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Suisse

Sylvie Germain: «Si on ne croit pas en la résurrection, notre foi est vaine»

Dans son œuvre romanesque comme dans son dernier roman, Murmuration (Ed. Albin Michel), l’écrivaine française Sylvie Germain évoque souvent les Écritures saintes. Pour Pâques, l’autrice catholique revient sur la foi chrétienne qui habite son œuvre et sur le sens qu’elle donne au terme «ressusciter».

Matthias Wirz – Adaptation: Carole Pirker

Depuis son premier roman, Le Livre des nuits, en 1985, Sylvie Germain construit une œuvre singulière et puissante (voir encadré). C’est une amoureuse des mots, qu’elle aime parfois plus que ses personnages. C’est d’ailleurs la sanction qu’elle réserve au héros de Murmuration, Samuel Nart, un écrivain en panne d’écriture, qui lui offre l’occasion d’interroger le rôle des mots et de réaffirmer la puissance de la littérature.

Ainsi, dans son œuvre prennent place des romans, des pièces de théâtres, des biographies, mais aussi des essais. Ceux-ci explorent tous l’idée de Dieu, comme dans Rendez-vous nomades (2012). Elle livre ici son regard sur les mots pour dire Pâques.

Que signifie pour vous ressusciter?
Sylvie Germain: Je n’ai pas de réponse à une telle question. C’est comme demander qui est Dieu? Mais comme le disait saint Paul, si on ne croit pas en la résurrection, notre foi est vaine. Au lieu de résurrection, on pourrait plutôt parler d’une revivification, dont on a besoin chaque jour. Car pour affronter la folie du monde, il faut une sorte de revivification de sa pensée et de sa quête de sens et de foi. Reste que la résurrection du Christ est sans preuve, c’est une trace. 

Je pense toujours au si beau vers du poète René Char, qui dit: «Un poète ne doit pas laisser de preuves, seulement des traces.» À fortiori un Dieu, poète par excellence. Donc on a des traces par les témoignages. Il faut leur prêter foi et confiance. Quelque chose nous est donné. Encore faut-il le recevoir. Certains, qui ont une foi solide, inébranlable, la reçoivent. Et pour la plupart, dont je fais partie, elle est sans arrêt bousculée par le doute.

«La résurrection du Christ est sans preuve, c’est une trace.»

Dans Murmuration, la fragilité s’incarne à travers la panne d’écriture de votre protagoniste, l’écrivain Samuel Nart. Vous en profitez pour interroger la création littéraire. Quel est au fond le rôle des mots? Nous transmettre la vie?
Oui, c’est avec les mots que les écrivains essaient d’approcher ces mystères qui nous tourmentent et nous travaillent. Les romanciers le font en créant des personnages et des situations. Il faut essayer d’être à l’écoute des mots. Ce sont les moyens qui nous sont donnés pour tenter d’exprimer l’indicible. Il faut donc revivifier sans arrêt le langage pour essayer d’atteindre cet indicible. Personne ne peut prétendre qu’il a répondu à ces questions fondamentales qui nous traversent tous. Mais c’est plutôt une manière de relancer le questionnement et de le rendre vital.

Votre personnage, l’écrivain Samuel Nart, se découvre sans parole. Est-ce qu’être sans parole, c’est aussi se trouver dans une situation sans Dieu, puisque dans la tradition biblique, Dieu se révèle à travers la Parole?
On est toujours dans des paradoxes gigantesques, en fait. Oui, pour être dans cette relation qui est comme une danse ou une étreinte, c’est le Verbe qui se fait chair et c’est à la chair de se faire Verbe. Les auteurs mystiques disent toujours que ce dont ils veulent parler est ineffable et en même temps ils ont énormément écrit. Mais c’est un peu comme les amoureux quand ils ne savent plus que se dire et qui sont dans la béatitude amoureuse. Ils ne savent que répéter en boucle «Je t’aime». C’est un peu de cet ordre-là. Les mystiques sont dans cette passion, cet amour fou, et ils sentent en même temps que rien ne va suffire pour exprimer leur trouble. Comme disait Maurice Blanchot (romancier et philosophe français, 1907-2003, ndlr), nous écrivons parce que nous tendons vers le silence. Nous sommes bien dans un paradoxe complet. 

Votre travail littéraire interpelle souvent la part d’ombre dans l’humain, les monstres qui sommeillent en nous. Mettre à nu ces réalités, est-ce une manière de revivifier ces situations, de leur insuffler de la vie?
Oui, pour pouvoir parler de ce qu’il y a de lumineux ou de bon chez l’humain ou dans la vie, il faut toujours le mettre en contraste. Ce n’est pas la lumière qui éclaire les ténèbres, ce sont les ténèbres, c’est-à-dire nos démons, qui vont éclairer la clairière possible de bonté ou la percée de lumière, d’espérance ou de grâce. D’ailleurs, il y a toujours beaucoup de travaux sur la littérature et le mal, mais quasiment rien sur la littérature et le bien, parce que le bien ne fait pas de bruit. Il est l’humilité et la discrétion. Il n’est pas romanesque en soi. Pour qu’il le devienne, il faut toutes ces ondes qui menacent ce bien, qui est à la fois extrêmement fragile et tenace. Je pense aux livres de Bernanos (l’écrivain catholique français Georges Bernanos, 1888-1948, ndlr). Ils sont extrêmement noirs, et chaque fois, il y a cette toute petite percée d’espérance. Dans La joie, il met en scène une jeune fille qui a une fin tragique, mais cela n’annihile pas pour autant le sens de sa bonté et de sa foi. 

