Sabrina Mervin est spécialiste du chiisme contemporain | © Sabrina Mervin
International

 «Pour le chiisme, la façon dont on se connecte au divin est centrale»

Le chiisme représente moins de 20% des musulmans dans le monde. Quelles sont les racines de cette branche de l’islam? Quels sont ses rituels? Que recouvre le messianisme chiite? Historienne de l’islam contemporain, la Française Sabrina Mervin nous apporte son éclairage.

Jessica Da Silva – Adaptation: Carole Pirker

Spécialiste du chiisme contemporain, Sabrina Mervin (voir encadré) s’est régulièrement rendue au Proche et Moyen-Orient pour étudier les pratiques religieuses chiites, en particulier le culte des imams, qui distingue le chiisme du sunnisme.

À la mort du prophète Mahomet, en 632 après J.-C., le monde musulman s’est divisé sur la question de sa succession. Les sunnites ont choisi comme descendant et premier calife Abu Bakr, ami proche du prophète Mahomet. Quant aux chiites, qui croient, eux, que le leadership doit rester dans la famille du prophète, ils ont désigné comme successeur légitime Ali ibn Abu Talib, cousin et gendre du prophète Mahomet. En Iran, ce courant de l’islam est la religion d’État depuis le début du 16ème siècle.

Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans le chiisme?
Sabrina Mervin:
Le chiisme se concentre sur la façon dont les fidèles se connectent au divin. D’un côté, il y a le dogme qui est donné par les oulémas (ndlr théologiens de l’islam) et qui permet de voir comment les chiites conçoivent aujourd’hui leur religion.

«La théologie chiite s’est développée en confrontation avec la théologie sunnite»

De l’autre, il y a les fidèles qui expriment leurs émotions religieuses, notamment à travers leur amour pour les imams et d’autres descendants du prophète. Ce deuxième aspect se perçoit au travers des pèlerinages qu’ils effectuent aux sanctuaires des imams. Les plus importants sont à Najaf et à Karbala, en Irak, et à Mashhad et Qom, en Iran.

Comment est structuré le monde chiite?
Il existe en fait une bipolarité entre Najaf, en Irak, et Qom, en Iran, les deux lieux majeurs de pèlerinage des musulmans chiites. Aujourd’hui, les fidèles se réfèrent soit à Ali al-Sistani, qui est à Najaf, soit à Ali Khamenei, en Iran (ndlr. tué lors d’une frappe aérienne israélo-américaine le 28 février 2026 à Téhéran), et donc aujourd’hui à son fils Mojtaba Khamenei. Il y a donc à la fois dispersion, mais aussi unité, car les fidèles suivent le même corps de doctrine et les mêmes pratiques, même si celles-ci s’adaptent aux cultures locales. En Inde, par exemple, on ne pratique pas tout à fait de la même manière qu’au Liban ou qu’en Afrique de l’Ouest.

Comment s’est formée la théologie chiite?
Elle s’est développée en confrontation avec la théologie sunnite. Ce qui la distingue du sunnisme est sa doctrine de l’imam. Celle-ci repose sur le fait que le pouvoir, après la succession du prophète, revient aux imams qui sont ses descendants. Ils sont considérés comme impeccables, c’est-à-dire qu’ils ne commettent pas d’erreurs. Seuls détenteurs du pouvoir, ils sont aussi les seuls à pouvoir légitimement se faire les interprètes du Coran et de la loi.

Justement, l’imam a une fonction très différente chez les sunnites ou les chiites…
Oui, le mot ‘imam’ est polysémique. Il signifie à la base «celui qui est devant». Il peut donc dire celui qui est devant, lors de la prière à la mosquée, mais aussi celui qui est au-devant de la communauté, c’est-à-dire le chef de la communauté, ce qu’il est chez les chiites. Pour eux, l’imam est une figure sacrée. C’est celui à qui le fidèle doit obéissance. Par son intermédiaire, le fidèle va obéir à la loi religieuse et c’est aussi celui à qui le fidèle voue amour et dévotion. Un pacte lie ainsi le fidèle à l’imam, et il se renouvelle à travers les rituels, comme les pèlerinages.

