Pierre Emonet

Évangile de Dimanche: Quand Dieu pleure...

Parce que Jésus n’a pas répondu à leur appel, Marthe et Marie n’ont plus que leurs larmes pour protester contre la double blessure qui les fait souffrir, la mort de leur frère et l’indifférence de l’ami qui n’a pas répondu à leurs appels.

Lorsqu’enfin Jésus paraît trop tard, les deux sœurs l’accueillent avec d’amères reproches: «Si tu avais été là notre frère ne serait pas mort ». C’est le cri lancé vers le ciel par tant de cœurs blessés, la plainte universelle, toujours actuelle, qui demande des comptes à ce Dieu absent qui fait la sourde oreille: «Pourquoi nous as-tu abandonné?

«S’il y a un bon Dieu, pourquoi tant de malheurs dans le monde?»

«S’il y a un bon Dieu, pourquoi la mort des innocents, les guerres, tant de malheurs dans le monde?» Sentiment d’abandon que la perspective d’un happy end au soir du jugement ne parvient pas à exorciser.

Marthe connait son catéchisme. Elle sait bien que son frère ressuscitera au dernier jour, mais pour l’instant il est bel et bien mort et enterré, et toi, l’ami sur qui nous comptions, indifférent à notre souffrance, sourd à nos appels, tu nous as proprement laissé tomber.

Sans se lancer dans une discussion théologique avec Marthe, Jésus la provoque: qu’elle ose faire un saut par-dessus la tombe de son frère et le silence de Dieu. Si elle a confiance en Jésus elle comprendra que le dernier jour, celui de la résurrection, est arrivé: «Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.»

«Face à la mort, les leçons de théologie et de catéchisme n’ont guère de prise»

Marthe finit par lâcher prise pour franchir l’abime de la foi. Quant à sa sœur Marie, si affective, elle reste enfermée dans son chagrin et dans ses pleurs. Ses larmes sont contagieuses. À son tour, celui qui semblait avoir ignoré ses amies dans leur détresse est bouleversé et fond en larmes. Quand Dieu pleure.

Face à la mort, à toutes les tombes qui se referment sur l’espérance, les leçons de théologie et de catéchisme n’ont guère de prise. L’histoire de Lazare nous entraîne à rencontrer Dieu sur le terrain des émotions, de la détresse, de la révolte, des pleurs qui ne le laissent pas indifférent.

«Lazare n’échappe pas à la tombe par un tour de passe-passe, mais par les larmes de Dieu»

À plusieurs reprises, le récit souligne l’émotion de Jésus qui fait preuve d’une stupéfiante empathie lorsque tout semble perdu. La seule issue est la confiance, la foi en une présence amicale, qui détient les clés de la vie et de la mort, capable de se laisser toucher par le malheur de l’homme et de pleurer avec lui. Lazare n’échappe pas à la tombe par un tour de passe-passe mais par les larmes de Dieu.

Pourquoi Jésus a-t-il tant tardé avant de se manifester? Lui-même s’en est expliqué auprès de ses disciples, «Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez»: pour leur faire comprendre que sa présence n’est pas une rustine contre les malheurs de l’existence, mais une force divine, créatrice, capable de redonner vie lorsque tout semble définitivement perdu.

