Attaques anti-chrétiennes, le fossé se creuse avec les extrémistes
Inde: Le Premier Ministre Atal Behari Vajpayee va jeûner pour protester contre l’intolérance
New Delhi, 28 janvier 1999 (APIC) Pour protester contre l’intolérance croissante visant les minorités religieuses en Inde, le Premier Ministre indien Atal Behari Vajpayee a annoncé jeudi qu’il va jeûner samedi, à la manière de Gandhi, dont c’est la «Journée du martyre». Ce geste spectaculaire illustre le fossé qui se creuse entre le chef du gouvernement, pourtant issu du parti nationaliste hindou BJP, et les extrémistes hindous qui assassinent les convertis et les «missionnaires chrétiens».
Pour ajouter au symbole, A. B. Vajpayee – accusé d’avoir favorisé l’intégrisme hindou des partisans de l’»Hindutva» – a choisi le 30 janvier, date anniversaire de l’assassinat en 1948 du non-violent Gandhi, le Mahatma (»la grande âme»), tombé sous les balles d’un brahmane fanatique. C’est certainement la première fois qu’un Premier Ministre entreprend un jeûne «dans le but d’engranger un capital moral», estiment les éditorialistes de la presse indienne, qui soulignent que le gouvernement de Vajpayee n’a presque plus de crédit moral.
Un Premier Ministre discrédité et sous pression
Le Premier Ministre est sous pression en Inde même et au niveau international après l’assassinat cruel samedi 23 janvier d’un missionnaire protestant australien et de ses deux jeunes enfants à Manoharpur, dans l’Etat d’Orissa. Ce jour-là, une foule fanatisée a brûlé vifs le pasteur baptiste Graham Staines (58 ans) et ses deux fils (âgés respectivement de 9 et 7 ans) qui dormaient dans leur voiture. Atal B. Vajpayee a invité la population à le rejoindre dans son jeûne «pour l’harmonie communautaire». La presse indienne se demande combien de membres du gouvernement – en visant particulièrement le Ministre de l’Intérieur L.K.Advani – un «dur» parmi les nationalistes hindous au pouvoir – vont participer à ce geste hautement symbolique.
Le parti nationaliste BJP tente également de mobiliser les autres partis qui, tout en appuyant la coalition gouvernementale, l’ont vivement critiqué sur sa gestion des relations entre communautés et le traitement des minorités.
Des membres du Cabinet du gouvernement se sont rendus sur place dans l’Orissa, visiblement sous la pression de la visite à New Delhi vendredi du sous-secrétaire d’Etat américain Strobe Talbott. Le gouvernement américain a fait part de sa préoccupation par le biais de son ambassadeur en Inde. Le président du BJP, Kushabhau Thakre, parle quant à lui de «conspiration internationale» en vue de déstabiliser le gouvernement Vajpayee. Mais le gouvernement ne présentera pas cette vue à la délégation américaine: il tentera de montrer que l’assassinat qualifié de «barbare» de la famille de missionnaires australiens n’obéit pas à un schéma, mais relève d’une «aberration» unique.
Les extrémistes annoncent l’intensification de leur campagne contre les chrétiens
Tandis que le Premier Ministre tente de regagner du crédit en se faisant le promoteur de «l’amitié entre les différences croyances», les fausses notes ont immédiatement fusé du côté des mouvements extrémistes hindous Bajrang Dal et VHP qui ont annoncé leur intention d’intensifier leur campagne contre les chrétiens d’Inde. Les deux organisations proches du BJP ont pourtant nié toute implication dans l’assassinat du missionnaire australien, tout en déclarant que ce qui s’était passé est une «réaction naturelle» des gens pour protester contre les conversions.
Tant le VHP que le Bajrang Dal affirment que les victimes faisaient des conversions parmi les membres des tribus, ce qui a fait naître la tension dans la région. Le premier vice-président du VHP, Giriraj Kishore, a déclaré que la léproserie de Baripada dirigée par le missionnaire baptiste australien Graham Staines «était à l’évidence une façade pour d’autres activités.’’ Il s’est référé au document «AD 2000 Plan», «un plan préparé par les missionnaires chrétiens, qui a fixé des objectifs spécifiques pour convertir des Hindous dans chaque Etat» de l’Union indienne.
«Une honte pour la nation»
L’accusation de conversion est dénuée de fondement, a déclaré pour sa part l’archevêque de New Delhi, Alan Basil de Lastic, après une prière œcuménique de deuil pour le missionnaire australien et ses enfants à la cathédrale du Sacré-Cœur de New Delhi. Le président de la Conférence des évêques d’Inde (CBCI) a qualifié cet assassinat «d’acte barbare et terroriste». La veuve, Gladys Staines, a déclaré au correspondant de l’APIC qu’elle n’en voulait pas aux assassins de son mari et de ses enfants et qu’elle allait rester en Inde avec sa fille Esther (âgée de 15 ans) pour poursuivre son œuvre. «Mon mari était très aimé des gens ici, a-t-elle souligné, et c’était le chef de la communauté chrétienne locale, c’est peut-être pourquoi il est devenu une cible pour effrayer les chrétiens». Elle a cependant refusé de commenter si cette mort faisait partie du plan des fondamentalistes hindous pour chasser les missionnaires du pays.
En attendant, ce triple meurtre n’a pas seulement traumatisé la communauté chrétienne, mais également de larges secteurs de la société indienne. Lui-même d’origine catholique, P. A. Sangma, un haut responsable du parti du Congrès, a déclaré que ce qui est arrivé en Orissa est une «honte pour la nation» et porte atteinte au caractère laïc de l’Etat indien. «C’est le résultat d’une rhétorique anti-chrétienne que même les leaders du BJP ont adoptée depuis qu’ils sont au pouvoir. L’Inde va de plus en plus s’isoler au sein de la communauté des nations», a souligné Sangma, ancien président du Parlement indien.
«Terrorisme religieux» alimenté par les durs du BJP
Pour Richard Howell, secrétaire général de l’»Evangelical Fellowship of India», dont Graham Staines faisait partie du Comité exécutif, pas de doute, il s’agit de «terrorisme religieux». Il a confié à l’APIC que les récents incident au Gujarat et en Orissa vient du fait que les fondamentalistes hindous ont commencé à avoir un sentiment d’impunité avec le gouvernement du BJP: «Avec le BJP au pouvoir, ils estiment pouvoir violer la loi et s’en tirer sans dommage parce qu’ils sont Hindous». Plusieurs mouvements chrétiens ont entrepris des manifestations devant les portes de la Cour Suprême à New Delhi pour demander une protection pour les chrétiens. Ils demandent aux 14 partis politiques qui soutiennent la coalition du BJP de lui retirer tout appui.
Pendant ce temps, l’Union des Supérieures majeures des congrégations catholiques – qui chapeaute près de 80’000 religieuses – a demandé davantage de protection de la part de l’Etat, dénonçant «une campagne concertée systématique» pour créer un sentiment de peur et d’insécurité parmi les membres de la petite minorité chrétienne (2,4% des 960 millions habitants de l’Inde, à 80% hindous). Les religieuses indiennes rappellent que le christianisme s’est implanté en Inde dès le premier siècle, que les chrétiens ont beaucoup apporté au développement national, et qu’ils n’ont jusqu’à présent jamais subi une telle violence planifiée contre les minorités. (apic/kna/hindu/akk/be)




