Takashi Nagai, conscience survivante de l’horreur atomique
Le médecin et écrivain catholique Takashi (Paul) Nagai survécut à l’explosion de Nagasaki alors qu’il n’était qu’à 700 mètres de son épicentre, le 9 août 1945. Armé de sa foi intense, ce serviteur de Dieu employa les dernières années de sa vie à soigner les rescapés de la catastrophe et à sensibiliser le monde sur l’horreur de la guerre atomique.
«Des blessés arrivaient le visage et le corps entièrement brûlés. Leur peau, gonflée et noircie, pendait en lambeaux le long de leurs bras. Les traits étaient si déformés qu’on ne pouvait plus distinguer un père d’un fils, une épouse de son mari.» Tel est l’un des passages du livre Les cloches de Nagasaki, publié en 1949, dans lequel Takashi Nagai témoigne de l’holocauste nucléaire. Il s’agit de l’un des premiers récits de survivants à décrire de façon personnelle et imagée les conséquences humaines, physiques et psychologiques du bombardement.
Les cendres de Midori
Le docteur en radiologie Takashi Nagai est à son travail à l’hôpital de Nagasaki lorsque Fat Boy explose, au matin du 9 août 1945. Plus de 80% des personnes présentes dans le bâtiment, situé à 700 mètres de l’épicentre, décèdent sur le coup. Le médecin s’en tire, même s’il est sérieusement blessé. Il parvient à retrouver l’emplacement de sa maison deux jours plus tard. Il n’y a plus qu’un tas de cendres, au sein desquelles il repère les restes calcinés de sa femme, Midori, auprès de laquelle git un chapelet. Il s’agenouille alors et murmure en sanglotant: «Mon Dieu, je te remercie de lui avoir permis de mourir en priant. Marie, Mère des douleurs, merci de l’avoir accompagnée à l’heure de la mort.»
Le couple de Japonais était en effet catholique. Midori avait été l’une des raisons de la conversion de Takashi. Ce dernier est né en 1908 dans un milieu shintoïste à Matsue, à 400 kilomètres au nord-est de Nagasaki. Elevé dans une famille de médecins, il grandit dans une atmosphère de matérialisme. Il commence assez naturellement des études de médecine à la faculté de Nagasaki, en 1928.
Mais son monde de tranquilles certitudes se retrouve interrogé lors du décès de sa mère, en 1930. Il a l’intuition tenace qu’elle est toujours là.
Rencontre avec Maximilien Kolbe
Au détour d’un cours, il entend parler de Blaise Pascal, dont la lecture le passionne rapidement. Les pensées du philosophe français le rapprochent progressivement du christianisme. Un intérêt augmenté par son hébergement chez les Moriyama, au cours de ses études. Cette famille est issue des ‘kakure kirishitan’, des ‘chrétiens clandestins’, dont la foi a survécu aux persécutions des derniers siècles. A cette époque, Nagasaki abrite la plus grande communauté chrétienne du Japon. Entre 8 à 10% de la population de la ville en fait partie.
Le 24 décembre 1932, Midori, la fille unique des Moriyama, invite Takashi à la messe de Noël. Une expérience qui le chamboule profondément. «J’ai senti Quelqu’un proche de moi que je ne connaissais pas encore», écrit-il dans ses mémoires.
Il se fait baptiser dans la foi catholique en juin 1934 et s’adjoint le prénom chrétien de Paul. En août, il épouse Midori. Takashi devient vite membre de la Société Saint-Vincent de Paul locale. Au détour de ses activités d’aide aux plus démunis, il rencontre un saint: Maximilien Kolbe, qui est au Japon pour fonder un monastère. Le prêtre polonais sera également victime des affres de la Seconde Guerre mondiale: arrêté pour son opposition aux nazis, il est exécuté en 1941 à Auschwitz.
Au secours des blessés
Après le déclenchement de la guerre contre la Chine, en 1936, Takashi Nagai est mobilisé et sert dans les services sanitaires sur le continent. Il revient exercer la médecine radiologique à l’hôpital de Nagasaki en 1940. Il y est toujours pendant la période de la confrontation contre les États-Unis, à partir de décembre 1941. Le 6 août 1945, il apprend qu’une bombe atomique a détruit Hiroshima. Craignant que sa ville puisse subir le même sort, il envoie ses quatre enfants à la campagne, mais sa femme reste dans leur maison du quartier d’Urakami.

C’est au-dessus de cette zone que la seconde bombe américaine explose le 9 août, tuant immédiatement 72’000 personnes, dont Midori Nagai. Le fait que Takashi se trouve à ce moment-là dans un bâtiment en briques, aux murs épais, lui sauve la vie. Mais il est sévèrement brûlé, souffre de contusions et de coupures multiples. Malgré cela, il rassemble les femmes et les hommes encore debout pour tenter de venir en aide aux agonisants et à toute la foule hagarde qui afflue vers l’hôpital. Tout en étant terrifié, blessé et angoissé par le sort de son épouse, il pense en premier à faire son devoir de médecin.
Même après la terrible découverte du décès de Midori, il se remet à soigner les blessés qui arrivent de plus en plus nombreux à l’hôpital. Il consigne les effets des radiations qu’il observe sur eux. Ce qui constituera un apport précieux pour la science et la médecine spécialisée dans ce genre d’affections.
Tué par les radiations
Fin 1945, le médecin décide d’écrire un roman populaire sur la tragédie de Nagasaki et de déterrer, avec l’aide d’un ami, l’une des cloches de la cathédrale détruite lors du bombardement. Ils fixent la cloche sous un trépied, et l’angélus résonne soudain sur la ville en ruines. «C’est, pour tous les chrétiens, comme une résurrection, note le Livre des Merveilles. Même une bombe atomique ne peut étouffer les cloches de Dieu.» Takashi Nagai vient de trouver un titre à son livre: Les cloches de Nagasaki.
L’ouvrage aura un succès mondial. Le médecin écrira au total environ 17 ouvrages jusqu’à son décès, en 1951. Notamment des récits de ses expériences, des méditations spirituelles et des témoignages sur l’après-guerre. La leucémie l’emporte alors qu’il est âgé de seulement 43 ans. Sa maladie n’a pas été causée par l’explosion nucléaire, mais par des années de manipulation d’appareils de radiologie sans protection suffisante. On était encore peu conscient, à cette époque, du véritable danger de la radioactivité.
Messager de paix
Le témoignage de Paul Nagai a joué un rôle significatif dans la sensibilisation internationale à l’horreur des bombardements nucléaires et au besoin de paix mondiale. Son appel explicite à ne plus jamais permettre que de telles armes soient utilisées — résumé dans sa prière pour que les sons des cloches deviennent un message de paix — a été repris dans divers contextes religieux et pacifistes, notamment par des groupes chrétiens et des mouvements pour le désarmement nucléaire.
Ses écrits ont aussi inspiré des adaptations (comme un film en 1950) et contribué à maintenir vivant le témoignage des hibakusha (survivants des bombes atomiques).
80 ans plus tard, l’arme atomique n’a plus jamais été utilisée. Mais à l’heure où les traités de désarmement sont abrogés et où la menace nucléaire fait à nouveau planer son ombre, on ne peut qu’espérer que l’humanité se remette à entendre les cloches de Nagasaki. (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)