Pierre Emonet SJ | Vendredi 20 mars 2026


Jn 11, 1-45

En ce temps-là,
    il y avait quelqu’un de malade,
Lazare, de Béthanie,
le village de Marie et de Marthe, sa sœur.
    Or Marie était celle qui répandit du parfum sur le Seigneur
et lui essuya les pieds avec ses cheveux.
C’était son frère Lazare qui était malade.
    Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus :
« Seigneur, celui que tu aimes est malade. »
    En apprenant cela, Jésus dit :
« Cette maladie ne conduit pas à la mort,
elle est pour la gloire de Dieu,
afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. »
    Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare.
    Quand il apprit que celui-ci était malade,
il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait.
    Puis, après cela, il dit aux disciples :
« Revenons en Judée. »
    Les disciples lui dirent :
« Rabbi, tout récemment, les Juifs, là-bas, cherchaient à te lapider,
et tu y retournes ? »
    Jésus répondit :
« N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ?
Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas,
parce qu’il voit la lumière de ce monde ;
    mais celui qui marche pendant la nuit trébuche,
parce que la lumière n’est pas en lui. »
    Après ces paroles, il ajouta :
« Lazare, notre ami, s’est endormi ;
mais je vais aller le tirer de ce sommeil. »
    Les disciples lui dirent alors :
« Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. »
    Jésus avait parlé de la mort ;
eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil.
    Alors il leur dit ouvertement :
« Lazare est mort,
    et je me réjouis de n’avoir pas été là,
à cause de vous, pour que vous croyiez.
Mais allons auprès de lui ! »
    Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau),
dit aux autres disciples :
« Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! »

    À son arrivée,
Jésus trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà.
    Comme Béthanie était tout près de Jérusalem
– à une distance de quinze stades
(c’est-à-dire une demi-heure de marche environ) –,
    beaucoup de Juifs étaient venus
réconforter Marthe et Marie au sujet de leur frère.
    Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus,
elle partit à sa rencontre,
tandis que Marie restait assise à la maison.
    Marthe dit à Jésus :
« Seigneur, si tu avais été ici,
mon frère ne serait pas mort.
    Mais maintenant encore, je le sais,
tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. »
    Jésus lui dit :
« Ton frère ressuscitera. »
    Marthe reprit :
« Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection,
au dernier jour. »
    Jésus lui dit :
« Moi, je suis la résurrection et la vie.
Celui qui croit en moi,
même s’il meurt, vivra ;
    quiconque vit et croit en moi
ne mourra jamais.
Crois-tu cela ? »
    Elle répondit :
« Oui, Seigneur, je le crois :
tu es le Christ, le Fils de Dieu,
tu es celui qui vient dans le monde. »

    Ayant dit cela, elle partit appeler sa sœur Marie,
et lui dit tout bas :
« Le Maître est là, il t’appelle. »
    Marie, dès qu’elle l’entendit,
se leva rapidement et alla rejoindre Jésus.
    Il n’était pas encore entré dans le village,
mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré.
    Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie
et la réconfortaient,
la voyant se lever et sortir si vite, la suivirent ;
ils pensaient qu’elle allait au tombeau pour y pleurer.
    Marie arriva à l’endroit où se trouvait Jésus.
Dès qu’elle le vit,
elle se jeta à ses pieds et lui dit :
« Seigneur, si tu avais été ici,
mon frère ne serait pas mort. »
    Quand il vit qu’elle pleurait,
et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi,
Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé,
    et il demanda :
« Où l’avez-vous déposé ? »
Ils lui répondirent :
« Seigneur, viens, et vois. »
    Alors Jésus se mit à pleurer.
    Les Juifs disaient :
« Voyez comme il l’aimait ! »
    Mais certains d’entre eux dirent :
« Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle,
ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »

    Jésus, repris par l’émotion,
arriva au tombeau.
C’était une grotte fermée par une pierre.
    Jésus dit :
« Enlevez la pierre. »
Marthe, la sœur du défunt, lui dit :
« Seigneur, il sent déjà ;
c’est le quatrième jour qu’il est là. »
    Alors Jésus dit à Marthe :
« Ne te l’ai-je pas dit ?
Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. »
    On enleva donc la pierre.
Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit :
« Père, je te rends grâce
parce que tu m’as exaucé.
    Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ;
mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure,
afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. »
    Après cela, il cria d’une voix forte :
« Lazare, viens dehors ! »
    Et le mort sortit,
les pieds et les mains liés par des bandelettes,
le visage enveloppé d’un suaire.
Jésus leur dit :
« Déliez-le, et laissez-le aller. »
    Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie
et avaient donc vu ce que Jésus avait fait,
crurent en lui.

«La résurrection de Lazare», tempera et or sur panneau, détail. Duccio di Buoninsegna, vers 1310-11 | Domaine public
20 mars 2026 | 17:00
par Pierre Emonet
Temps de lecture : env. 6  min.
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