Opération survie pour la Fraternité saint-Pie X de Mgr Lefebvre
En annonçant sa volonté de consacrer de nouveaux évêques, sans l’accord de Rome, le 1er juillet 2026, la Fraternité Saint-Pie X de Mgr Lefebvre (FSSPX) ne semble pas vouloir tenter sortir de l’impasse schismatique où elle s’est engagée depuis 1988. Analyse.
La nouvelle de ces futures ordinations épiscopales au sein de la FSSPX était de fait attendue depuis un certain temps déjà. En juin 2024, le supérieur de la Fraternité pour le district de France, l’abbé Benoît de Jorna, en évoquait ouvertement la possibilité dans une lettre aux fidèles.
Les ordinations épiscopales illicites de 1988 avaient précipité la rupture de la FSSPX avec Rome. Même si les quatre évêques ont vu leur excommunication levée en 2009, la FSSPX n’a toujours pas de statut régulier au sein de l’Eglise catholique-romaine, et prolonge ainsi la situation de schisme.
Opération survie
Pour le supérieur général de la FSSPX, l’abbé Davide Pagliarini, la continuation de «l’opération survie» de la Tradition catholique, lancée par Mgr Lefebvre en 1969, passe par ces nouvelles ordinations épiscopales. La Fraternité ne compte en effet plus que deux évêques, Bernard Fellay (68 ans) et Alfonso de Galarreta (69 ans), fatigués de courir le monde pour procéder à des ordinations sacerdotales, des confirmations ou des bénédictions d’écoles et de séminaires.
Dans une homélie prononcée au lendemain de l’annonce, l’abbé Pagliarini reprend les accents enflammés de Mgr Lefebvre: «J’assume, j’assume pleinement la responsabilité de cette décision. Je l’assume, d’abord devant Dieu, je l’assume devant la Très Sainte Vierge, devant Saint Pie X. Je l’assume devant le pape. J’aimerais un jour, pouvoir rencontrer le pape avant le 1er juillet, j’aimerais lui expliquer, lui faire comprendre nos intentions réelles, profondes, notre attachement à l’Église, qu’il le sache, qu’il le comprenne.»
Une ‘bonne foi’ peu crédible
Cette protestation de bonne foi sonne cependant assez creux lorsqu’on apprend, entres autres par le Catholic Herald, que des discussions entre le supérieur général, les évêques de la Fraternité Saint-Pie X et le Dicastère pour la doctrine de la foi ont lieu depuis l’année dernière, en mettant particulièrement l’accent sur la question de la succession épiscopale au sein de la Fraternité. Ces discussions, qui devaient se poursuivre en février ou en mars, ont été rompues par la FSSPX après qu’elle a reçu une lettre du Saint-Siège qui «ne répond pas du tout à nos demandes». L’annonce des ordinations du 1er juillet serait ainsi une manière de chantage sur Léon XIV que l’on estime moins hostile à la tradition que son prédécesseur François.

Seuls contre tous!
A l’interne la FSSPX semble bien avoir préparé le terrain, histoire d’éviter les vagues de départs de 1988 et de 2012 après la rupture des discussions avec Rome. «Lorsqu’une telle décision sera annoncée par le Supérieur général, il faut s’attendre à un déchaînement médiatique contre les «intégristes», les «rebelles», les «schismatiques», les «désobéissants», j’en passe et des meilleures», avertissait en 2024 l’abbé de Jorna. A ce moment, nous aurons à affronter les contradictions, les injures, les mépris, les rejets, peut-être même des ruptures avec des personnes proches.» Le prélat appelait à la fidélité absolue «à la Fraternité Saint-Pie X, arche de salut suscitée par la Providence au milieu du déluge qui menace d’engloutir l’Église et la civilisation».
Léon XIV ne cédera pas
En face, on imagine assez mal Léon XIV céder à la pression intégriste. En juriste, il connaît parfaitement le droit canon qui stipule qu’une ordination épiscopale sans mandat pontifical vaut excommunication latae sententiae soit une peine automatique encourue par le fait même de la commission du délit sans qu’un jugement formel ne soit nécessaire. Une excommunication latae sententiae peut en outre être déclarée, c’est-à-dire rendue publique et confirmée par l’autorité légitime. Chez les intégristes, on joue sur l’espoir que le pape Léon s’abstienne de cette déclaration et ›tolère’ ainsi en quelque sorte leur désobéissance.
Mettre en péril une reconnaissance de facto?
