Belgique: Colloque à l’UCL: des spécialistes s’interrogent sur Dieu
«Et si Dieu n’existait pas…?»
Louvain-la-Neuve, 15 novembre 1999 (APIC) «Et si Dieu n’existait pas? «La question était au coeur d’un colloque de deux jours organisé en ce début novembre à l’Univesité de Louvain-la-Neuve, par l’Unité de théologie dogmatique de la Faculté de Théologie de l’UCL.
Le colloque se situait dans le prolongement de ceux organisés ces dernières années par la même Unité de théologie dogmatique sous la direction du professeur Adolphe Gesché. Une série de questions fondamentales y avaient été creusées: qu’en est-il de la destinée humaine? De la foi et de l’espérance suite au déclin des grandes idéologies? De Dieu lui-même à l’épreuve des cris arrachés par la souffrance? Le sujet de cette année invitait une nouvelle fois à pousser l’interrogation.
«Et si Dieu n’existait pas?» Cette question, avait averti A. Gesché dans son invitation au colloque, «le croyant se doit de la poser, à lui-même et aux autres. Sous peine d’être un faux-monnayeur. Il s’agit d’une question d’honnêteté morale et intellectuelle. Même si le croyant a des arguments en faveur de Dieu et s’il a le droit d’en faire état, l’interrogation doit toujours demeurer et elle doit accompagner son discours. Le discours croyant ne devrait jamais être un discours bloqué, mais un discours ouvert à sa contradiction, non seulement à l’extérieur mais aussi à l’intérieur».
Le colloque a donc été lancé sur une question délibérément ouverte: celle de l’existence de Dieu… ou de son inexistence. «Même si cela ne change presque rien, il nous restera encore à mesurer l’ampleur de ce presque rien», a remarqué dans son introduction Paul Scolas, vicaire épiscopal de Tournai et membre de l’équipe théologique à la base de la rencontre. Les organisateurs du colloque n’ont pas prévu de s’interroger seulement entre théologiens. Le colloque a en outre été l’occasion d’entendre sur la même question des spécialistes des sciences humaines et des philosophes, et de se laisser interpeller par une tradition non occidentale, celle du bouddhisme.
Un manque originaire
«Et si Dieu n’existait pas?» Plus plausible que jamais dans la culture contemporaine, la question renvoie aujourd’hui à un «manque originaire», a observé le professeur Gesché dans sa conférence inaugurale. Car la société lui paraît traversée par l’idée du vide, avec ses corollaires que sont le manque, l’absence, le néant, la béance, la discontinuité… Mais – et c’est une nouveauté – ce «manque» est apprécié de manière positive. Il y a un éloge du vide: ne permet-il pas de penser, d’être créateur? Il s’agit en quelque sorte d’un vide «matriciel». L’absence précède ici l’existence.
Cette idée de vide, nouveau paradigme de l’époque contemporaine, peut-elle aider à repenser Dieu? Oui, estime le professeur Gesché. L’idée du vide a l’avantage d’enlever d’emblée tout appui à la conception d’un Dieu plein, rempli de sa propre suffisance. Un tel Dieu ressemble trop aux idoles dénoncées par la bible. La notion de «manque», en revanche, incite à penser Dieu comme quelqu’un qui apparaît, qui sort de lui-même, qui «ek-siste», précise le dogmaticien en conjuguant le verbe «exister» sur le mode d’une «sortie de soi-même». Voici donc que surgit un Dieu relationnel. Or, un Dieu en «relation» consent à être un Dieu «relatif», précaire. Dieu n’est plus retranché en lui-même comme un être autosuffisant: c’est un Dieu qui se manifeste à l’homme qui le fait en quelque sorte advenir. Le rôle de l’homme en devient capital, souligne le théologien:
L’idée de Dieu suffit-elle?
Pour la philosophe Françoise Mies (Facultés de Namur), «l’existence de Dieu, ne se prouve pas, elle s’atteste». Encore faut-il faire la part des choses. Car si chacun a toujours conclu à la réalité de sa propre existence, il est des cas plus complexes: Abraham, Job, Faust, Shakespeare ont-ils existé? Quand pareille question se pose pour des personnages du passé, on ne peut la résoudre qu’en éveil. Comme Bouddha, l’éveillé par excellence.
Pas si divin sur le divan
Plusieurs psychanalystes en témoignent: les patients qui se confient à leur écoute se sentent souvent écrasés par une toute-puissance qu’ils imaginent au-dessus d’eux et à qui ils imaginent devoir rendre des comptes impossibles. Cette «toute-puissance» imaginaire, que des patients assimilent parfois à Dieu, interroge beaucoup la psychanalyste Marie Balmary. Car l’être humain, constate-t-elle, en vient à se sentir inexistant devant l’existence d’un tel «Dieu». C’est ce Dieu que Freud a mis en cause comme toute-puissance écrasante, magma d’interdits fondus par l’histoire en partie fantasmé que le sujet place au-dessus de sa conscience. Un «Surmoi» étouffant le «Moi». Heureusement, dans la parole que l’analyste permet par son écoute, ce Dieu fantasmé se dissout peu à peu. L’analyse permet alors aux patients de percevoir et de détricotter leur image d’un Dieu qui voudrait en faire des esclaves.
La Bible propose pourtant de tout autres représentations de Dieu, insiste Marie Balmary. Elle fait découvrir un Dieu qui, parce qu’’il n’a pas tout envahi, peut visiter l’homme. Il s’agit même, dit-elle, d’un Dieu inconnu qui reste à nommer, un Dieu qui atteste de la divinité des hommes. Mais si ce Dieu n’existe pas, poursuit la psychanalyste, cela veut dire qu’aucun être n’est incréé. Il s’ensuit que l’homme n’a aucune chance de sortir de sa condition mortelle, d’être divinisé. La psychanalyste ne tranche pas la question, mais la relance : «S’il n’y a pas un Dieu, qui dira aux hommes qu’ils sont fils et, les uns avec les autres, frères?»
