Guerre des Balkans: L’indignation d’Edmond Kaiser
L’ingérence humanitaire? Un «noble» prétexte
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Lausanne, 5 mai 1999 (APIC) Fondateur de Terre des Hommes, puis de la Fondation Sentinelles en mars 1980, Edmond Kaiser n’a rien perdu de son franc parler. A 86 ans, l’homme ne sait pas ce que langue de bois veut dire. Son indignation pour dénoncer les absurdités des hommes contre d’autres hommes, contre des gosses, des femmes et des vieillards sans défense, est plus grande que jamais. Avec la guerre des Balkans à notre porte, Edmond Kaiser ne mâche pas ses mots. Interview.
E. Kaiser: On avait dix ans pour s’en prendre à ce salopard de Milosevic. Et aujourd’hui, sous prétexte de le faire, les peuples meurent… et ceux qui les font mourir, d’un côté ou de l’autre, s’en moquent. Une nouvelle fois les civils paient la facture. Les gosses en première ligne. Et cela avec l’accord et, pire, les félicitations de tous les chefs d’Etat dits civilisés qui «jouent» avec la mort des autres. Et lorsque l’OTAN «se trompe», frappe des bus, des quartiers entiers et massacre, elle s’excuse platement. C’était déjà vrai avec les Américains pendant la dernière guerre. Pour prendre un pont à Sartrouville, près de Paris, mieux valait envoyer les Anglais. Parce que les Américains tuaient de nombreux civils de cette ville pour avoir le pont. Qu’ils n’ont d’ailleurs jamais eu…
APIC: La charte de l’ONU parle de la nécessité de préserver la souveraineté des Etats. En même temps, l’ONU parle aussi du droit d’ingérence humanitaire… N’y a-t-il pas là contradiction?
E. Kaiser: Nous avons été parmi les premiers à parler du droit d’ingérence humanitaire, il y a bien longtemps. Et c’était bien avant Kouchner. C’était à l’époque des atrocités au Biafra. Aujourd’hui, on se demande à quel type de fous on a à faire pour aller chercher des notions pareilles afin de justifier ce qui se passe maintenant. Faut-il être d’inqualifiables comédiens pour nous servir cette histoire là? Je n’y crois pas une seconde. Je crois à ce droit, mais pas aux prétextes utilisés dans le cas présent. Cela n’a aucun sens. Ils me font «marrer» avec leur souveraineté. C’est la mort qui est souveraine là dedans. Et la folie. Cette guerre n’est que contradictions dans les prétextes qu’elle invoque. En réalité, on nous raconte n’importe quoi et nous marchons quand même.
APIC: La guerre, c’est l’art de tuer en grand et de faire avec gloire ce qui, fait en petit, conduit à la potence, écrivait aux alentours de 1880 Jean-Henri Fabre, dans ses «Souvenirs entomologiques…
E. Kaiser: La raison, d’Etat? Que voilà une trouvaille. En son nom, on peut commettre tous les crimes possibles. Et c’est ce qui se fait une nouvelle fois. Dans les Balkans aujourd’hui. Ailleurs demain. Pour moi, il ne fait pas de doute que Milosevic, Clinton, Chirac, Blair et Schröder sont des assassins. Ils le démontrent en tout cas. Plus jeunes, si j’en avais les armes, on imagine ce qu’il faudrait faire…
APIC: Vous êtes pourtant un homme pacifique qui avez consacré votre vie – et vous continuez à le faire – à rendre leur dignité aux hommes victimes de la mégalomanie et de la soif de pouvoir des gouvernants de cette terre… Comment expliquez-vous votre réaction?
