'Ni trop peu, ni trop': Caritas suisse interroge l’approche de la pauvreté
Face à la pauvreté perçue comme un ‘trop peu’, ne devrait-on pas en Suisse discuter aussi de l’existence d’un ‘trop’? Telle est une des questions lancées par Caritas Suisse lors de son forum annuel réuni à Berne le 30 janvier 2026 à l’occasion de son 125e anniversaire.
Il n’est pas possible de lutter à la fois contre la pauvreté et de privilégier la richesse. Les luttes politiques pour la répartition des richesses, qui résultent des baisses d’impôts et des mesures d’austérité ou d’allègement fiscal se font généralement au détriment des plus pauvres, a relevé Andreas Lustenberger devant les quelque 300 participants au forum Caritas.
L’idée selon laquelle une accroissement de la richesse des les plus riches se traduirait par davantage d’emplois et de croissance économique grâce au réinvestissement a été largement démentie, insiste le responsable du secteur projets de l’oeuvre entraide catholique. «Au minimum vital ne devrait on pas opposer un ›maximum vital’ ? La question interpelle la bien-pensance helvétique dominée par l’idée de la responsabilité individuelle.
Que paient les super-riches?

Il existe de nombreuses études sur les causes de la pauvreté et les moyens lutter contre elle. Il en existe beaucoup moins sur la responsabilité des super-riches. Or l’accroissement des inégalités entre les riches et les pauvres a des influences directes sur la société suisse. Andreas Lustenberger ne manque pas d’en citer quelques-unes: le fossé social se creuse, le sentiment appartenance diminue; les personnes pauvres sont regardées de haut, les riches sont valorisés; la confiance dans les institutions politiques diminue a un point tel que le principe démocratique une personne=une voix est en danger; la presse libre est menacée. En fin de compte c’est la productivité économique du pays qui est impactée.
Des chiffres implacables
Pour Caritas suisse, les chiffres sont implacables. Alors que les normes d’aide sociale sont fixées à environ 4’000 francs par mois pour une famille de quatre personnes, les banques estiment qu’il faudrait un revenu de 7000 francs à cette même famille pour assurer un mode de vie normal. 25% des Suisses ne sont pas en mesure d’assumer une dépense imprévue de 2’500 francs. En face, le top 10% de la population suisse accapare 78% de la richesse.
Depuis sa fondation il y a 125 ans, Caritas Suisse base son action sur l’idée du bien commun que l’on peut décliner en dignité humaine, solidarité et durabilité. Andreas Lustenberger cible quatre domaines de lutte contre la pauvreté: la formation primaire et continue, des conditions de travail avec des salaires équitables, la couverture des besoins vitaux et enfin la question du ›Ni trop, ni trop peu’.
«Déçu par Caritas»
L’interpellation d’Andreas Lustenberger n’a pas manqué de faire réagir les participants à la table ronde qui a suivi. Prétendre défendre les pauvres en attaquant les riches semble très peu raisonnable à Marco Salvi. L’économiste d’Avenir suisse se dit ›déçu de Caritas’ sur ce plan là. Il veut combattre la ›vraie’ pauvreté. Il préfère des aides ciblées à des mesures globales comme l’introduction de 13e rente AVS pour tous. Pour lui, la solidarité résulte d’abord d’un élan personnel et humain.
Ecouter les personnes en précarité

«Faux» rétorque immédiatement Mathias Reynard. Le Conseiller d’Etat valaisan et président de la Conférence des directeurs cantonaux des affaires sociales, déplore une culture suisse qui place au centre la responsabilité individuelle et la méritocratie et qui, par là, freine les politiques sociales. La première chose est d’écouter le parcours des personnes touchées qui doivent lutter contre beaucoup de clichés, de tabous, de sentiments de honte et à qui on donne l’impression qu’elles n’en font jamais assez.
Un sentiment partagé par Claudia Schwarz Farhat, sur la base de sa propre expérience. L’impact de la pauvreté sur une famille n’est pas seulement matériel, mais surtout mental. Vivre dans l’incertitude du lendemain, devoir sans cesse calculer et se justifier dans un dédale d’institutions est épuisant, souligne la Zurichoise mère de trois enfants.
Des causes structurelles
Les histoires de pauvreté sont bien sûr individuelles, renchérit Peter Lack. Mais pour le directeur de Caritas Suisse, impossible de faire l’impasse sur les causes structurelles qui engendrent des risques de pauvreté et qui exigent des réponses politiques et un travail en réseaux entre les divers acteurs publics et privés.
La pauvreté et les inégalités ne sont pas des problèmes nouveaux, admet Patricia von Falkenstein. Les progrès sont cependant bien trop lents, déplore la conseillère nationale libérale bâloise. Si quelques cantons ont introduit des prestations complémentaires pour les familles, et si la question du surendettement est traitée au parlement, l’impôt sur les héritages a échoué en votation populaire.
Des prestations automatiques
Au chapitre des solutions, Mathias Reynard évoque des pistes de solutions qu’il tente d’implanter dans son canton. Améliorer l’information des bénéficiaires des aides pour la rendre plus simple et plus compréhensible peut constituer une première mesure. Les collectivités publiques devraient ensuite mener des démarches proactives pour aller à la rencontre des besoins des retraités, des familles monoparentales, des migrants etc. Le conseiller d’Etat défend enfin l’attribution automatique des prestations à tous les ayant- droit, à partir des données fiscales: AVS, prestations complémentaires, subsides d’assurances maladie, bourses etc. (cath.ch/mp)
La pauvreté est l’affaire de tous

Oratrice invitée la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider a souligné que la prévention et la lutte contre la pauvreté étaient une responsabilité commune et nécessitaient un engagement collectif.
Toutes les personnes vivant en Suisse devraient pouvoir vivre dignement. Or cela ne correspond pas à la réalité, étant donné que plus de 700’000 personnes sont touchées par la pauvreté. Le monitoring fédéral sur la pauvreté publié en 2025 fait état d’une proportion de 8% qui n’a pas sensiblement évolué depuis vingt ans. Malheureusement cette situation n’est pas au coeur de la réflexion politique, a admis la ministre des Affaires sociales.
Pour celle qui fut assistante sociale, la lutte contre la pauvreté exige respect et confiance envers les personnes. Si les collectivités publiques Confédération, cantons et communes en portent la responsabilité elles collaborent avec la société civile entre autres Caritas, afin de promouvoir le développement et la mise en œuvre de mesures efficaces. Elisabeth Baume-Schneider a osé enfin un conseil pour personnes frappées par la précarité: «Ne restez pas seules, osez demander de l’aide à des proches, à des groupes d’entraide, aux services sociaux. Exiger le respect de vos droits.» MP





