Quand le diaconat des femmes interroge le ministère sacerdotal
Faut-il ouvrir le diaconat permanent aux femmes? Que l’on soit pour ou contre, les arguments avancés se réfèrent au passé historique de l’Église et à la Tradition, relus selon l’inflexion que l’on cherche à obtenir. Or c’est la compréhension même de ce ministère qui doit être revisité, estime la théologienne Esther Solari.
S’appuyant sur des recherches historiques et théologiques, la quatrième Commission d’études du Vatican chargée d’explorer l’opportunité d’ouvrir aux femmes le ministère du diaconat, «compris comme un degré du sacrement de l’ordre», a opté en décembre 2025 pour le «statu quo». Un avis non définitif toutefois.
Auteure en 2025 d’un mémoire de master sur le diaconat féminin et agente pastorale dans l’Église catholique du canton de Vaud, Esther Solari, 27 ans, commente pour cath.ch cette décision, à l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme du 8 mars.
La Commission du Vatican rattache le diaconat permanent au sacrement de l’ordre. Il resterait donc impossible d’accès pour les femmes, l’ordination de celles-ci n’étant toujours pas autorisée par l’Église?
Esther Solari: Effectivement. Le diaconat constitue le premier degré du sacrement de l’ordre (avant le presbytérat et l’épiscopat). Ce ministère a perdu son autonomie au XIe siècle, avec la Réforme grégorienne qui a imposé le fait de devoir être ordonné diacre, puis prêtre pour devenir éventuellement évêque. C’est le concile Vatican II (1962-1965) qui a «restauré» un diaconat permanent «non en vue du sacerdoce, mais en vue du ministère», sous-entendu celui de l’évêque.
Nous avons donc aujourd’hui deux formes de diaconat, mais toujours exclusivement masculins. Ce sont uniquement des hommes célibataires ou mariés (avec l’accord de leur épouse) qui peuvent devenir diacres permanents, en vertu de l’ordination.
Esther Solari
Esther Solari est responsable dans l’Église vaudoise de ›Théophilos’, la formation éthique et théologique pour les 18-35 ans, et chargée de projet pour le dialogue œcuménique, au sein du Département de formation et d’accompagnement des adultes.
Dans son mémoire de master à la Faculté de théologie de Genève, De la pertinence d’un diaconat catholique féminin, elle examine les origines historiques, les perspectives œcuméniques et les enjeux théologiques liés à cette question.
Le fonctionnement de l’Église aux premiers temps du christianisme est régulièrement invoqué comme argument en faveur ou en défaveur du diaconat féminin. Tient-il la route?
Cet argument s’appuie sur une préoccupation légitime: la fidélité à la continuité de la Tradition. Toutefois, ainsi formulé, il tend à figer l’Église dans un fonctionnement supposé inchangé depuis deux mille ans, au risque de projeter nos catégories contemporaines sur des réalités ecclésiales très différentes lors des premiers siècles.
En outre, à l’état actuel de la recherche historique, une telle affirmation relève en partie de la projection. Rien ne permet d’établir avec certitude l’existence d’ordinations de femmes diacres dans l’Église primitive, avec imposition des mains par l’évêque, mais rien ne permet non plus de l’exclure définitivement. Si de nombreuses diaconesses ont servi les premières communautés chrétiennes, leur statut ne semble pas avoir été identique à celui des diacres masculins, institués dès l’origine pour le service de la table, comme le rapporte le livre des Actes des Apôtres.
Quel étaient leurs rôles?
Les diaconesses étaient surtout présentes dans l’Église d’Orient entre les IIIe et XIe siècles environ. Leur statut semble être celui d’auxiliaire de diacre, voire aussi d’épouse de diacre. Leur rôle a évolué en fonction des époques, des régions, et surtout des besoins.
À l’époque, le baptisé était plongé en entier et nu dans l’eau. L’onction d’huile se faisait sur tout son corps. Par souci de pudeur, les diaconesses s’occupaient des femmes, mais le baptême proprement dit était conféré par l’évêque. Il passait sa main à travers un trou dans un voile ou un mur pour faire une onction sur le front de la femme et lui dire les paroles de bénédiction, puis la diaconesse se chargeait d’oindre le reste du corps. Quand les baptêmes d’adultes ont reculé, avec les baptêmes d’enfants, la nécessité de faire appel à elles a diminué.
«Les diaconesses représentaient l’évêque auprès de la population féminine, lorsque l’intervention d’un homme était jugée inappropriée.»
Avaient-elles d’autres fonctions encore?
Selon les contextes locaux, elles pouvaient également visiter les malades, enseigner les femmes ou diriger des communautés religieuses. Elles représentaient ainsi l’évêque auprès de la population féminine lorsque l’intervention d’un homme était jugée inappropriée, dans un cadre socioculturel marqué par une stricte séparation des sexes.
Dans certaines Églises d’Orient, comme chez les Syriaques orthodoxes, elles ont aussi été réinstituées comme auxiliaires liturgiques, participant aux lectures et au chant, sans proclamer l’Évangile ni accéder à l’autel, fonctions réservées aux diacres, prêtres et évêques.
Qu’il l’ait été dès le départ ou qu’il le soit devenu par la suite, le diaconat est donc une affaire d’homme. Peut-on y voir une marque de pouvoir?
