Sabine Pétermann: «Les gens étaient dans un état de sidération»
Sabine Pétermann-Burnat a accompagné spirituellement les élèves et les professeurs touchés par le drame de Crans-Montana. Aumônière au gymnase de Burier, à La-Tour-de-Peilz, et pasteure au sein de la paroisse vaudoise de Bourg-en-Lavaux, elle revient sur ce mois difficile.
Jessica Da Silva / Adaptation: Carole Pirker
L’incendie du bar «Le Constellation», qui a fait 40 morts et plus d’une centaine de blessés, le 1er janvier dernier, a provoqué chez beaucoup de jeunes et d’adultes un état de sidération.
Pour Sabine Petermann-Burnat (voir encadré), qui a fait partie de l’équipe de professionnels qui ont accueilli leur souffrance, au gymnase de Burier, le traumatisme est collectif. Un mois après le drame, beaucoup d’entre eux sont encore psychologiquement et émotionnellement affectés.

Quel mot vous vient à l’esprit, un mois après ce douloureux évènement?
Sabine Pétermann-Burnat: Celui de tragédie, car il dépasse tout ce que l’on a pu imaginer. Dans ma carrière professionnelle, j’ai vécu beaucoup de choses, notamment quand j’étais en psychiatrie: des drames, des suicides, des choses extrêmement lourdes et aussi des meurtres. Mais là, ce sont probablement les semaines les plus difficiles et les plus lourdes que j’ai vécues, car cette tragédie hors norme touche un nombre incroyable de personnes.
Quelle a été la place des rituels collectifs durant ce premier mois de deuil?
Les rituels collectifs sont venus dans un deuxième temps. La première chose a été l’écoute. Les gens endeuillés et les survivants étaient dans un état de sidération et toutes celles et ceux qui connaissances des victimes se trouvaient dans une forme de contagion émotionnelle. L’écoute était donc primordiale pour les aider à mettre des mots sur leur trauma.
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Les rituels sont donc arrivés plus tard?
Oui, ils sont apparus au bout d’une semaine, et ils ont joué un rôle très important, vu l’état de sidération que j’ai pu observer, notamment chez des survivants. Au début, ceux-ci avaient besoin de mettre des mots sur ce qu’ils avaient vécu, car ils étaient dans une forme de déréalisation, comme dans une sorte de cauchemar. Les rituels ont donc permis d’intégrer que c’était vraiment arrivé, et de prendre conscience de la gravité et de la lourdeur de la situation.
Votre gymnase a mis en place une permanence après l’incendie de Crans-Montana. En quoi consiste-t-elle?
Il s’agit d’une cellule de crise mise sur pied après avoir évalué la situation au sein de notre établissement. Certains gymnases ont organisé des rituels, notamment ceux touchés par des décès, comme le gymnase de Chamblandes, à Pully (VD). Plusieurs jours continus, de 8 h à 17h, ces permanences proposaient aux élèves et à toutes les personnes travaillant dans le gymnase un espace de parole et d’accueil avec des professionnels.
«Tout comme les professeurs, les élèves sont venus pour déposer une parole, être écoutés, ou passer un moment avec nous…»
L’aumônier est évidemment en première ligne. Il est en lien avec des psychologues, des infirmières et infirmiers, des médiateurs et des personnes impliquées dans la prévention et l’accompagnement des élèves. Tout comme les professeurs, les élèves sont venus pour déposer une parole, être écoutés, ou passer un moment avec nous, parce qu’aller en classe était devenu quelque chose de difficile.
Quels étaient les besoins ou les émotions les plus fréquemment exprimés?
La sidération, la consternation, la tristesse et l’angoisse. Certains élèves ont perdu des camarades, de la famille ou des proches. D’autres ont échappé à la catastrophe ou ont assisté à ce qui se passait devant «Le Constellation». Ils ont mentalement des images extrêmement traumatisantes, comme des scènes de guerre. Ils ont donc eu besoin de mettre des mots là-dessus.
On assistait à une forme de contagion émotionnelle et à un phénomène d’identification du type «Pourquoi eux et pas moi?». Des vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux ont aussi choqué certains élèves et professeurs. Cette tragédie a aussi parfois fait remonter un deuil antérieur. Enfin, des enseignants avaient aussi besoin de parler, soit parce qu’ils étaient touchés personnellement, soit parce qu’ils devaient gérer des classes où des élèves avaient perdu des proches.
«Cette tragédie a aussi parfois fait remonter un deuil antérieur.»
