Un salut à la mesure du monde

Louvain-la-Neuve: J. Scheuer éclaire l’hindouisme et le bouddhisme

Louvain-la-Neuve, 27 février 1998 (APIC) «Quatre religions, quatre regards sur l’humain» : après le judaïsme, c’est l’hindouisme et le bouddhisme qui ont été le sujet du nouveau cycle de conférences organisé par la Faculté de Théologie de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve. Le professeur Jacques Scheuer a tracé les grandes lignes de ces deux religions. Il limite son approche à l’Inde, mais se refuse à dissocier les deux traditions : le bouddhisme doit beaucoup à l’hindouisme et s’y est confronté jusqu’à en marquer l’histoire.

C’est à dessein que Jacques Scheuer, théologien et religieux jésuite, pose d’emblée la question du salut. Mais il s’aligne strictement sur la pensée indienne. Or, celle-ci porte avant tout un regard sur le monde et sur son «dharma» : son ordre, sa cohérence, son harmonie. On peut même parler d’un triple monde : le monde des cieux et des dieux ; le monde de la terre et des êtres qui l’habitent ; le monde souterrain ou infernal. Cette conception du monde est chère à l’hindouisme depuis plus de 3000 ans. Le «dharma», note J. Scheuer, est un ordre immuable. Mais vivre en harmonie n’est pas automatique. Il y faut la collaboration de l’homme. Celle-ci passe par les rites et la liturgie. Les sacrifices jouent un rôle essentiel : «Ils veillent à établir ou à rétablir les relations harmonieuses entre les êtres divins et les humains. Les oblations des humains montent vers les cieux, d’où descendent en échange les bienfaits pour les humains.»

«Seul parmi les animaux, l’être humain offre des sacrifices», souligne un texte brahmane. Ces sacrifices ont une triple fonction. Ils contribuent à l’ordre du monde, à la victoire sur le chaos. En outre, à travers son sacrifice, chacun s’offre lui-même, l’acte ultime d’auto-immolation étant cependant différé jusqu’à la mort, où il sera symbolisé par la crémation sur un bûcher. Enfin, la création est le fruit d’un grand sacrifice cosmique. Son auteur, le démiurge primordial, ne s’est-il pas sacrifié dans ses membres pour qu’en surgissent les castes : de la tête, les prêtres (brahmanes) ; des épaules, les guerriers ; des cuisses, les paysans producteurs et reproducteurs ; des pieds, les serviteurs.

Un ordre hiérarchique précis et constant

L’ordre hiérarchique du «dharma» est précis et constant. Aussi la place de chacun y est-elle définie par son «karma», son «devoir d’état», le devoir propre à sa catégorie sociale, à sa condition. Ainsi revient-il au roi d’être puissant, batailleur et mangeur de viande, tandis qu’il appartient au brahmane d’être calme, non-violent et végétarien. L’humanité est donc différenciée. Et la hiérarchie sociale s’inscrit dans une hiérarchie plus large, qui rapproche les brahmanes des dieux… tandis que pour d’autres la frontière entre l’humain et l’animal devient floue : qui sait si des êtres de caste inférieure ou intouchables sont encore des humains ?

Une quête de libération au-delà du monde

Tout tourne autour du désir : «C’est le désir qui met en mouvement le travail du rite, du sacrifice, de toute activité humaine», affirment les textes anciens. Etre de manque, l’homme est poussé à l’action par son désir et même sans cesse relancé vers de nouveaux projets. C’est ainsi que le poids du «karma» se reporte d’année en année et entraîne dans le cycle des renaissances, cycle symbolisé par l’image d’une roue toujours en mouvement. Mais s’il en est ainsi, quelle perspective de libération reste-t-il pour l’être humain ? Les réponses varient selon les écoles, observe J. Scheuer, qui va détailler la réponse proposée il y a 2500 ans par le Bouddha et par les textes sacrés hindous des Upanishads.