E. Kaiser: Tout n’est pas toujours explicable… Je me rends compte de la contradiction. Il se trouve que lorsqu’on porte quelqu’un au pouvoir, comme Clinton par exemple, on ne sait pas toujours d’avance que ce monsieur est un tueur, comme d’autres le sont ou pourraient l’être. Certains d’entre eux, peut être un peu plus fous que les autres, pensent que les assassins qu’ils sont ont raison, tout simplement parce qu’ils estiment que la guerre qu’ils font est juste. Un jour, j’avais alors 18 ans, je me suis trouvé assez près d’Hitler… Après, j’ai regretté de ne pas avoir eu ce qu’il fallait pour le tuer, ni même l’idée de le faire. Cela aurait quand même changé quelque chose. Sans aucun doute.
APIC: L’intervention de l’OTAN ne repose sur aucune base légale de droit international. D’autres chefs d’Etat, d’autres pays violent impunément les droits de l’homme et la légalité internationale. Deux poids et deux mesures…?
E. Kaiser: Pourquoi pas la Turquie, avec le peuple Kurde, Israël avec les Palestiniens, voire la moitié de l’Afrique, sinon plus, pour ne citer que ce continent. S’il s’agit de punir un voyou de chef d’Etat, comme Milosevic, il faudrait alors le faire pour de nombreux chefs d’Etats de la planète. Mais c’est dangereux que d’évoquer cette réalité, cela pourrait donner des idées à l’OTAN. Il faut avoir peur de ce que peut faire le puissant contre le faible.
APIC: Avec la guerre du Golfe, puis celle des Balkans, on a l’impression d’assister à une banalisation de la guerre… «Le Monde diplomatique» n’hésite pas à parler de «journalisme en uniforme». Ne sommes nous pas des spectateurs passifs et consentants face à cette guerre?
E. Kaiser: Les gens ne s’indignent plus. Les mots et la valeur des mots n’ont plus de sens. Comment en effet accepter un langage qui parle d’un effort de guerre. En ce moment, je suis malade de cette guerre. Pour travailler de manière un peu tranquille – c’est beaucoup dire -, il faudrait parvenir à ne pas regarder la TV le matin… Absorber à la fois le spectacle des bombes qui s’abattent et se lamenter du sort des victimes… du flot de réfugiés. La bêtise dépasse toutes les limites. Payer les bombes et financer la guerre, et payer pour les dégâts qu’elle cause en termes humanitaires. L’aide n’est rien compte tenu de l’ampleur de la détresse. Elle n’empêchera pas des gens de mourir bombardés ou affamés. Tout cela payé par les peuples. Ne pas marcher avec la politique de Milosevic est une chose. Reste qu’il est inacceptable de bombarder et de faire mourir cette foule. Ces gens n’ont plus rien. S’ils ont la mort, c’est déjà quelque chose, c’est au moins l’assurance de ne plus vivre ce qu’ils vivent. Et dire que des citoyens, qui se prétendent pacifistes, sont devenus des porte-drapeau de l’OTAN. C’est parfaitement abominable. Et indigne. D’autant plus que les plus grandes victimes restent les enfants, les femmes et les vieillards. Imaginez ce que ces gosses doivent endurer. C’est du massacre. On démolit des enfants, on leur fout leur vie en l’air… Ces gosses sont brisés. Ils n’ont même pas le «luxe » de la haine. Brisés qu’ils sont par ce qu’ils ont vu, subi. Que laisse-t-on à cette génération? Rien. L’horreur absolue. L’indicible de l’horreur.
