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Le pape Jean Paul II est attendu mercredi 21 janvier à La Havane pour une visite de 5 jours à Cuba, dernier pays communiste du monde occidental. Bon connaisseur de la réalité cubaine et du castrisme – Fidel Castro l’a invité personnellement à Cuba à de nombreuses reprises – Leonardo Boff salue cet événement historique. Le célèbre théologien de la libération brésilien, qui a quitté le sacerdoce et l’ordre des franciscains en 1992, est depuis novembre en Suisse à l’invitation de l’Université, où il enseigne un semestre durant en qualité de professeur invité à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Bâle. JB

APIC-Interview

Leonardo Boff salue la visite historique de Jean Paul II à Cuba

«Un voyage très important pour Cuba mais aussi pour le pape»

Jacques Berset, Agence APIC

Lucerne, 19 janvier 1998 (APIC) «Ce sera un voyage très important pour Cuba mais aussi pour le pape, qui découvrira pour la première fois en Amérique latine un pays sans favelas ni enfants des rues, sans vieillards abandonnés ni misère de masse». Le célèbre théologien de la libération, le Brésilien Leonardo Boff, ne cache pas son appui critique à la révolution cubaine. Il salue cet événement historique qui va engendrer une dynamique positive pour la société et l’Eglise à Cuba, et bien au-delà.

L’ancien prêtre franciscain enseigne en qualité de professeur ordinaire depuis 1993 à l’Université d’Etat de Rio de Janeiro. Il y occupe à la Faculté de philosophie une chaire créée exprès pour lui: la chaire d’éthique, de philosophie, de religion et de questions de société, droits de l’homme et démocratie. Leonardo Boff est un bon connaisseur de Cuba et de la pensée de Fidel Castro, qui l’a invité personnellement à plusieurs reprises.

APIC: Vous dites que le pape va découvrir une autre réalité à Cuba que celle qu’il a rencontrée partout ailleurs en Amérique latine…

L. Boff: C’est un fait, il va découvrir dès son arrivée à Cuba une réalité qu’il n’a vue nulle part ailleurs dans le sous-continent: un pays pauvre, mais sans la misère sociale et massive qui est pour ainsi dire la «marque déposée» de tous les pays latino-américains visités jusqu’à présent. Parce qu’à Cuba, le socialisme a fait la «révolution de la faim»; il a apporté aux personnes non seulement les infrastructures scolaires et sanitaires pour tous, mais aussi le logement, le travail, et surtout la dignité personnelle et nationale.

Il sera très important pour le pape de voir que ces avancées pour tous n’ont pas été réalisées par des chrétiens mais par des socialistes. En réalité, cela fait aussi partie du règne de Dieu que de faire la justice et d’apporter aux gens des progrès dans le domaine de l’éducation, de la santé ou de l’alimentation.

Si cette rencontre est si importante pour le pape, elle l’est tout autant pour Cuba. Avec le dominicain Frei Betto – auteur d’un dialogue sur la religion de 23 heures avec le président Castro, qui a débouché sur le best-seller «Fidel y la religion» – nous avons eu de très longues conversations avec Fidel et ses ministres. Au long des années, je suis allé plus d’une quinzaine de fois à Cuba. Alors que j’avais accepté dans l’obéissance la période de silence que m’avait imposée le Vatican en 1985, Fidel Castro m’invita à passer quinze jours de vacances avec lui.

Fidel a lu tant de livres sur la théologie de la libération, qu’il a disséqués et discuté en détail avec nous A mon avis, il connaît mieux cette théologie et sa terminologie que le cardinal Ratzinger lui-même. Cette visite sera bonne pour Fidel Castro aussi, parce que nous avons toujours insisté sur l’importance du dialogue entre le christianisme et le socialisme. Nous constatons une convergence d’idéaux: mettre en avant la communauté, la société, et non l’individu. C’est aussi l’occasion pour Fidel de se confronter effectivement à une autre grande figure charismatique, celle de Jean Paul II.

Le pape ne vient pas seulement à Cuba pour renforcer l’Eglise, mais aussi pour renforcer la dimension religieuse de la personne humaine. Il va signifier que le socialisme est perdant s’il ne s’ouvre pas au dialogue avec la religion. Le socialisme est gagnant s’il est pluraliste, s’il permet que la religion s’exprime librement dans la société. Je pense que Fidel va comprendre ce message.