Dans la couverture médiatique internationale de la tragédie, est-ce que des images ou des contenus médiatiques ont marqué ou choqué les jeunes?
Oui, les commentaires sur «une certaine jeunesse» ou sur la responsabilité des parents les ont choqués. Nous en avons parlé ensemble. En tant qu’ancienne journaliste, je connais le jeu médiatique, mais j’ai tout de même été interpellée. On a bien sûr besoin de témoignages pour comprendre ce qui s’est passé, mais de très jeunes élèves ayant perdu des amis dans l’incendie étaient en état de sidération totale.
Je me suis demandé si ce n’était pas un abus de les approcher dans cet état pour récolter leur témoignage. Certains d’entre eux, qui se sont retrouvés avec des images diffusées dans le monde entier, ont en effet regretté d’avoir témoigné, parce qu’ils ont été confrontés sur les réseaux sociaux à des commentaires très peu fair-play et même assez choquants. Tout cela a engendré un surcroit inutile de préoccupation, alors qu’ils avaient déjà assez à gérer comme ça.
Vous qui travaillez dans le domaine de l’écoute, recueillir le témoignage d’un enfant ou d’un jeune, de la part d’un journaliste, c’est une sorte de fausse promesse d’écoute…
Oui, un journaliste n’est pas vraiment dans ce que j’appelle l’écoute. L’accompagnement spirituel, lui, n’a pas de visée ni de but. C’est une démarche gratuite et centrée sur la personne. Pour elle, livrer quelque chose d’aussi intime est une sorte de dépossession de soi, surtout dans cette situation.
Il faut bien se représenter qu’on a été plusieurs jours sans avoir le nom des victimes. Il y a donc eu pour certains la volonté de communiquer des informations pour essayer de retrouver des victimes hospitalisées encore en vie. Mais entre les journalistes qui voulaient décrocher un témoignage pour leur rédaction et ceux qui souhaitaient aider à retrouver des victimes, les objectifs étaient forcément différents. C’est la raison pour laquelle certains de ces témoignages, après coup, ont été assez douloureux pour les personnes concernées.
Ce drame a-t-il pu réveiller d’autres peurs personnelles ou existentielles?
Ce sont des jeunes comme eux qui sont morts. Bien sûr que cela réveille des peurs existentielles, des angoisses de mort, des peurs irrationnelles. Cela les a mis dans un état d’hypervigilance.
Découvrez l’entretien complet dans l’émission radio «Babel» dimanche 1er février à 11h, sur RTS Espace 2
Une aumônière du pénitencier de la Tuilière à Morges a écrit une chanson en hommage aux victimes et à leurs proches. Qu’en pensez-vous?
Cette chanson représente vraiment le travail d’aumônier. Les mots de Véronique Julier ont beaucoup de subtilité et de poésie. On voit dans ses paroles tout le réseau impliqué par ce drame, et aussi toute l’impuissance que chacun éprouve. Cette chanson s’adresse à tout le monde, comme le fait un aumônier dans un gymnase, un hôpital, ou une prison. Car on n’est plus là avec notre Bible, à évangéliser comme il y a 30 ou 40 ans.
On s’adresse aujourd’hui à des gens de traditions très différentes: des chrétiens, des musulmans et beaucoup d’athées et d’agnostiques, même s’il est très rare que les gens n’aient pas de référence à une force supérieure. Dans le refrain de cette chanson, on retrouve d’ailleurs cette allusion à l’élévation et la verticalité. C’est aussi cela, le travail d’aumônier: ne jamais aller au-devant des gens en leur imposant un contenu, mais en les accompagnant pour les faire accoucher ou les faire naître à leur vision, à leurs croyances, et à tout ce qui fait sens pour eux. (cath.ch/cp/bh)
Sabine Pétermann-Burnat
Née le 14 avril 1963 à Vevey, Sabine Pétermann-Burnat obtient en 1985 son diplôme d’infirmière en psychiatrie, puis en 2007, son master en théologie à l’Université de Genève. En 2010, après l’obtention de son RP, elle travaille comme journaliste et productrice radio au sein de RTS religion, avant de rejoindre en 2018 l’EERV comme pasteure, ayant été consacrée en 2011. Après avoir exercé comme accompagnante spirituelle à la Fondation de Rive-Neuve, à Blonay, elle travaille aujourd’hui comme pasteure au sein de la paroisse vaudoise de Bourg-en-Lavaux et comme aumônière au gymnase de Burier, à La-Tour-de-Peilz. CP