«Il y a toujours beaucoup de travaux sur la littérature et le mal, mais quasiment rien sur la littérature et le bien. Il n’est pas romanesque en soi.»

Est-ce qu’on a besoin, aujourd’hui, d’une forme de résurrection, de revivification pour vivre mieux?
Oui, on en a un besoin vital, mais dans nos sociétés occidentales, il y a un engourdissement total de cette capacité d’émerveillement au questionnement. La plupart des gens sont greffés en quasi-permanence sur les réseaux sociaux. Dans la rue, ils sont presque tous équipés de choses dans les oreilles et ce n’est quasiment plus possible de les aborder. Les gens sont toujours ailleurs. On a l’impression qu’ils ne sont plus jamais présents à eux-mêmes, présents au fait d’être vivants. Ils ont tout délégué, les connaissances, le savoir… tout. Quand on leur pose une question, ils ne réfléchissent pas, mais cherchent tout de suite la réponse sur internet ou sur leur téléphone.

«La plupart des gens sont greffés en quasi-permanence sur les réseaux sociaux.»

Cette façon de tout déléguer à une intelligence artificielle me frappe. Mais où est notre intelligence à nous? Elle s’exerce autrement, mais on s’en est détourné. Et comme nous avons quand même tous ce besoin de spiritualité ou de sens, beaucoup vont le chercher un peu à droite, un peu à gauche, dans ce grand marché qui nous est offert. Je suis frappée par ce décentrement et cette déconcentration qui nous détournent de la gravité et du sérieux de ce questionnement.

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Selon l’Évangile, la résurrection est quelque chose de très timide et fragile, qui contient une part de doute pour les témoins de l’événement. La fragilité est aussi une marque des personnages de vos romans. Qu’est-ce que la fragilité, au fond?
Quand on parle de la foi, la fragilité est peut-être une faille minuscule par laquelle la lumière peut se glisser, mais c’est vraiment un filet de lumière. Chez certains, elle arrive soudain et c’est un éblouissement, mais pour la plupart, c’est une toute petite lumière presque clignotante, qui peut être enténébrée ou encombrée par tous les soucis, tous les démons que l’on porte en soi. La fragilité est au cœur de l’humain et en même temps, elle est totalement liée à ce qui peut aussi faire notre force. La fragilité, il s’agit de la reconnaître en nous avec humilité, sans chercher à l’aggraver ni à la masquer. Il faut se mettre à l’écoute de cette «voix de fin silence», pour reprendre la magnifique formule de Lévinas dans Le Livre des Rois, quand Elie entend un son très ténu qui passe comme un souffle. La fragilité est de cet ordre-là.

Dans Murmuration, Dieu apparaît entre les lignes sous la forme d’une hypothèse qui rivalise avec l’hypothèse du néant. Leur opposition se résout en une troisième hypothèse, celle d’un vide radieux. Quelle est cette troisième voie?
C’est peut-être celle vers laquelle je tends. L’idée d’un vide radieux… On est à Pâques, c’est le vide du tombeau. Dans ce passage, surtout dans saint Jean, on reste complètement ébloui, comme si on était penché au bord d’un gouffre. On est pris de vertige. Dieu, ce mystère qui nous hante, n’est jamais là où on croit le situer. On ne peut pas l’enfermer ni le définir. Il renvoie à autre chose et c’est tout le mystère de la résurrection. On y croit ou pas, mais pour la plupart de ceux qui se disent croyants, on reste au seuil. Je sais quant à moi que j’aurais passé ma vie au seuil de ce mystère. Ma manière de le traduire, c’est d’écrire. Je ne mentionne pas Dieu de manière très directe. C’est souvent en creux que je mentionne ce questionnement, ce vide radieux. C’est le travail de revivification qui nous est imparti. (cath.ch/cp/bh)

Murmuration, Sylvie Germain, Ed. Albin Michel, janvier 2026, 208 p

Sylvie Germain, une écrivaine à la voix singulière
Née en 1954 à Châteauroux, dans l’Indre, Sylvie Germain est une écrivaine française reconnue pour ses romans, essais et pièces de théâtre. Après des études de philosophie à Paris-Nanterre auprès d’Emmanuel Levinas et un mémoire sur la notion d’ascèse dans la mystique chrétienne, elle part vivre trois ans à Prague. Elle y enseigne la philosophie et le français et publie son troisième roman Jours de colère, en 1989, qui reçoit le prix Femina. De retour en France, elle s’installe dès 2000 dans une carrière littéraire à plein temps. Lauréate de nombreux prix, son œuvre, fortement imprégnée des récits bibliques, explore la mémoire, le mal, la condition humaine, en mêlant spiritualité, mystique et philosophie. Murmuration est son 38ᵉ roman. CP

| © Tadeusz Kluba
5 avril 2026 | 17:00
par Rédaction
Temps de lecture : env. 7  min.
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