l’Indépendance de 1971, la prospérité espérée s’éloigne pour la grande majorité des habitants du pays, un des plus pauvres du monde. La famine de 1974 provoque le professeur Yunus à sortir des préoccupations académiques pour travailler sur le terrain dans le village de Jobra, proche de l’Université. Mais ses projets pour améliorer les techniques de culture du riz et la collaboration entre propriétaires et travailleurs saisonniers ne donnent pas les résultats : les villageois sans terre et sans autre ressource que leur force de travail n’en tirent aucun bénéfice.

Les contacts avec les plus pauvres l’ont convaincu que la clé de l’amélioration passe par le crédit. Or, le seul crédit proposé aux pauvres émane d’usuriers, qui réclament plus de 10% d’intérêts par mois ! Quant aux banques, elles ne prêtent que moyennant une garantie ou une hypothèque sur des biens que les pauvres n’ont pas. Ne reste qu’une solution : M. Yunus tire de sa poche 27 dollars, qu’il prête à un taux dérisoire pour rencontrer les besoins les plus cruciaux parmi les 42 habitants du village.

1000 succursales, 2 millions d’adhérents

Le système de microcrédit, lancé spontanément, se révélera efficace. Etendu progressivement sur une grande échelle, il va se transformer en Banque Grameen, «gram» signifiant «village» en bengali. Le système s’est d’abord limité au district de Chittagong. En 1979, il est devenu un projet pilote, financé par la banque centrale et quelques banques commerciales. Le projet s’est étendu à cinq districts dans diverses régions du pays. En 1983, la Banque Grameen est devenue autonome. Elle ne cessera de s’étendre: 360 villages concernés en 1980, 36.000 en 1996, soit plus de la moitié du pays. Dans le même temps, le nombre d’adhérents passe de 15.000 à plus de deux millions et le nombre de filiales de 25 à 1000.

En près de vingt ans, la Banque Grameen n’a pas changé son principe de base : elle ne prête qu’aux pauvres ! Opération risquée ? «Au contraire, insiste le professeur Yunus : les pauvres sont habitués à survivre dans des conditions difficiles et ils tiennent leurs engagements.» De fait, les crédits concédés ont toujours été remboursés à 98 %.

La santé du système tient à deux caractéristiques majeures. Le crédit n’est accordé qu’aux membres associés dans des groupes locaux de crédit. Et il privilégie à 90 % les femmes, «bien plus consciencieuses que les hommes», constate M. Yunus, «car elles ont des projets pour elles-mêmes, pour leurs enfants et pour leur maison». Chaque groupe réunit cinq associés, non apparentés, qui sont solidairement responsables du remboursement (capital et intérêts modiques) du prêt consenti à un membre. Expérience faite, cette solidarité soulage les plus pauvres d’un poids qu’ils ressentent comme insupportable quand ils sont seuls devant un emprunt.

L’élimination de la pauvreté n’est pas une utopie

La souplesse et la vitalité du système Grameen se maintiennent grâce à une institution forte, mais décentralisée. Chaque semaine, les coopérants sont tenus de se réunir pour faire le point sur les crédits en cours, pour discuter de nouveaux emprunts ou d’autres opérations financières. La Banque Grameen n’est pas qu’une institution financière. C’est une institution qui mise sur les pauvres, stimule leur prise de conscience et leur solidarité dans la perspective d’un nouveau développement. Aussi l’adhésion à un groupe local de crédit implique-t-elle de souscrire à seize grands principes de développement, dont le souci de la parenté responsable, de l’éducation des enfants et de la solidarité financière dans le groupe.

En dix ans, un tiers des petits actionnaires de la Banque Grameen a dépassé le seuil de la pauvreté, et un autre tiers n’en est plus loin. La Banque jouit désormais de l’autonomie financière. Et le professeur Yunus cherche à étendre à d’autres pays le système de «microcrédits» qui, dit-il, démontre que «l’élimination de la pauvreté n’est pas une utopie». (apic/cip/mp)

10 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 3  min.
Partagez!