Une morale pour temps de nihilisme
Paul Valadier, philosophe et théologien (Université catholique de Lyon), a ouvert la seconde journée par une réflexion sur la morale pour un temps de nihilisme. Avec la décomposition des régimes marxistes, a-t-il constaté, on a assisté à la fin des grands idéaux et à une fuite dans l’utilitarisme, l’individualisme ou pire: dans des caricatures d’idéaux, comme on en trouve dans la fête d’Halloween.
Le spécialiste de Nietzsche ne s’attend pas à la fin de ce nihilisme amiant. Il le sait enraciné dans une peur de vivre, dont Nietzsche voyait toute une morale chrétienne contaminée. Pour lutter contre le nihilisme, la tradition chrétienne ne paraît donc pas offrir un refuge solide. Mieux vaut s’interroger: quel Dieu pour le chrétien? et quel homme? et quelle morale? P. Valadier répond: un Dieu de désir, qui peut aider les être humains à se construire. Un Dieu qui désire que les hommes désirent la vie plutôt que la mort. Un Dieu incite à tourner le dos au nihilisme, «car il fait de nous des créateurs. Non pas des démiurges mais des créateurs de nous-mêmes, des artistes de la vie».
Sans l’humain, pourquoi Dieu?
L’exégète Bernard Van Meenen, aumônier national de «Vie Féminine», invite à suivre le chemin de l’imagination, laquelle n’est pas illusion mais faculté de connaître et de créer. Si Dieu n’existait pas, dit-il, la Bible serait une oeuvre de fiction, mais elle apprendrait néanmoins quelque chose sur l’homme. Les Ecritures convient en effet leurs lecteurs à s’interroger sur l’image qu’ils se font d’eux-mêmes comme sur celle qu’ils ont de Dieu.
La Bible, par bonheur, ne livre pas une image de Dieu; elle en offre une multitude, si bien qu’aucune ne peut se dire définitive. Dieu ne se laisse pas enfermer dans une image. De même, il n’enferme pas l’être humain: il le crée homme et femme, donc pas unique. Le Dieu de la Bible est à l’opposé des idoles, qui ne sont qu’écran sur lequel l’homme projette ses fantasmes. C’est un Dieu inimaginable qui force par là même l’imagination. C’est pourquoi la Bible renvoie son lecteur, pour le prémunir contre l’idolâtrie, à l’intérêt qu’il porte à l’être humain: «Sans l’humain, pourquoi Dieu?»
Dieu dans un monde pluraliste
«Comment rester Dieu dans un monde pluraliste?» Le sociologue se pose la question quand il voit le mot Dieu si mêlé aux institutions et aux systèmes symboliques dans une société donnée. Luc Van Campenhoudt, professeur aux Facultés Saint-Louis à Bruxelles, ne s’interroge pas ici sur la réalité du mot Dieu. Ce qui retient son attention, c’est la représentation sociale de Dieu: Dieu, en tant que tiers abstrait à travers lequel des membres d’une société peuvent se reconnaître.
Le Dieu chrétien apparaît ainsi pour un grand nombre de contemporains comme le Père d’une Sainte Famille, sans lequel les hommes ne seraient pas frères. Considéré comme tiers abstrait par rapport à celui auquel les hommes se situent, Dieu apparaît aussi comme l’institution internationale la plus prospère de l’histoire, qui vit en entretenant un manque (manque de salut) que son Eglise serait seule à même de combler. Ce système symbolique paraît cependant entretenu avec moins de force que par le passé, dans la mesure où la société est moins obsédée par la mort et est davantage plurielle. Aujourd’hui, on se réfère davantage à un Dieu qui n’impose plus: Dieu propose et s’adapte à ce que les humains attendent de lui. Dieu devient pluriel et donc relatif. Mais c’est encore un Dieu socialement situé: il ne saurait en être autrement, assure le sociologue.
Un Dieu précairetClôturant le parcours de ce colloque, le professeur Gesché a invité à prendre acte de la précarité de Dieu: ne serait-elle pas révélatrice de Dieu lui-même? Oui, Dieu est précaire, et à bien des égards. D’abord, pour que Dieu «ek-siste», il faut que des croyants le nomment: le voici suspendu à leur confession. Les hommes sont des êtres «naissantiels»: Dieu était en-soi mais la Vierge l’a mis au monde. Deuxième précarité: Dieu se suspend lui-même à sa propre faiblesse. C’est bien ce que suggère saint Paul lorsqu’il médite sur la croix du Christ, sur la «kénose» de Dieu: Dieu se «vide», s’humilie, se fait manque. Le Dieu de la Bible est un Dieu qui fait alliance avec les hommes: troisième précarité. Car toute l’histoire des hommes est là pour le montrer: quoi de plus précaire qu’une alliance? Pour qu’il y ait alliance, il faut d’abord distance, écart, vide. Le plus beau paradigme n’est-il pas le tombeau vide de Jésus?
Dieu est encore précaire dans la prière. Les mots «précaire» et «prière» ont d’ailleurs la mêême racine latine: «precari». Enfin, il y a peut-être une cinquième précarité, observe le professeur Gesché: celle des «vacances» de Dieu ou des «vacances» de l’homme à l’égard de Dieu. «Si Dieu est caché, peut-être avons-nous le droit, parfois, de ne pas l’ek-sister. «Très souvent, d’ailleurs, la prière s’adresse à un vide plutôt qu’à un plein. Une expérience analogue peut se faire dans le jeûne et l’aumône: celle du vide créateur». (apic/cip/tg/pr)




