Bruxelles: La dette des pays du Sud au centre d’une session de «Justice et Paix»
Un enfant latino-américain naît avec une dette de 1’500 dollars
Bruxelles, 17 décembre 1999 (APIC) Où en est la dette des pays du Sud? Qu’en est-il des propositions pour la réduire ou pour la remettre? Où en sont les négociations à ce propos? Quels sont les arguments éthiques, politiques et économiques avancés au Nord et au Sud? Quels sont les engagements à promouvoir pour développer des solidarités avec les populations du Sud? Ces questions ont été au coeur d’une journée d’information et de réflexion organisée mi-décembre à Bruxelles à l’initiative de la Commission catholique «Justice et Paix», en collaboration avec «Entraide et Fraternité».
Beaucoup s’indignent devant l’endettement des pays pauvres. Beaucoup, mais pas tous. L’indignation ne suffit d’ailleurs pas. Elle ne peut être salutaire que si l’on dépasse la réaction affective pour s’interroger sur les raisons de s’indigner. C’est ici que se pose le problème éthique: pourquoi, au nom de quoi s’indigner? Et demain, dans quel sens agir par rapport à l’interrogation éthique?
Telles ont été les premières questions de la journée, soulevées par Jean-Louis Undorf, prêtre et théologien du diocèse de Liège. Il se rééjouit de la sensibilisation accrue des catholiques au problème de la dette, mais il s’interroge sur la portée d’une référence au «Jubilé de l’an 2000». L’exigence jubilaire d’une rémission des dettes a certes un ancrage dans la bible, mais ce n’est pas une tradition partagée par tout le monde. «Les chrétiens ne peuvent donc pas, souligne le théologien, fonder leur combat sur le seul christianisme. Il faut trouver les éléments d’une éthique universelle».
Une éthique digne de ce nom se fonde sur le respect universel d’autrui, pensé en réciprocité par rapport au respect de soi-même. Encore pareille exigence doit-elle se traduire dans l’histoire humaine. Ceci implique, note le théologien, divers types d’efforts à articuler: préciser un cadre juridique international; ne pas en rester à des propos incantatoires, mais envisager des actions de changement, où l’utopie se confrontera à la réalité des stratégies à mettre en oeuvre pour faire avancer la citoyenneté et les négociations politiques. Ceci est capital pour aincre l’impression fataliste qu’on ne peut rien y faire.
Développement durable
Compatir à la détresse d’une population endettée est certes un sentiment noble, mais cela ne suffit pas, explique J.-L. Undorf. «Il importe aujourd’hui que tous s’interrogent sur la perversité même d’un système économique où l’argent est capitalisé pour produire plus d’argent, mais ne sert par à promouvoir cet intérêt primordial d’autrui, qu’est son autonomie, qu’autrui soit une personne ou une collectivité».
La dette globale du Tiers Monde (évaluée à 647 milliards de dollars en 1980) atteint aujourd’hui entre 2’000 et 2’300 milliards de dollars, alors que les pays pauvres ont versé quelque 2’900 milliards de dollars en remboursement depuis 1980. «La dette a donc déjà été remboursée!», souligne J.-L. Undorf avant d’insister sur les conditions dont il conviendrait d’assortir les propositions de remise ou de réduction de la dette. Le souci de l’autonomie des populations concernées impose, selon J.-L. Undorf, «que les sommes économisées soient réinvesties dans l’économie sociale et réelle des pays du Sud; que les populations soient associées notamment à la gestion du règlement de la dette extérieure, à la mise au point des règles du commerce mondial, à la mise en oeuvre d’un développement durable».
La dette des dictateurs et des gouvernements pseudo-démocratiques
Aujourd’hui, explique un témoin cubain, présent à Bruxelles, un enfant latino-américain hérite à sa naissance d’une dette de 1’500 dollars, sournoisement fabriquée au Sud à l’époque des dictatures militaires et des gouvernements pseudo-démocratiques contrôlés par les Etats-Unis: c’est alors que les pays du Sud ont été incités à s’endetter pour éponger les surplus financiers du Nord (notamment les pétrodollars). Finalement, la dette ne révélerait-elle pas un nouveau système de domination politique international? Les plans d’ajustement structurel élaborés par les responsables du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale apparaissent de plus en plus suspects au vu des résultats. Pour hâter le remboursement de la dette, ces plans impliquent de telles coupes sombres dans les budgets des services publics qu’ils déforment l’objectif: au lieu de servir la population, on en vient à servir la rentabilité des financiers. Résultats: en Argentine, entre 92 et 94, malgré la croissance, le chômage a doublé pour toucher 12% de la population active. Au Brésil, un travailleur d’aujourd’hui gagne moins qu’un chômeur d’hier, à cause de la baisse des salaires et de la détérioration des conditions de travail.
La Bolivie, un des pays les plus pauvres du monde, a subi à cause de la dette une inflation qui, dès 1985, s’élevait à 23’000 %! C’est alors qu’un nouveau gouvernement, au lieu de maintenir la suspension des paiements, a négocié avec le Club de Paris, avec le FMI et avec la Banque Mondiale de nouvelles échéances et modalités de remboursement. La dette, «rachetée», a été davantage étalée; son volume s’est néanmoins gonflé d’un tiers, mais il est moins concentré entre les mains de créanciers privés. Les conditions mises à ce «rachat» sont des «ajustements structurels» qui, entre 1988 et 1990, ont laissé sur le carreau 27’000 mineurs et ont fragilisent davantage les conditions de travail des femmes.
Bien mal acquis…
De son côté, Eric Toussaint, du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM), a exprimé le point de vue radical partagé par bien des groupes du Sud: ce que le Nord a exigé jusqu’ici en remboursement, c’est le profit de «biens mal acquis». Les capitaux ont même servi à renforcer une spéculation financière qui affaiblit la position des pays pauvres dans l’économie mondiale. Aussi le CADTM soutient-il les revendications d’une annulation de la dette, ainsi que la proposition d’une taxe sur les mouvements de capitaux à caractère spéculatif. Au passage, E. Toussaint compare les montants globaux des dettes extérieurs: 2’300 milliards de dollars pour l’ensemble du Tiers Monde, 5’500 pour les Etats-Unis, 6’000 pour l’Europe! Le mouvement mondial en faveur d’une remise des dettes n’a pas abouti, l’été dernier, lors du Sommet de Cologne, aux mesures radicales qu’espéraient plusieurs groupes du Sud, mais à de nouvelles formules d’allégement. Eric Toussaint en montre le faible impact, avec l’exemple du Mozambique. Ce pays ne paye plus que 100 millions de dollars par an au lieu de 200’000. Les 100’000 restants s’accumulaient dans le stock de la dette. On a désormais annulé la dette, en acceptant que le Mozambique ne paie que 100 millions. Mais le pays n’en tire aucun revenu supplémentaire, et les Mozambicains encore moins. Car l’allégement de la dette a pour contrepartie des conditions politique de libéralisation des échanges à l’exportation, qui vont à l’encontre du soutien aux cultures vivrières, a conclu le représentant du CADTM. (apic/cip/pr)