APIC: Fidel ne va-t-il pas tenter de profiter de cette visite pour se renforcer, gagner en légitimité auprès du peuple cubain, mais aussi dans le concert des nations ?

L. Boff: Dans une telle situation, je pense que chacun prend ses intérêts en considération, des deux côtés, que ce soit le Vatican ou le gouvernement cubain. Ce que les Cubains désirent le plus, c’est que Jean Paul II condamne l’embargo américain contre Cuba, parce que le pape a toujours condamné les mesures qui frappent injustement les populations. Il est très important que le pape, qui jouit d’une grande autorité morale et d’une grande respectabilité, dénonce cet embargo depuis Cuba même.

Fidel Castro et Jean Paul II ont dans leurs discours de nombreux points de convergence, comme la lutte contre la faim dans le monde, les questions éthiques, le problème de la justice au niveau international, le respect des pauvres, des humbles et des opprimés. Les deux ont plus de préoccupations en commun qu’avec n’importe quels autres interlocuteurs de pays occidentaux chrétiens.

Je pense que le bilan sera très positif. Il ne faut pas oublier que Fidel Castro a été la première personne dans le monde à inviter le pape à visiter Cuba après son élection au pontificat. Le pape n’y est pas allé parce qu’il souhaitait voir Cuba et Miami, où se trouve la diaspora cubaine exilée, sans se rendre compte qu’il s’agit là de deux projets politiques totalement antagonistes. Fidel Castro ne pouvait accepter cette double visite. Aujourd’hui, le pape a accepté de ne visiter que l’Eglise de Cuba et le peuple cubain sur place.

APIC: Certains pensent, voire espèrent, que le pape contribuera à faire tomber le régime communiste à Cuba comme en Pologne !

L. Boff: La comparaison n’est pas valable, car le socialisme n’a pas été imposé à Cuba. Il n’est pas venu dans les fourgons de l’Armée soviétique, comme en Allemagne de l’Est ou en Pologne. Le socialisme cubain a son identité propre, il est issu d’une révolution populaire, surgie de la base. Cette révolution fut très bénéfique pour le peuple cubain et l’est toujours.

Imaginez, les gens détiennent des armes dans leur propre maison pour se défendre en cas d’invasion de l’île. On trouve des armes dans tous les quartiers, et pourtant, le peuple n’a jamais pensé à les utiliser contre Fidel. Sa base sociale est sûre, malgré les limitations actuelles. Je pense qu’il faut compléter la «révolution de la faim» par une révolution permettant davantage de liberté. Mais le peuple dit: «Plus jamais le capitalisme, plus jamais la situation antérieure».

Malgré la pauvreté et l’embargo, la ration alimentaire disponible à Cuba est la meilleure de toute l’Amérique latine. Beaucoup moins d’enfants meurent à La Havane qu’à Washington ou New York et l’espérance de vie y est plus élevée qu’aux Etats-Unis. Les gens le savent, même si certains d’entre eux rêvent de dollars. Cuba reste une société très sévère, et l’être humain ne veut pas vivre seulement du suffisant. Le peuple veut aussi davantage de superflu et aussi plus de liberté; on ne peut nier qu’il existe un problème interne à Cuba et qu’il va falloir faire face à ce défi. Mais on constate tout de même à Cuba une absence de conflits violents, d’attaques à main armée, d’assassinats, comme on en voit tant en Amérique latine. Cela me paraît tout de même nécessaire de le signaler.

Le pape ne va pas pouvoir passer à côté de cette réalité positive, car il a des yeux pour voir. Jean Paul II sait d’ailleurs tout cela, puisqu’il l’a dit à des évêques brésiliens après le changement de régime en Pologne, où le capitalisme n’a pas amené que des bonnes choses: «Maintenant nous comprenons mieux les théologiens de la libération qui critiquaient le capitalisme». Parce que ce système n’a pas d’éthique; le socialisme avait au moins une éthique fondamentale, celle de rechercher l’égalité, l’accès à la formation, au travail, au logement, à la santé… Le pape s’en est rendu compte. (apic/be)

10 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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