Pour le Bouddha, la condition humaine est foncièrement marquée par la souffrance. Celle-ci est liée à l’insatisfaction et aux frustrations perpétuelles du désir. Le mal vient du fait que l’être humain attribue une valeur durable à des réalités sans consistance, produits de ses illusions sous la pression de son désir. «Pour être délivré de la souffrance, explique J. Scheuer, il faut couper le mal à la racine: désamorcer les échafaudages du désir, ses défenses et protections. La voie de la libération passe par l’observation et l’analyse, par la méditation et l’ascèse, par la désappropriation et la non-violence. Ces moyens de pacifier le désir doivent mener au «nirvana», qui est «l’extinction» de l’incendie du désir.»

Rare dans le cycle des renaissances, la condition humaine n’en est que plus précieuse. Or, la voie de la délivrance y est extrêmement difficile. Le Bouddha en estime l’issue aussi peu probable que la possibilité, pour une tortue marine et aveugle, plongée dans l’océan cosmique et remontant à la surface de l’eau tous les dix mille ans, de pouvoir passer la tête entre les barreaux d’une roue de chariot en mouvement.

C’est pourquoi le Bouddha privilégie une voie radicale pour sortir de la souffrance et accéder à «l’éveil» au-delà de toute illusion: se retirer du monde et se faire moine. L’hindouisme connaît une démarche parallèle à celle du moine bouddhiste. C’est la démarche du «renonçant» d’origine brahmane, qui s’inspirant des Upanishads, quitte tout : famille et caste, profession et village, rites et sacrifices. Vivant sans feu ni lieu, sans rituel ni croyances, sans désir et sans crainte, il n’a qu’un but : découvrir en lui, au-delà de toute pensée et de toute image, l’Absolu insaisissable.

Une recherche de salut dans le monde

La voie du moine ou du renonçant sont évidemment minoritaires. Leur contestation de l’expérience commune ne tend-elle pas à la frapper de nullité? «Peut-on faire son salut dans le monde, mais sans être du monde ? La tension est apparue intolérable», remarque J. Scheuer. Elle est évoquée dans l’hindouisme par la figure du roi, mise en scène, il y a 2000 ans, dans la «Bhagavad-Gita» ou «Chant du Seigneur». Le dilemme royal (se retirer du monde et le laisser aller au chaos, ou crouler sous le fardeau de son «devoir d’état») est résolu par une «descente» ou «manifestation» (»avatar») de la divinité. Retiré dans sa pure intériorité, comme le Renonçant absolu, le «Seigneur» de la Bhagavad-Gita ne se détourne pas du monde, insiste J. Scheuer. «Sa liberté est au service d’une bienveillance sans faille. «Bien qu’il ne me manque rien, bien que ne n’aie rien à acquérir par mon action, je ne cesse d’agir… pour le bien des mondes», affirme Krishna, manifestation de la Vérité suprême.

L’absolu divin devient ainsi le modèle d’action royale, le modèle d’action par excellence de l’humain dans le monde.» Loin de donner dans la facilité, insiste J. Scheuer, cette voie invite l’homme à renoncer à quantité d’attaches futiles pour n’être plus que l’instrument de l’action divine, «avec une confiance sans réserve au Seigneur, en réponse à sa bienveillance infinie».

Quant au bouddhisme indien, les siècles y ont accentué un retour vers l’humain, poursuit J. Scheuer. Le Bouddha, qui a finalement repoussé la tentation de se retrancher dans l’éveil, a consacré la seconde moitié de son existence à consigner son enseignement, à guider ses disciples et à rassembler une communauté. Il montrait ainsi que la quête de la sagesse est inséparable d’une compassion sans limite à l’égard de tout être souffrant. De même, celui qui consent à être un «bodhisattva», «être-pour-l’éveil» se retient de faire le pas vers le «nirvana», mais accepte de passer par le cycle des renaissances jusqu’à la fin des temps, c’est-à-dire jusqu’à la libération du dernier être souffrant, par pure bienveillance et compassion. Dans le bouddhisme (réformé) du Grand Véhicule, plusieurs poèmes chantent la figure du «bodhisattva». On lui prête cette formule d’engagement: «Puissé-je être pour tous les êtres celui qui calme la douleur !» (apic/cip/imed)

19 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
Partagez!