Homélie du 22 février 2026 (Mt 4, 1-11)
Abbé Simon Liot de Nortbécourt – Eglise Saint-Didier, Collombey, VS
Frères et sœurs,
À travers l’épisode des tentations au désert, l’évangéliste Matthieu nous donne de contempler comme en résumé le mystère de Jésus – son être et son agir – mais à travers un miroir déformant. Cela signifie, d’une part, que les trois tentations nous disent indirectement qui est Jésus et quel est le sens de sa mission, et que, d’autre part, elles nous interrogent sur notre propre manière d’approcher Jésus : ou bien à la manière du tentateur (c’est la compréhension démoniaque du Christ et de son Corps qu’est l’Église), ou bien à la manière des saints anges (c’est le service du Christ et de son Église). « Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient. »
Jésus est celui qui transforme notre coeur de pierre en coeur de chair
D’une certaine façon, les trois tentations nous disent qui est Jésus. Cette révélation est particulièrement frappante si nous mettons en connexion ce passage avec d’autres textes de l’évangile selon saint Matthieu qui lui font écho.
1) « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » C’est la compréhension démoniaque de la toute-puissance de Dieu, qui n’est plus associée ni à sa sagesse ni à sa bonté. Elle caricature Dieu qui crée librement et par amour en un despote jouant arbitrairement avec la nature des choses. Pourtant, le Fils de Dieu fait homme va bien transformer des pierres, non pas pour en faire des pains, mais pour en faire des fils ! C’est ce qu’avait prophétisé Jean-Baptiste aux pharisiens venus se faire baptiser par lui : « N’allez pas dire en vous-mêmes : «Nous avons Abraham pour père» ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham » (Mt 3,9). Oui, Jésus est celui qui transforme notre cœur de pierre en cœur de chair, celui par qui nous devenons enfants de Dieu, celui qui nous fait vivre parce qu’il est en vérité la Parole sortie de la bouche de Dieu, le Verbe fait chair.
Par son incarnation le Verbe de Dieu s’est déjà jeté en bas
2) « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Voilà l’interprétation démoniaque des Écritures qui aboutit à un fondamentalisme monstrueux. Elle tape à côté, en trafiquant la parole de Dieu. Non, la Ville sainte ne sera pas le lieu d’une chute spectaculaire depuis le sommet du Temple. Comme le mentionne saint Matthieu lors de la Pâque de Jésus, elle sera au contraire le lieu du relèvement de beaucoup !
Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens (Mt 27,51-53).
Par son incarnation, le Verbe de Dieu s’est déjà jeté en bas ! Il s’est abaissé en prenant chair de notre chair pour nous relever, pour que nous ressuscitions par lui, avec lui, et en lui.
Celui devant qui on se prosterne, c’est Jésus ressuscité
3) « Tout cela [tous les royaumes du monde et leur gloire], je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Enfin ! le tentateur révèle sa haine de l’humanité. Cet homme, qui est bien le Fils de Dieu, il le rejette. Il méprise sa mission qui lui échappe. Il méconnaît son mystère pascal à venir : d’abord sa passion – et l’injonction de Jésus : « Arrière Satan » anticipe la correction qu’il adressera à Pierre (cf. Mt 16,23 : « Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ») ; ensuite sa résurrection. Car celui qui devant qui on se prosterne, à ses pieds, ce n’est pas Satan, c’est Jésus ressuscité, ainsi que le rapporte Matthieu, lorsque les femmes s’en reviennent du tombeau vide : « Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : «Je vous salue.» Elles s’approchèrent, lui saisirent les pieds et se prosternèrent devant lui » (Mt 28,9).
Ainsi, derrière la caricature qu’elles en donnent, ces trois tentations expriment l’identité profonde de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, Fils de Dieu et Fils de l’homme. En son humanité sainte, Jésus est le prophète annoncé, celui qui nourrit tous les hommes par sa parole. Il est le grand prêtre qu’il nous fallait, élevé sur la colline du Golgotha, offrant sa vie pour le salut du monde. Il est le roi des rois, venu non pour être servi mais pour servir.
Pour nous qui sommes disciples du Christ, ces trois tentations peuvent nous guetter. Déjà dans notre manière de recevoir la parole de Jésus, ou bien parce que nous l’ignorons, ou bien parce que nous lui faisons dire ce qu’elle ne dit pas. Par exemple, est-ce que prendre la croix du Christ signifie s’enfermer dans un mutisme quand nous sommes témoins de vexations, d’injustices ou de souffrances ? Certainement pas. Alors il est bon de relire régulièrement les évangiles en entier pour qu’ils nous vivifient en profondeur.
Ensuite, dans notre manière d’approcher la prêtrise. Elle n’est pas une option, encore moins un obstacle, pour la vie de l’Église. Les prêtres, ou les futurs prêtres, ne sont pas des objets que l’on pourrait soumettre à des tests psychologiques intrusifs. Il est bon, au contraire, de prier pour eux, de développer des liens d’amitié avec eux, pour mieux les accompagner dans leur cheminement et leur mission.
Enfin, dans notre manière d’articuler le culte et le service dans nos paroisses. Une paroisse où manque l’adoration réduira sa diaconie à un pur service social, et finira par mourir. Il est bon de mettre l’adoration eucharistique au cœur de la vie paroissiale pour que celle-ci soit vraiment conduite par l’Esprit de Jésus.
Frères et sœurs, vivons ce Carême en vérité. Cultivons le désir de toujours mieux connaître Jésus, de toujours mieux l’aimer en nous associant à sa mort et à sa résurrection. Il est le Pain vivant descendu du ciel, celui que nous recevons et que nous adorons dans son Eucharistie.
1er Dimanche de Carême
Lectures bibliques : Genèse 2, 7-9 : 3, 1-7 ; Psaume 50 ; Romains 5, 12-19 ; Matthieu 4, 1-11
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