De 1960 à 1995 une augmentation de 200%
Suisse: Accroissement très important des suicides : Un tabou dont il faut parler
Lausanne, 7 mars 1999 (APIC) Le suicide, sujet tabou, n’a cessé de croître dans les statistiques de mortalité en Suisse. Or il ne s’agit pas de chiffres seulement, mais avant tout de drames inexprimés qui concernent non seulement les suicidés mais aussi leur entourage, familles, témoins, amis ou collègues, sans oublier le personnel soignant. Pour briser le silence qui entrave la prévention, Caritas-Vaud et la Coordination action prévention du suicide (CAPS) ont lancé une série de journées d’étude dans le but d’ouvrir un dialogue interdisciplinaire.
Les chiffres sont terribles! Le suicide représente, dans notre pays, un taux de mortalité supérieur à celui de la route. De 1960 à 1995, l’augmentation a été de plus de 200%. En 1995, on comptait 23 suicides pour 100’000 habitants, c’est-à-dire le double des Etats-Unis. «Pourquoi un tel accroissement de la violence contre soi?», s’interroge l’éthicien Hugues Poltier. Et d’inviter à sortir de l’alternative entre condamnation et permission, par une reconnaissance de la notion fondamentale de désir. «Comment le désir se retourne-t-il en destruction de soi? C’est que le suicide constitue la forme la plus extrême de l’échec du désir», analyse le philosophe vaudois. Il s’agit donc moins d’un désir de mort que d’un échec de la vie.
Tous les partenaires médicaux, sociaux, ecclésiastiques, juridiques, policiers et pompes funèbres, étaient invités. Rendre visible le réseau des compétences afin de mieux venir en aide, tel est l’objectif ambitieux et modeste fixé à ces assises «Nous voulons définir ensemble des pistes en vue d’un changement d’attitude vis-à-vis des suicidants et de leurs proches», a expliqué Pierre-Alain Praz, directeur de Caritas-Vaud, en ouverture de la première session organisée le 4 mars à Lausanne. Une vingtaine de journées semblables sont prévues jusqu’en novembre 1999 dans toute la Suisse romande. «Il y a beaucoup d’institutions compétentes», constate Anne-Marie von Arx-Vernon, psychothérapeute genevoise, «mais elles agissent en désordre. Il nous faut définir une visée commune dans la complémentarité.»
Offrir un espace d’écoute
Le propre d’une relation d’aide consistera par conséquent à reconnaître que le désir est le moteur de la vie, d’accepter que l’autre ait des raisons véritables qui motivent son acte, et surtout de renoncer au réflexe qui consiste à porter un jugement, considérant le suicidant comme responsable de «ce qu’il nous a fait». La seule attitude restera donc celle qui «donne à l’autre un espace d’écoute pour faire entendre la profondeur de son désespoir». Encore faut-il être conscient que l’on ne peut écouter l’autre sans s’écouter soi-même, ce qui nécessite de véritables lieux professionnels et un encadrement du personnel concerné.
La législation actuelle n’est pas satisfaisante, estime par ailleurs Hugues Poltier, car elle n’assure pas la couverture par les assurances des suites d’actes suicidaires (ou d’auto-mutilations), ce qui peut avoir de lourdes conséquences financières. «Il y a implicitement une condamnation morale, comme si l’on choisissait de se suicider», note l’éthicien. Les avocats en sont alors réduits à plaider l’acte involontaire, soit à cause d’une pathologie mentale, soit par suite d’accident. «C’est une hypocrisie qui a pour conséquence de travestir les statistiques et d’empêcher la mise en place d’une réelle politique de santé. La loi décourage ainsi l’issue thérapeutique qui serait nécessaire au suicidant.»
Cette absence de politique ne va pas sans répercussions morales: le suicidant pense avoir été victime d’un «moment de folie». Il endosse alors un statut de malade, ce qui ne l’encourage pas à revenir sur les sources de son acte. C’est d’autant plus dommageable que, dans notre société caractérisée par l’incertitude, dans l’ère des choix individuels, mais aussi de la solitude face à ces choix, les suicidaires ne peuvent que se sentir isolés face à leur sensation d’échec. Puisqu’ils ont perdu «le sentiment du possible» – ainsi que la confiance en autrui – offrir du temps à l’écoute est un élément capital. «C’est aussi vrai, souligne H. Poltier, en ce qui concerne l’entourage, afin que ce dernier trouve un espace où dire sa peine, sa révolte et son sentiment de culpabilité.»
Un faisceau de causes
Le psychiatre Dominique Baettig, directeur du Centre médico-psychologique pour adultes de Delémont, spécialiste du «stress post-traumatique» et du «debriefing», a présenté quelques-uns des facteurs de risques, tout en précisant que le suicide n’est jamais le résultat d’une seule cause, mais d’un cumul de facteurs. Il constate d’abord que 80% des suicides ont des causes psychiatriques: dépressions ou psychoses. Mais l’impulsivité ou l’agressivité, qui sont toujours aggravées en cas de consommation d’alcool ou de drogues, peuvent aussi conduire au suicide, lequel ne constitue pas une pathologie en soi. Statistiquement, le risque augmente avec l’âge; il concerne davantage les hommes que les femmes; les personnes seules sont plus menacées. Le taux varie également durant l’année, les périodes les plus concernées étant paradoxalement le printemps et l’été.
Faut-il hospitaliser les suicidants?
Une question se pose souvent: faut-il hospitaliser les suicidants? Le Dr Baettig est d’avis qu’une thérapie ambulatoire n’est possible que lorsque le milieu familial et l’entourage sont très solides. Pour les personnes solitaires, le seul moyen reste donc l’hospitalisation dans un hôpital généraliste ou, de préférence, dans un service psychiatrique. Cependant, relève encore Dominique Baettig, «expédier quelqu’un à l’hôpital en disant que l’on ne veut pas prendre de risque reviendrait à lui signifier: vous pouvez recommencer; ce n’est pas mon problème.» L’important, pour tous les professionnels et bénévoles concernés, reste donc de bien connaître le milieu psycho-social d’une personne suicidaire et de savoir travailler en réseau. La concertation issue de ces assises ne fait que commencer. (apic/spp/jms/ba)