À côté du Coran, quelles sont les sources textuelles propres au chiisme?
Le chiisme a bien sûr le même Coran et le même prophète que le sunnisme. En revanche, les sources textuelles qui constituent la sunna (ndlr les enseignements de Mahomet) et qui est matérialisé par les hadiths, sont différentes entre les deux branches de l’islam. Un hadith (ndlr. action du prophète) est constitué d’une chaîne de transmission et d’un texte.

«Pour les chiites, l’histoire se prolonge avec celle des imams, qui est considérée comme une histoire sacrée»

Chez les chiites, non seulement ce texte est sensiblement différent, mais la chaîne de transmission ne remonte pas aux compagnons du prophète, comme pour les sunnites, mais toujours aux imams. Pour les chiites, ce sont uniquement les imams les transmetteurs des propos du prophète.

Existe-t-il une littérature chiite qui soutient cette culture?
Oui, avec toute une littérature et une poésie chiites, mais l’histoire sacrée est aussi une notion importante dans le chiisme. Elle commence avec les premiers prophètes, Adam et toute la série des prophètes jusqu’à Mahomet. Or, pour les chiites, l’histoire se prolonge avec celle des imams, qui est considérée comme une histoire sacrée.

La branche majoritaire du chiisme reconnaît au prophète Mahomet douze successeurs spirituels et politiques, donc douze imams.
Oui, selon la doctrine chiite, le premier prophète est Ali et tous ses successeurs sont les descendants d’Ali et Fatima, la fille du prophète. Mais c’est une histoire tragique: ils sont tous morts en martyrs, à commencer par Ali, tué par l’épée alors qu’il était en prière dans une mosquée.

>Réécoutez en podcast cet entretien diffusé dans l’émissions radio «Babel» du dimanche 12 avril sur RTS Espace 2, ou via l’App Play RTS, sur smartphone<

Le troisième imam, Hussein, a lui aussi connu le martyre à Karbala en 680, un événement fondateur dans le chiisme. Pour clore cette succession d’assassinats, le douzième imam a donc été occulté: il a été caché et a disparu en 874. Il va réapparaître, lever une armée contre les ennemis de l’islam, prendre le pouvoir et régner pendant une quarantaine d’années. Ensuite, selon la doctrine chiite, ce sera le jour du jugement et la fin du monde. Il y a donc une eschatologie propre au chiisme.

On parle justement de messianisme, avec le retour du mahdi…
En effet, le douzième imam est appelé le mahdi, qui signifie «le bien guidé». C’est le Messie, en fait, et jusqu’à aujourd’hui, les fidèles attendent sa réapparition.

Les notions de martyre et de messie jouent donc un rôle dans la psychologie sociale chiite…
Tout à fait, le martyre est associé particulièrement à celui du troisième imam, Hussein, qui a refusé de porter allégeance au calife Yazid, et qui a dû combattre l’armée omeyyade pour faire valoir ses droits de succession. Il a connu le martyre dans une bataille à Karbala en 680, où l’armée omeyyade était beaucoup plus nombreuse. Il a perdu ses compagnons, une grande partie de sa famille et même un bébé. Dans le chiisme, cet événement est crucial, dans la mesure où il est revécu, raconté et rapporté chaque année dans des rituels que l’on appelle Achoura.

Cette fête d’Achoura, qui sera célébrée en 2026 le 26 juin, est donc une journée de jeûne et de commémoration…
Oui, Achoura est une expression de deuil. Tout le monde s’habille en noir et les fidèles pleurent. Ces célébrations ont lieu dans tout le monde chiite. Elles ont pour objectif de raconter et de garder la mémoire de cette bataille de Karbala, pour la transmettre aux générations futures. Il existe un corpus immense, particulièrement en poésie, qui revient sur cet épisode, mais aujourd’hui sa mémoire se transmet aussi par des chants, des films, des dessins animés ou des ouvrages pour les enfants.