Un peu curieusement, même si de part et d’autre les positions semblent figées, les intégristes bénéficient aujourd’hui d’une certaine reconnaissance de facto. Malgré sa détestation déclarée des «vieilles dentelles», le pape François avait montré une certaine sollicitude pastorale accordant, par exemple aux prêtres de la FSSPX le droit de célébrer des mariages ou d’entendre les confessions. De l’autre côté la FSSPX reconnaît la juridiction de Rome pour juger ses clercs coupables d’abus.

Selon ses partisans, sur le fond, la FSSPX ferait tout dans l’obéissance à Rome: prise de contact, information et coopération dès que possible, respect des procédures canoniques dès que possible, etc. A les entendre, seule la persécution locale expliquerait que la FSSPX reste exclue de la vie diocésaine ou paroissiale.
La FSSPX est à la croisée des chemins. Elle n’a qu’une alternative: soit elle reconnaît le Concile Vatican II, obéit au pape et réintègre l’Eglise catholique romaine, soit son existence même est menacée. Pour elle qui a tous misé sur la préservation du sacerdoce traditionnel, il est en effet impensable de ne pas avoir d’évêque en son sein pour procéder aux ordinations de ses prêtres.
La FSSPX a perdu son rôle de leader
La Fraternité Saint Pie X est également confrontée à un autre défi. Naguère, elle était le fer de lance de la résistance au modernisme. Aujourd’hui, elle a perdu ce rôle de leader. Les institutions traditionalistes ralliées à Rome lui ‘piquent’ ses prêtres et ses fidèles. La célébration dans chaque diocèse de la messe selon le rite tridentin ne lui permet plus de se poster en martyre.

Dans le clergé et chez les fidèles, le climat n’est plus aussi hostile à la tradition. Les critiques contre les «errances» romaines ne sont plus son apanage exclusif, même des cardinaux s’y mettent. A sa droite, la légitimité de la FSSPX est mise en doute par les groupuscules sédévacantistes qui prétendent que tous les papes après Pie XII sont des imposteurs et que le siège de Pierre est donc vacant depuis 1959.
L’enjeu pour la FSSPX est donc de trouver un nouveau positionnement. En s’enferrant dans une logique sectaire des purs contre les infidèles, elle devra se contentes du ’marché de niche’ que l’Eglise voudra bien lui laisser. (cath.ch/mp)
Une présence marquée en Suisse
La Fraternité sacerdotale saint Pie X est étroitement liée à la Suisse. Peu après sa fondation en 1969 à Fribourg, elle établit son premier séminaire à Ecône, dans le Valais central. Des générations de séminaristes y seront formés et ordonnés. Son fondateur Mgr Lefebvre y est enterré. A tel point que le nom d’Ecône sert parfois à désigner l’ensemble du mouvement. En 1998, la FSSPX y construit une massive église néo-romane.
La Maison générale de la Fraternité sacerdotale, où réside le supérieur général, se trouve aussi en Suisse, à Menzingen, dans le canton de Zoug. Les prêtres de la FSSPX desservent 28 lieux de culte en Suisse. La Fraternité compte 13 prieurés sept écoles et une maison de retraites spirituelles. MP
La FSSPX en chiffres
Selon ses partisans, la FSSPX représente les ›sans papiers’ de l’Église. Elle serait néanmoins une des congrégations les ‘plus fructueuses’ depuis sa création. Selon ses statistiques 2025 elle rassemble deux évêques, 733 prêtres et 145 religieux non prêtres. 246 séminaristes sont en formation. A cela il faut ajouter 88 oblates. Ce sont parfois «des religieuses ayant dû quitter une congrégation infidèle à ses constitutions, mais désireuses de protéger leur vie religieuse».
Mgr Lefebvre a aussi fondé la branche féminine de la Fraternité, avec l’aide de sa sœur, Mère Marie-Gabriel, religieuse missionnaire du Saint-Esprit. Ces religieuses travaillent en étroite union avec la FSSPX. Elles sont aujourd’hui 250.
Outre les deux pays d’implantation principaux que sont la France et les Etats-Unis, la FSSPX est présente 75 pays et compte 184 maisons dont 5 séminaires. La FSSPX a enfin 94 écoles. La fraternité revendique 600’000 fidèles qui fréquent ses 798 lieux de messes. On compte aussi une vingtaine de communautés amies qui adhèrent à la ligne de Mgr Lefebvre. MP
Abbé Pagliarni: «L’avenir reste entre les mains du Saint-Père»
Dans un long plaidoyer pro domo, l’abbé Pagliarini livre ses convictions sous forme d’une interview sur le site de la Porte Latine. Il fait comprendre que la FSSPX ne lâchera rien et réclame explicitement un régime d’exception pour la FSSPX. Quelques morceaux choisis:
Notre proposition, «compte tenu des circonstances tout à fait particulières dans lesquelles se trouve la Fraternité, consiste concrètement à demander que le Saint-Siège accepte de nous laisser continuer temporairement dans notre situation d’exception, pour le bien des âmes qui s’adressent à nous.»