APIC: L’OTAN a préféré la logique de la guerre à la logique de la négociation et la logique de la paix. Comment l’expliquer…
E. Kaiser: Il n’y a pas de réponse. Aucune. Pourtant la question est fondamentale. A quel type d’intérêt supérieur, de monstruosité, de mégalomanie obéit cette logique de guerre? On est assez imbécile pour s’en prendre à autant de civils sous prétexte de s’en prendre à ce salaud de Milosevic, alors qu’il n’y a pas longtemps, Genève lui déroulait le tapis rouge. La notion de guerre juste est déjà difficile à faire avaler… alors parler de guerre propre. Je me demande comment. Tout n’est que cynisme dans la guerre. Et ce cynisme est une des composantes utilisées par les chefs d’Etat pour faire admettre leur point de vue. En réalité, ces maîtres du monde se foutent éperdument de la correction de leurs raisons. Le cynisme fait partie d’eux, avec moins d’intelligence que Créon dans Antigone. Ce qu’ils ont de plus que Créon, c’est qu’ils sont idiots. Et que lui l’était moins. Et bien moins que Clinton qui, tous les deux jours ou presque fait un discours à la TV sur la morale générale du monde…
APIC: Face à la répétition des mêmes erreurs, n’y a-t-il pas chez vous des moments de découragement, de lassitude? Sans parler qu’avec la guerre des Balkans, ce sont toutes les autres qui sont oubliées…
E. Kaiser: Non. Pas de découragement, ni de lassitude. Du désespoir, oui. On a le droit d’être désespéré, mais pas celui d’être découragé. La lassitude et le découragement ne servent à personne. Le désespoir est porteur d’espoir. Et mon indignation est toujours intacte. Quand on en aura fini avec celle là, de guerre, les guerres oubliées referont surfaces, au moins certaines. Et peut-être aussi qu’il y en aura de nouvelles. (apic/pierre rottet)
La «prostitution» des ONG pour figurer en bonne place aux Balkans
Horst Buchmann, responsable du BICE pour l’Afrique, craint les retombées de cette guerre
Ni la France, ni les Etats-Unis, ni aucun pays membre de l’OTAN ne se risque à faire un calcul sur le coût de la guerre. Sur le coût matériel, il va sans dire. Selon une étude de la «Lehman Brothers» de Londres, la guerre aurait coûté 15,5 milliards de dollars à l’OTAN jusqu’à maintenant. Deux mois de guerre contre la Serbie coûteront 30 milliards de dollars à l’OTAN. Ces chiffres sont basés sur un mois de guerre aérienne. Ils ne tiennent pas compte de l’ampleur des coûts en termes d’aide humanitaire, pas davantage qu’ils n’évaluent l’anéantissement des infrastructures en Yougoslavie, dont le coût est pour l’heure estimé à 100 milliards de dollars, ni des autres éléments économiques liés aux pays voisins de la Serbie. 30 milliards pour la seule guerre… L’OTAN voulait anéantir un régime. Elle est en train de détruire un pays.
Selon les derniers chiffres de l’Unicef, avec 14 milliards de dollars supplémentaires par an, on estime qu’il y aurait aujourd’hui un accès universel pour tous à des services sociaux de base, y compris de la santé et de la nutrition.
Responsable du Bureau international catholique de l’enfance (BICE) pour l’Afrique, Horst Buchmann revient de Kinshasa, du Togo, de Côte d’Ivoire et du Liberia. «A cause de la guerre en Europe, et de l’action encore à venir, guerrière ou humanitaire, je crains qu’on aura beaucoup moins de fonds pour l’Afrique en particulier, et pour le reste des pays du Sud en général». Pendant que se déroule la guerre des Balkans, au moins trois massacres, avec des bilans contradictoires faisant état chaque fois de plusieurs centaines de victimes civiles se sont déroulés au Kivu, en République du Congo. A peine plus de trois ou quatre lignes dans les journaux. Et sans aucune intervention de la communauté internationale.
Pour H. Buchmann, l’attention du public est aujourd’hui complètement dirigée du côté des Balkans. «L’ensemble des organismes internationaux, ONG ou autres, se «prostituent» maintenant pour avoir des fonds. Toutes jouent placées pour figurer en bonne place au hit-parade des aides. Tout le monde se précipite, et tout le monde continuera à le faire pour aller dans l’urgence». Le responsable du BICE déplore et critique le manque de concertation entre les ONG. «Il y a beaucoup de gaspillage. Les organismes de bienfaisance se livrent une bataille dégoûtante. C’était déjà la même chose au Rwanda. C’est lamentable, on se livre bataille pour des groupes cibles. Là où l’attention des médias se porte, là vont la plupart des grands organismes».
