Les prêtres congolais de Fribourg dénoncent l’agression étrangère
RDC: Les rebelles consolident leur emprise sur le Congo avec l’appui d’armées étrangères
Fribourg/Kinshasa, 27 janvier 1999 (APIC) Alors que la situation en République démocratique du Congo (RDC) ne cesse de se dégrader, une quinzaine de prêtres congolais étudiant en Suisse refusent un silence «coupable et condamnable». Se voulant «la voix des sans voix» qui réclament le droit à la vie, ils dénoncent l’»agression étrangère» et les ravages de la guerre: familles brisées et traumatisées, viols, destructions des infrastructures sanitaires, sociales et éducatives, pillages des ressources naturelles au profit de l’étranger et d’une minorité avide de pouvoir.
Dans un mémorandum de six pages remis à l’évêché de Fribourg et aux ambassades du Saint-Siège, de RDC, du Rwanda, de Belgique, de France et des Etats-Unis à Berne, les signataires – pour la plupart étudiants de l’Université de Fribourg – soulignent que le peuple congolais, malgré une mosaïque de près de 400 ethnies, tient absolument à l’unité du pays. «Une unité qui n’est pas négociable, une intégrité territoriale nationale qui ne peut faire l’objet d’aucun marchandage».
Les prêtres congolais en appellent au président Kabila pour qu’il s’inscrive «dans une logique de loyales négociations entre tous les fils du pays, pour un projet de société consensuel et l’instauration d’un Etat de droit». Et de relever que le peuple a déjà versé son sang sous Mobutu pour mettre sur pied un nouvel ordre politique: «Par le biais de la Conférence Nationale Souveraine, il a déjà dit non à toute dictature!» Aux opposants, ils conseillent les moyens pacifiques, pour que les élections que le peuple congolais attend depuis plus de dix ans puissent être organisées dans des conditions raisonnables.
Rwandais et Ougandais, alliés hier, ennemis aujourd’hui
La prise de position des prêtres congolais en Suisse rappelle que la guerre a repris le 2 août dernier, après que Kabila eût renvoyé des Forces Armées Congolaises (FAC) les éléments rwandais et ougandais qui l’avaient aidé à s’emparer du pouvoir. Ces alliés encombrants s’étaient rapidement signalés par des actes dénoncés par la presse locale: viols, vols, transfert à Kigali et à Kampala de biens spoliés non seulement aux anciens barons du régime Mobutu, mais aussi volés aux ecclésiastiques et aux simples citoyens… Qui plus est, de hautes fonctions de l’Etat congolais étaient assumées par des étrangers.
Pour asseoir son assise populaire, écrivent les signataires du mémorandum, «le président Kabila commença à prendre ses distances vis-à-vis de ses anciens maîtres». Le renvoi des troupes étrangères provoqua le mécontentement de ceux qui voulaient fortifier leur pouvoir en s’appuyant sur elles, d’où le déclenchement de la rébellion. «Aujourd’hui, les agresseurs rwandais, ougandais et burundais sont présents dans six des onze provinces de la RDC: Nord-Kivu (Goma); Maniema (Kindu); Sud-Kivu (Bukavu); Province orientale (Kisangani); une partie du Katanga et de l’Equateur.» Pour chasser du pays les envahisseurs, Kinshasa a sollicité des soutiens extérieurs, et a obtenu l’envoi de contingents, notamment du Zimbabwe, d’Angola et de Namibie, mais aussi du Tchad et du Soudan. La Libye, quant à elle, soutient financièrement l’effort de guerre gouvernemental.
Le «régime de fait» de Kabila
«Nous constatons que les soi-disant rebelles qui ont décidé de prendre les armes sont ceux-là mêmes qui n’ont jamais pu avoir des assises populaires, malgré les richesses qu’ils ont accumulées pendant des années quand ils assuraient de hautes responsabilités de l’Etat, ou qui n’ont pas réussi à se faire accepter par la population», écrivent les prêtres congolais. Qui reconnaissent qu’à Kinshasa existe aujourd’hui «un régime de fait» dirigé par Kabila. «Même s’il n’est pas parvenu au pouvoir par la voie démocratique, les Congolais, dans leur majorité, acceptent cette réalité politique dans l’espoir de se doter, dans un proche avenir, d’institutions issues des élections libres et démocratiques.» Sur ce point, ajoutent-ils, les régimes de Kigali (Rwanda), de Bujumbura, (Burundi), et même de Kampala (Ouganda) «n’ont aucun modèle démocratique à proposer».
Les étudiants de l’Université de Fribourg soulignent qu’il est «plus que douteux» que les soldats réguliers ougandais, stationnés aussi loin de leurs frontières – plus de 400 km pour Isiro et même 700 km pour Kisangani – soient là dans le seul but de parer aux incursions des rebelles ougandais. Et de relever que d’après des sources crédibles (Le Figaro du 19-20 septembre 1998), la Banque Centrale de la RDC exporte annuellement 300 kg d’or, tandis que le Burundi, le Rwanda et l’Ouganda exportent respectivement 3 tonnes, 4 tonnes et 10 tonnes par an. «Or tout cet or, comme on le sait, est extrait des gisements miniers de la RDC et acheminé frauduleusement vers les pays susmentionnés».
L’expansionnisme de Kigali et de Kampala soutenu par des puissances occidentales ?
Face à cette «situation d’agression», les auteurs du mémorandum s’indignent de constater le mutisme de la communauté internationale, à commencer par l’ONU, l’Union Européenne, et la fameuse troïka occidentale (France, Belgique et Etats-Unis) censée plus informée que tous les autres sur les problèmes de la RDC. Et de se demander «si un complot international ne serait pas tramé contre la RDC en vue de trouver des solutions au problème épineux de la surpopulation du Rwanda. Car comment expliquer qu’à la déclaration du président rwandais selon laquelle ’les frontières coloniales ont fait leur temps’, il n’y ait pas eu de réactions fermes de la part de la communauté internationale ?».
Pour les ecclésiastique congolais, pas de doute que «dans leurs visées expansionnistes, les régimes de Kigali et de Kampala soient sûrement parrainés par des puissances occidentales qui chercheraient à les utiliser pour contrôler, voire monopoliser la gestion de nos ressources naturelles». La preuve? La présence de conseillers militaires américains auprès des forces armées rwandaises et ougandaises. Sinon, «comment le Rwanda, qui n’exporte que quelques bananes et un peu de café, peut-il disposer de stocks d’armes aussi impressionnants pour en fournir à ses alliés ?». Les marchands d’armes aussi sont accusés d’alimenter la guerre, car chaque camp, pour soutenir l’effort de guerre, a contracté des dettes remboursables par l’exploitation des richesses naturelles. «Ainsi donc, les fonds qui auraient dû être utilisés pour des projets nobles de reconstruction du pays servent désormais à acheter des armes et à honorer des dettes liées à cette guerre absurde». (apic/be)