Vatican II demeure la boussole de l’Eglise
«Avec l’héritage que nous a laissé le pape François, les raisons de fond qui avaient déjà justifié les sacres de 1988 subsistent encore pleinement et apparaissent même, à bien des égards, d’une acuité renouvelée. Le Concile Vatican II demeure plus que jamais la boussole qui guide les hommes d’Église, et ceux-ci ne vont vraisemblablement pas prendre une autre direction dans un avenir prochain. Les grandes orientations qui se dessinent déjà pour le nouveau pontificat, à travers le dernier consistoire en particulier, ne font que le confirmer : on y voit une détermination explicite à conserver la ligne de François comme un chemin irréversible pour toute l’Église.»
Communion aux divorcés remariés
C’est de cette manière, dans le « souffle de l’Esprit » de cette réforme synodale, que François a été capable d’imposer à l’Église entière des décisions catastrophiques, comme celle autorisant la communion des divorcés remariés, ou la bénédiction des couples de même sexe.»
«Il existe aujourd’hui un danger, pour l’Église, de s’occuper de tout et de rien. Le souci écologique, par exemple, ou la préoccupation des droits des minorités, des femmes ou des migrants, risquent de faire perdre de vue la mission essentielle de l’Église.»
«Nous offrons à l’Église, non un musée de choses anciennes et poussiéreuses, mais la Tradition dans sa plénitude et dans sa fécondité, la Tradition qui sanctifie les âmes».
«Il est évident qu’un catholique doit à la fois garder la Tradition intégrale et la communion avec la hiérarchie. Il ne peut pas choisir entre ces biens qui sont tous deux nécessaires.»
Une liturgie immuable et non évolutive
«La seule liturgie qui exprime adéquatement, de manière immuable et non évolutive, la conception traditionnelle de l’Église, de la vie chrétienne, du sacerdoce catholique, c’est celle de toujours. Sur ce point, l’opposition du Saint-Siège paraît plus que jamais irrévocable.»
«L’avenir reste entre les mains du Saint-Père et, évidemment, de la Providence. Néanmoins, il faut reconnaître que le Saint-Siège est parfois capable de faire preuve d’un certain pragmatisme, voire d’une flexibilité étonnante, lorsqu’il est convaincu d’agir pour le bien des âmes.» MP
Chronologie
Depuis le Concile Vatican II, une minorité de traditionalistes se sont opposés à la modernisation de l’Eglise catholique. Retour sur les étapes importantes du conflit :
1962-1965: Le Concile Vatican II décide de moderniser l’Eglise catholique. Une minorité conservatrice rejette les réformes; elle critique notamment l’ouverture œcuménique, la déclaration sur la liberté religieuse ainsi que les innovations dans la liturgie.
1969: Mgr Marcel Lefebvre, participant au Concile, fonde la Fraternité sacerdotale Saint Pie X (FSSPX) et obtient une reconnaissance de l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg. L’évêque accuse l’Église romaine d’avoir détruit la tradition avec le Concile et la réforme liturgique. Il installe l’année suivante un séminaire pour la formation des prêtres à Ecône, en Valais.
1975: Le diocèse de LGF retire sa légitimité ecclésiale à la Fraternité. Mgr Lefebvre qui continue d’ordonner des prêtres est suspendu a divinis par le pape Paul VI en 1976.
1984: Le pape Jean Paul II autorise, sous certaines conditions, la messe tridentine.
1988: Le cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, négocie un compromis avec Mgr Lefebvre qui se rétracte au dernier moment. Le 30 juin, Mgr Lefebvre ordonne quatre évêques malgré l’interdiction romaine. Cet acte lui vaut l’excommunication. Le pape fonde la commission Ecclesia Dei pour le dialogue avec les traditionalistes. Certains groupes, dont la fraternité sacerdotale Saint Pierre, qui refusent de suivre Mgr Lefebvre dans le schisme, sont réintégrés dans l’Église catholique.
1991: Décès de Mgr Lefebvre qui est enterré à Ecône.