En Iran, l’islam chiite est la religion officielle depuis 1501. Quelle évolution va-t-elle connaître jusqu’à la révolution de 1979, qui instaure la république islamique?
Le chiisme a beaucoup évolué depuis la dynastie des Safavides (ndlr. 1501 – 1736), car ils étaient, non pas chiites, mais soufis. Pour instituer le chiisme, ils ont donc fait appel à des oulémas venant de l’actuel Sud-Liban et du Bahreïn. Ce sont eux qui ont fondé le chiisme iranien. Par la suite, certains oulémas ont accepté de remplir des fonctions officielles, alors que d’autres sont restés loin du pouvoir, puisque dans le chiisme, tout pouvoir qui n’est pas celui de l’imam est injuste, il faut donc s’en tenir éloigné.

«L’ayatollah Khomeini a reformulé une doctrine qui stipule que le jurisconsulte se substitue à l’imam pour dire la loi»

Avec l’arrivée de la dynastie Qadjar (1789 -1925), les oulémas ont pris ensuite plus d’indépendance par rapport au pouvoir.  Enfin, les Pahlavi (ndlr dernière dynastie avant l’avènement de la république islamique, 1925- 1979) ont voulu être réformateurs et modernistes. Comme partout dans le monde musulman, les oulémas ont perdu de leurs prérogatives et de leur pouvoir. Ils n’avaient, par exemple, plus le monopole de l’éducation.

Dans les années septante, l’ayatollah Khomeini instaure une théocratie chiite unique à l’aide d’une doctrine qui met en place une République islamique inédite…
En fait, l’ayatollah Khomeini a reformulé une doctrine qui stipule que le jurisconsulte se substitue à l’imam pour dire la loi. C’est désormais à lui de statuer. Khomeiny, et c’est la grande nouveauté, va s’occuper non seulement des affaires religieuses, mais aussi politiques. Et plus que cela, il va diriger le pays. Ses idées vont aussi se mêler à d’autres idées de gauche, anti-impérialistes et tiers-mondiste, qui avaient cours à l’époque, tant dans les milieux islamiques que profanes.

L’Iran a longtemps joué la carte du défenseur des chiites dans le monde. L’avenir du chiisme contemporain dépend-il du clergé chiite iranien?
Il dépend à la fois du clergé chiite iranien et du clergé chiite irakien. Il est difficile de savoir ce qui va se passer avec la succession d’Ali Khamenei, puisque qu’on ignore où se trouve son fils, Mojtaba Khamenei et s’il est vivant ou blessé. Tout est laissé dans le mystère et le secret. Mojtaba Khamenei ne fait que donner des messages par l’intermédiaire des médias. Cela renvoie d’ailleurs au douzième imam qui, au début de son occultation, envoyait des messages à travers des émissaires. Mais pour ce qui est de la République islamique, on ne sait absolument pas ce qui va se passer sur le plan de la direction religieuse. C’est surtout une direction militaire que l’on voit.

Le politologue Jean-François Bayart soulignait l’absence de la dimension religieuse dans la succession d’Ali Khamenei. Son fils Mojtaba, choisi pour lui succéder, n’est en effet pas d’un rang clérical équivalent…
Effectivement, Mojtaba Khamenei n’a pas les qualifications religieuses requises pour être le Guide suprême, mais souvenons-nous que son père lui-même ne les avait pas. Il a néanmoins été désigné par Khomeini pour lui succéder. En fait, je pense qu’il a été choisi pour la force du symbole, c’est-à-dire pour son nom et pour la continuité à la fois du système religieux et du régime. (cath.ch/jds/cp/rz)

Sabrina Mervin, une spécialiste du chiisme
Née en 1958, l’historienne française Sabrina Mervin s’est formée à l’Institut national des langues et civilisations orientales, à Paris. Affectée comme chercheuse à l’Institut français du Proche-Orient, à Beyrouth, de 2004 à 2008, elle a ensuite codirigé durant 4 ans l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman. Aujourd’hui directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique et à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans, elle s’est spécialisée dans le chiisme contemporain. Elle a signé de nombreux ouvrages, dont Les mondes chiites et l’Iran (Paris, 2007, Ed. Karthala-IFPO, 484 p.). CP

Sabrina Mervin est spécialiste du chiisme contemporain | © Sabrina Mervin
15 avril 2026 | 17:00
par Rédaction
Temps de lecture : env. 8  min.
ayatollah (2), Chiites (28), Iran (92), Islam (422)
Partagez!