Aujourd’hui, poursuit H. Buchmann, personne ne parle de la situation du Liberia, pays complètement détruit. Personne ne parle plus du Soudan, des autres guerres et misères oubliées… «Les Balkans, on peut le craindre, canaliseront tous les fonds. L’Europe canalisera tous les fonds. Un comble, si l’on sait que c’est elle qui livre bataille. Avec les Américains. On peut en outre prévoir que la Commission européenne, à cause des pressions, accordera la plupart de son attention aux projets dans les Balkans. Le Sud en souffrira. Parce qu’il faudra économiser. Et trouver l’argent. Au détriment de pays les plus pauvres d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie. L’Union européenne m’a du reste déjà dit qu’il manquait de fonds pour la reconstruction du Liberia. Alors… avec les Balkans…» (apic/pierre rottet)
Des photos d’Edmond Kaiser peuvent être obtenues à l’agence CIRIC, Chemin des Mouettes 4, CP 405, CH-1001 Lausanne. Tél. ++41 21 617 76 13 Fax. ++41 21 617 76 14 E-Mail:ciric@worldcom.ch
Etats-Unis: Le cardinal O’Connor questionne la moralité des bombardements de l’OTAN
L’archevêque de New York doute qu’il s’agisse d’une «guerre juste»
Washington, 5 mai 1999 (APIC) Mgr John Joseph O’Connor, archevêque de New York, remet en question la moralité des bombardements de l’OTAN contre la Yougoslavie. Dans les colonnes de son hebdomadaire diocésain, «Catholic New York», le cardinal américain – qui ne passe pourtant pas pour un pacifiste – doute qu’il s’agisse là d’une «guerre juste».
«Il est très difficile pour moi d’être sûr que la réalisation de cette guerre corresponde aux exigences de la doctrine sur la `guerre juste’», écrit-il. Le cardinal O’Connor, qui a travaillé durant 27 ans comme aumônier militaire et qui fut aumônier en chef de la marine des Etats-Unis, rappelle son propre service, tout en précisant que cela n’en fait pas un expert ou un stratège en tactiques militaires. «Mais je suis un moraliste», souligne-t-il.
D’après l’archevêque de New York, il est immoral de ne pas questionner la moralité de ce qui se passe actuellement, «même quand les remises en question sont considérés par certains comme un manque de patriotisme ou d’indifférence» envers les Kosovars. Le cardinal américain cite huit articles du Catéchisme de l’Eglise Catholique (2307-2314) ayant pour titre «Eviter la guerre» qui se réfèrent à la doctrine catholique en matière de conflit armé. Dans ce sens, estime-t-il, «tous pourront juger par eux-mêmes que ce qui a été rapporté sur la situation du Kosovo va contre le standard de la doctrine».
Des remèdes plus graves que les maux qu’ils prétendent guérir
Pour le cardinal américain, chaque argument sur lequel s’appuie l’opération de l’OTAN – la tyrannie ne peut prévaloir, les actions serbes rappellent l’Holocauste, l’immense problème des réfugiés – peut être valable, «mais chacun d’entre eux pris séparément ou tous ensemble justifient-ils les bombardements?». «Pour moi, il est difficile de voir comment un seul d’entre eux peut répondre de manière satisfaisante à la question de savoir pourquoi nous sommes en train de détruire un pays».
Et de se demander si les bombardements «ne produisent pas des maux et des désordres encore plus graves que ceux qu’ils prétendaient éliminer» et si une telle opération a des chances de succès. Il n’est pas suffisant, à son avis, que les gouvernements promettent que les bombardements produiront les effets escomptés si on les poursuit durant une période encore plus longue. Le cardinal O’Connor espère que le gouvernement des Etats-Unis et ceux des autres membres de l’Alliance Atlantique se posent les mêmes questions. (apic/aci/be)