1994: Mgr Bernard Fellay, évêque suisse consacré par Mgr Lefebvre, devient Supérieur général de la FSSPX. Il le restera jusqu’en 2018. Il prend des contacts avec la commission Ecclesia Dei.
2000: La FSSPX, avec à sa tête Mgr Fellay, organise un grand pèlerinage à Rome à l’occasion du jubilé,
Avril 2005: Mgr Fellay salue l’élection papale de Joseph Ratzinger comme une «lueur d’espoir». En août, il est reçu par Benoît XVI. Selon le Vatican, le «désir d’arriver à une communion parfaite» se manifeste dans la conversation.
Juillet 2007: Par le motu proprio Summorum pontificum Benoît XVI permet que les messes traditionnelles soient célébrées partout selon le rite de 1962. C’est ce qu’on appelle la forme extraordinaire du rite romain.
Décembre 2008: Mgr Fellay demande, au nom des quatre évêques, le retrait de l’excommunication. Il assure la reconnaissance de la primauté pontificale et l’acceptation des enseignements du pape.
21 janvier 2009: La Congrégation des évêques lève l’excommunication des quatre évêques lefebvristes. Presque simultanément, une violente polémique éclate autour de Mgr Richard Williamson qui nie l’existence de chambres à gaz. L’affaire éclabousse le Vatican et Benoît XVI.
Mars 2009: Benoît XVI écrit à tous les évêques de l’Église universelle. Il y admet les erreurs de la curie dans l’affaire Williamson. En même temps, il affirme son intention de réintégrer la Fraternité.
Juillet 2009: Benoît XVI invite la FSSPX à Rome pour des discussions sur les questions doctrinales. Les rencontres débutent en octobre.
Septembre 2011: Le Vatican présente un «Préambule doctrinal» aux dirigeants de la Fraternité pour signature.
Mars 2012: Rome rejette la réponse de la FSSPX jugée insuffisante.
Mars 2013: Election du pape François.
Septembre 2014: Le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Gerhard Ludwig Müller, rencontre Mgr Fellay. Tous deux espèrent une réconciliation complète.
Octobre 2014: La Fraternité critique vivement le Synode des évêques sur la famille. Selon elle, les discussions de Rome ont ouvert «la porte de l’enfer».
Septembre 2015: Pour l’Année Sainte de la Miséricorde, le pape François permet à tous les fidèles de se confesser valablement et légitimement aux prêtres de la Fraternité. A la fin de l’Année Sainte, cette mesure est maintenue.
Avril 2016: Le pape François rencontre personnellement Mgr Fellay.
Eté 2016: Un négociateur du Vatican annonce que le supérieur général a accepté la proposition de devenir une ›prélature personnelle’ comme l’Opus Dei.
Janvier 2017: Mgr Fellay se prononce en faveur de la fin de la séparation d’avec Rome. Un accord est «en route». Selon lui, il n’est pas nécessaire d’attendre que la situation à l’intérieur de l’église soit «absolument satisfaisante».
Avril 2017: Le Vatican invite les évêques locaux à reconnaître les mariages célébrés par la communauté traditionaliste.
Juillet 2018: Le chapitre général de la FSSPX élit l’Italien Davide Pagliarani comme nouveau supérieur général. La ligne du rapprochement avec Rome prôné par Mgr Fellay est stoppée.
Novembre 2018: L’abbé Pagliarani est reçu au Vatican où il rencontre Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. A l’issue de la rencontre, il constate «une divergence doctrinale irréductible» avec Rome.
Octobre 2019: La FSSPX commémore à Fribourg, les 50 ans de sa fondation.
Juillet 2021 Par le motu proprio Traditionis custodes, le pape François abroge les facilités accordées par Benoît pour la célébration de la messe en rite tridentin. La FSSPX espère alors ‘récupérer’ des fidèles blessés par la décision du pape.
Avril 2025: Décès du pape François. Après l’élection de Léon XIV, les traditionalistes font pression pour obtenir l’abrogation de Traditionis custodes.
Eté 2025: La FSSPX reprend contact avec Rome en vue d’obtenir l’autorisation de consacrer de nouveaux évêques. Après l’expulsion de Mgr Williamson en 2012 et le décès de Mgr Tissier de Mallerais en 2024, la FSSPX n’a plus que deux évêques.
2 février 2026: Faute de message qui «réponde à ses demandes», la FSSPX annonce le ‘sacre’ de nouveaux évêques le 1er juillet.






