Suisse: Colloque universitaire pour les 50 ans de la Mission catholique polonaise en Suisse

«Une liberté parfois plus difficile à vivre que l’esclavage»

Par Marie-José Portmann

Fribourg,

(APIC) «La liberté peut se révéler plus difficile à vivre que l’esclavage». Le ton du professeur de philosophie de l’université de Cracovie, Jan Andrzej Kloczowski, était à la lucidité, lors du colloque universitaire, mis sur pied samedi et dimanche à l’Université de Fribourg, à l’occasion du cinquantenaire de la Mission catholique polonaise en Suisse. Le Père dominicain a souligné que l’Eglise de Pologne devait éviter l’écueil de la recherche des privilèges et donner la priorité à l’assistance aux plus pauvres.

«On ne sort pas de la maison de la certitude pour gagner d’un seul coup la terre promise, le voyage peut durer quarante ans. De la théologie de la libération à la théologie de la liberté, le professeur Jan Andrezj Kloczowski a balisé samedi à l’Université de Fribourg la longue route qui doit mener le peuple polonais à un sens renouvelé des responsabilités et à une foi personnelle. Pour lui, la première tâche de l’Eglise est celle de samaritain auprès des plus pauvres et non le rapprochement avec le pouvoir.

Alors que la Pologne caresse le projet de rentrer dans l’Union Européenne, le professeur de philosophie de Cracovie a mis en évidence les différences sociales et culturelles entre les sociétés occidentales et l’Europe de l’Est, qui a vécu l’expérience du totalitarisme soviétique. Le Père Kloczowski n’a pas hésité pas à parler d’une nation polonaise en esclavage, sous le régime du parti unique possédant les richesses et l’outil de production. Il a taxé d’»impasse idéologique» un marxisme maintenant l’utopie nationaliste d’une communauté entre les hommes, de la sécularisation du paradis sur terre, de la création d’une terre neuve et d’un homme nouveau par le biais de la science. Il a rappellé que face à cette idéologie, l’Eglise catholique est demeurée la seule structure européenne au sein du bloc soviétique pendant un demi-siècle.

Pas seulement un rôle politique

Son rôle ne s’est pas réduit à une opposition politique mais à la défense de l’identité de l’homme et de son indépendance spirituelle. Le cardinal et primat de Pologne Wyszinski a maintes fois réaffirmé la primauté de l’homme sur les structures. Sa théologie de la libération est basée sur l’incarnation, la solidarité entre l’homme et Dieu. En 1979, «Solidarnosc» a réuni tous les courants animés d’un sentiment d’injustice face à une société privée de toute initiative, l’Eglise mais aussi l’Etat clandestin, organisé déjà sous l’occupation nazie de la seconde guerre mondiale ou les «révisionnistes» qui demandaient un communisme à visage humain.

«Pain et liberté», tel a été le slogan repris jusqu’en 1980 à Poznam ou à Gdansk. Les grévistes des champs navals, y compris les non-croyants, ont trouvé dans la croix le symbole de leurs propres valeurs. Aucune utopie, aucune théorie n’était à la base du mouvement Solidarnosc, souligne le professeur. Mis au pied du mur, les gens voulaient tout simplement vivre comme de vrais êtres humains. Les Polonais n’ont pas versé dans l’insurrection romantique.

Une attitude non-violente à la «Martin Luther King»

En 1978, l’élection de Carol Wojtyla, archevêque de Cracovie à la papauté sous le nom de Jean-Paul II, est venue renforcer les aspirations à la liberté intellectuelle et politique du peuple polonais. Confronté à un système «irréformable», il a opté pour une attitude proche de celle de Martin Luther King, pour rétablir la «logique dans une réalité sociale brisée». La solidarité légale et clandestine, le dynamisme de toute une génération visant à établir des syndicats indépendants, ont été des grands moments de lutte non-violente. Après les «années d’état de guerre», sous le régime du général Jaruselski, le leader syndicaliste Lech Walesa a été élu président de la République et a entrepris de libéraliser l’économie avec l’aide de l’Occident. Mais très rapidement, les disparités sociales se creusent, entraînant en 1995 le succès des ex-communistes.

Le Père Kloczowski a repris à son compte les paroles de Simone Weil: «Le moment le plus dangereux n’est pas celui de la défaite, mais de la victoire». Avec le développement économique échevelé, la fièvre de la consommation, le chômage apparaît. Les personnes âgées tombées dans la précarité éprouvent la nostalgie de l’avenir assuré par le communisme. Il est vrai, rappelle le professeur Kloczowski, que le totalitarisme a deux visages, l’un masculin qui impose ses solutions de manière policière, l’autre féminin, qui assure le minimum vital aux citoyens.

L’écueil des privilèges et de la fuite des responsabilités

«Quand le démon du communisme a disparu, d’autres ont surgi, a souligné le prêtre et ce sont eux qui empêchent l’Eglise de Pologne d’être adulte». Le Père dominicain a cité la recherche des privilèges dans les relations avec l’Etat, le confort et le consumérisme. Il a insisté sur les consignes de Vatican II, reprises inlassablement par Jean Paul II: l’Eglise doit être pauvre et chercher le chemin vers les hommes et les femmes, leur dignité.

Le Père Kloczowski a constaté aussi la persistance d’une mentalité de «captif» chez les Polonais, qui cherchent toujours à rendre des tiers responsables à leurs difficultés. La tentation est grande d’évacuer la responsabilité et la liberté. La liberté économique et sociale implique la responsabilité, et pas seulement au niveau social et privé. «Les catholiques polonais doivent passer par-dessus leur mépris de la politique qu’ils considèrent comme quelque chose de sale. Ils ne peuvent plus se contenter d’être des catholiques une heure par semaine, à la messe du dimanche, pour retourner ensuite à leurs petites affaires. Ils doivent créer des partis centristes, face à l’efficacité des forces communistes», a insisté le dominicain.

Evangéliser à la liberté et à la responsabilité

«L’attachement de la grande majorité des Polonais à l’Eglise ne se traduit pas dans leur mode de vie. L’augmentation du nombre des pauvres demande que l’on s’organise à l’échelle des paroisses. La théologie de la libération doit faire place à une théologie de la liberté, qui implique la responsabilité non seulement au plan privé mais au plan social,» a répété le père dominicain. L’intelligentsia polonaise doit favoriser le laïcat dans l’Eglise, enraciner l’évangélisation dans la formation des adultes. L’imaginaire religieux de l’Eglise populaire évolue. La campagne vieillit. C’est dans les villes que naissent aujourd’hui les vocations sacerdotales. Pour le Père Kloczowski qui est en contact constant avec la jeune génération, les plus jeunes ne connaissent pas la difficulté du passage des anciens rites à ceux de Vatican II. Ils se posent de vraies questions sur le Christ et ont soif de vie spirituelle, de nouveaux types de communautés. Ils ont besoin d’une théologie qui leur donne le sens profond de la liberté et de la responsabilité. (apic/mjp)

29 octobre 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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