Pour le Magistère catholique, à partir du moment où Dieu lui-même s’est incarné dans un homme, toute ordination ne peut être que masculine. C’est l’argument iconique et principal en faveur d’une ordination strictement masculine dans l’Église. Le prêtre et l’évêque sont appelés à représenter le Christ Tête de son Église, et le diacre, le Christ Serviteur. Cet argument a été fortement réaffirmé après le concile Vatican II, notamment par Jean Paul II. Je le trouve peu convaincant, surtout pour la question du diaconat.
Cette dernière relève, en effet, d’une histoire de pouvoir, mais pas uniquement entre les sexes. Elle s’inscrit aussi dans une tension ancienne entre deux types de fonctions au sein de l’Église. Avant la Réforme grégorienne, tout diacre non prêtre pouvait accéder directement à l’épiscopat, et donc à la charge pontificale. Grégoire VII, lui-même un ancien diacre, mit fin à ce système afin d’unifier l’Église et de mettre un terme aux rivalités entre prêtres et diacres qui la fragilisaient. Il imposa dans le même mouvement, pour des raisons similaires, le célibat aux diacres comme aux prêtres.
Et une nouvelle vision des femmes?
En effet. Ce moment marque un profond basculement dans la représentation des femmes au sein du monde catholique. Les diaconesses disparurent, les femmes étant progressivement exclues de la sphère cléricale. Le regard porté sur elles se durcit. Mises en avant comme figures de tentation, elles furent tenues à distance des hommes ordonnés.
Permettre aux femmes de devenir diacres serait un nouveau basculement fondamental?
Cinq commissions d’étude se sont penchées sur la question depuis 1997, mais il demeure encore impossible pour les théologiens de trancher de manière pleinement objective sur l’existence ou non d’ordinations de femmes dans l’histoire de l’Église. La réponse semblant aujourd’hui plutôt négative, une éventuelle ordination de femmes au diaconat constituerait une nouveauté significative.
Derrière cette question se profile, en outre, une réévaluation en profondeur du ministère diaconal, voire, pour certains théologiens, du ministère sacerdotal lui-même. Elle engage l’ensemble de la structure ministérielle: prêtres, évêques, et plus largement l’organisation ecclésiale. Il s’agit donc d’un chantier bien plus vaste et particulièrement sensible. C’est l’identité même – et donc la spécificité – du ministère diaconal qui est en jeu.
Avant d’envisager l’ordination de femmes au diaconat, il conviendrait donc d’être au clair sur la nature exacte de ce ministère?
Tout à fait. Concrètement, un diacre est aujourd’hui autorisé de manière ordinaire à accomplir ce qu’un laïc ne peut faire que de façon extraordinaire, avec une permission spécifique. Sa présence rappelle que tout baptisé est appelé à vivre la diaconie, c’est-à-dire à suivre le Christ serviteur, en fonction de son baptême, de ses charismes et non de son sexe.
«Derrière cette question se profile, en outre, une réévaluation en profondeur du ministère diaconal.»
Il serait donc fécond de repenser le ministère du diaconat comme ouvert aussi bien aux hommes qu’aux femmes. On pourrait alors envisager que des femmes soient également autorisées à témoigner de la diaconie, notamment dans le cadre liturgique, de manière visible, reconnue et ordinaire. Une telle évolution signifierait clairement à la communauté que le Seigneur appelle aussi bien les hommes que les femmes à servir son Église, dans un engagement discerné selon leurs charismes et non d’abord en fonction de leur sexe.
Interroger le rôle du diacre serait donc faire éclater les lignes de fracture autour de l’ordination des femmes?
Ce serait en tout cas s’interroger sur les moyens les plus ajustés pour permettre à l’Église d’accomplir sa mission: conduire chacun à la rencontre du Christ, transmettre sa Parole et communiquer sa vie à ceux qui l’entourent. L’enjeu n’est pas de préserver un système par simple souci de continuité, par crainte du changement ou par attachement idéologique. Les structures ecclésiales n’ont de sens que dans la mesure où elles servent le Christ et la croissance de son Corps qu’est l’Église.
Dans un contexte marqué par la diminution du nombre de prêtres dans de nombreuses régions et par la blessure profonde des scandales d’abus, le regard porté par les catholiques sur la prêtrise et sur l’ensemble des ministères évolue. Un nouveau rapport au prêtre se dessine, plus sobre, plus conscient de la complémentarité des vocations.
Qu’on le veuille ou non, les laïcs prennent une place croissante dans la vie ecclésiale. Leur engagement est appelé non seulement à se poursuivre, mais à s’approfondir. C’est sans doute l’un des signes des temps que l’Église est invitée à discerner avec espérance. (cath.ch/lb)

Diakonos
Grâce à ses recherches sur le diaconat féminin, Esther Solari a eu l’opportunité de suivre, en «auditrice libre», les discussions des théologiens membres du groupe de recherche international Diakonos. Celui-ci explore le ministère du diaconat, en combinant théologie et histoire. Ses réflexions viennent d’être publiées sous le titre Diaconat, un ministère en chantier (Parole et Silence 2025).
L’ouvrage a été préfacé par Sœur Nathalie Becquart, sous-secrétaire du Secrétariat général du Synode. «Il s’agit d’approfondir la théologie du diaconat pour lui-même, et non comme simple étape vers le presbytérat», écrit-elle. «Le diaconat apparaît comme un ministère prophétique pour notre temps, en résonance avec la dynamique synodale.» LB





