Actualité: Du 22 mai au 22 juin une caravane de 400 petits paysans du Sud parcourt l’Europe pour dire son opposition à la libéralisation du commerce mondial. Ils ont passé une semaine en Suisse.
APIC – Reportage
Suisse: 50 petits paysans indiens en campagne contre la mondialisation
«Les banques poussent plus vite que les récoltes !»
Par Maurice Page, de l’Agence APIC
Fribourg,
(APIC) Naguère nous vendions la gomme à caoutchouc 70 roupies. Aujourd’hui elle n’en vaut plus sur le marché que 20 voire 16, constate A. C. Varkey, paysan du Kerala. «Sans les paiements directs, nous ne nous en sortirions pas», répond en écho Pascal Chassot, agriculteur fribourgeois. Ce dialogue bien réel se déroule autour de la table d’une ferme de Villaraboud, dans la Glâne. La globalisation, avec la libéralisation des prix qui menace la survie d’un grand nombre de petits paysans dans le monde, permet aussi des rencontres.
Cinq délégués indiens et népalais, entourés du chien et des chats de la maison, respirent l’odeur du foin frais à l’entrée de la porte de grange ornée d’une poya. Arrivés la veille de Genève, où ils ont été reçus par les milieux alternatifs dans les locaux de «L’Usine», les responsables paysans indiens découvrent la campagne fribourgeoise.
Ni touristes fortunés, ni réfugiés, ils parcourent l’Europe depuis trois semaines pour dire leur opposition aux accords de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui les privent de leur gagne-pain. Pour discuter avec les Européens de la dégradation de leurs conditions de vie.
Nanjunda Swamy, président de l’Association des paysans de l’Etat du Karnataka (KRRS), qui regroupe 10 millions de membres, est un sage. Le visage fin entouré d’une couronne de barbe, la peau bistre des Indiens du Sud, N. Swamy a coiffé un bonnet tricoté et passé une écharpe verte, une des couleurs de l’Inde. S’exprimant dans un anglais très sûr, – il a été professeur de droit – il possède le sens de la répartie et de la formule. «Les banques poussent plus vite que nos récoltes !» L’idée de la caravane européenne des paysans du Sud a germé dans son esprit depuis les accords du GATT et l’Uruguay Round en 1992. N. Swamy tient beaucoup à la rencontre personnelle notamment avec les paysans suisses. «Il faut qu’en Europe les populations se rendent compte que si la terre est assez généreuse pour nourrir chacun selon ses besoins, elle ne peut pas satisfaire toutes les envies de luxe».
A l’instar de la paysannerie suisse, les agriculteurs indiens se trouvent confrontés à une chute des prix due à la concurrence de marchandises importées à bas prix et à la suppression des subventions de l’Etat. Sans revenus, ils ne peuvent plus payer leurs dettes ni acheter d’engrais. Tombés dans la misère, beaucoup se suicident. Une totale liberté de commerce les prive même de l’accès au marché de leur propre pays.
La «révolution verte» grâce aux plantes génétiquement modifiées? N. Swamy n’y croit pas. «Notre région du Karnataka compte plus de 10’000 variétés traditionnelles de riz aujourd’hui menacées de disparition par l’arrivée de semences étrangères. Des espèces qui exigent plus d’eau, plus d’engrais et sont plus sensibles aux insectes et aux maladies.»
Tous unis dans la lutte
Karnathakan, malayalam, népali, ces langues aux sonorités chaudes résonnent autour de la table de la ferme, interrompues par la sonnerie de l’horloge. Les religions se mélangent aussi. Nanjunda Swamy est hindou «par accident» dit-il. Les deux délégués du Kerala sont des chrétiens syriaques, Philomine Marie, du Forum national des travailleurs de la pêche, est une religieuse catholique. Quant à la déléguée népalaise elle est hindou, de la caste des Brahmanes. Tous luttent contre une religion qui enferme les gens dans un statut social immuable.
Plus grave est la question des castes qui, bien qu’officiellement abolies, marquent encore profondément la société indienne. Il faut travailler aussi bien au niveau des mentalités que des institutions pour éradiquer ce système qui finalement repose uniquement sur des superstitions. Sous cet angle «la religion hindou est perverse», n’hésite pas à affirmer N. Swamy.
Comment les pauvres peuvent-ils survivre ?
Arrivés depuis quelques jours en Suisse, les membres de la délégation indienne ont pu apercevoir quelques facettes du pays. A Genève derrière les belles vitrines, Kabita Ghimire, représentante de l’Institut pour les droits de l’homme, l’environnement et le développement du Népal, a été très frappée par l’existence de sans abris et de squatters qui vivent de ce que les autres mettent à la poubelle. Comment les pauvres peuvent-ils survivre avec des prix aussi élevés, s’interroge A.C. Varkey. La population se rend-elle compte qu’elle tire une bonne partie de sa richesse et de son confort de l’exploitation du Sud ? Les Occidentaux ne voient pas se qui se passe et que la capitalisme court à sa perte, affirme plus sentencieux, Nanjunda Swamy qui, depuis les années 60 déjà, a fait plusieurs séjours en Europe.
Des inquiétudes que partage leur hôte Pascal Chassot. «Nous arrivons encore aujourd’hui à faire face, mais nous ignorons de quoi demain sera fait.» Dans sa petite exploitation de 17 hectares, l’agriculteur fribourgeois a dû trouver de nouveaux débouchés : vente directe à la ferme, pressoir à fruits, jus de pommes, vin cuit, tourisme rural. Président de la section fribourgeoise de l’Union des producteurs suisses (UPS), une organisation minoritaire au sein de la paysannerie suisse, Pascal Chassot lutte pour la survie de l’agriculture suisse. Le défi ne peut être relevé sans développer cette solidarité internationale, conclut-il. Une opinion que partage pleinement Madeleine Rossier, responsable de l’Action chrétienne agricole rurale (ACAR) et cheville ouvrière du séjour fribourgeois des hôtes indiens. (apic/mp)




