Changez d’attitude à l’égard des chrétiens, eux-mêmes ont changé
New York: 170 intellectuels juifs et érudits américains interpellent leurs coreligionnaires
New York/Chastre/Rome, 13 septembre 2000 (APIC) 170 intellectuels juifs américains interpellent leurs coreligionnaires afin qu’ils changent d’attitude à l’égard des chrétiens. «La chrétienté a énormément changé» en ce qui concerne sa vision et son attitude à l’égard des juifs et du judaïsme, estiment-ils dans une pleine page de publicité publiée par «The New York Times» et «The Sun» de Baltimore.
Les 170 érudits ont demandé aux juifs d’adopter un revirement correspondant, «juifs et chrétiens priant le même Dieu». Dans une «déclaration sur les chrétiens et le christianisme» dont le titre hébreu et biblique est «Dabru Emet» (»Dites la vérité», une instruction du Seigneur qui se trouve dans le livre du prophète Zacharie), ils précisent que les juifs et les chrétiens ont accepté les principes moraux de la Torah. Ce n’est pas la première fois que des voix juives demandent une meilleure compréhension du christianisme de la part de la communauté juive, où trop souvent dominent clichés, préjugés et méconnaissance des positions chrétiennes.
«Chrétiens et Juifs pour un Enseignement de l’Estime» saluent la déclaration juive
L’association internationale «Chrétiens et Juifs pour un Enseignement de l’Estime» (CJE), dont le siège est établi à Chastre en Belgique, a salué lundi «avec émotion et reconnaissance» la publication la veille d’une «Déclaration juive sur les chrétiens et le christianisme», document résultant d’un projet national américain de savants juifs.
La déclaration juive publiée le 10 septembre et signée par 170 personnalités du monde scientifique juif américain, commence par prendre acte du changement «spectaculaire et sans précédent» qui s’est produit ces dernières années» dans les relations entre juifs et chrétiens. Sont évoquées, entre autres, les déclarations de repentance d’instances officielles des Eglises, qui ont demandé pardon pour les torts causés aux juifs et au judaïsme par des chrétiens, et qui ont admis la nécessité d’une réforme de l’enseignement ecclésial pour reconnaître l’Alliance éternelle de Dieu avec le peuple juif» et la contribution du judaïsme à la
civilisation mondiale et à la foi chrétienne elle-même».
Le «groupe intercommunautaire de savants juifs» qui a porté la déclaration comprend des noms tels qu’Irving Greenberg, Léon Klenicki, David Rosen ou encore David Sandmel. Les signataires estiment qu’»il est temps pour les juifs d’être au courant des efforts que font les chrétiens pour rendre honneur au judaïsme» mais aussi de «réfléchir à ce que le judaïsme peut dire du christianisme à présent». Suivent huit propositions visant à promouvoir les relations entre juifs et chrétiens.
Huit propositions pour promouvoir les relations entre juifs et chrétiens
«Juifs et chrétiens adorent le même Dieu»: sur cette base, les juifs peuvent reconnaître et même se réjouir, souligne la déclaration, que grâce au christianisme, des millions d’êtres humains sont entrés en relation avec le Dieu d’Israël, même si le culte chrétien reste un choix religieux non viable pour les juifs.
«Juifs et chrétiens s’en remettent à l’autorité du même livre»: la déclaration désigne ici la bible hébraïque, intégralement reprise dans l’Ancien ou Premier Testament de la Bible chrétienne. Malgré les interprétations diverses des uns et des autres, le document met en relief le prix que juifs et chrétiens attachent pareillement à l’enseignement biblique sur le Dieu créateur, sur le Dieu qui fait alliance avec son peuple, sur la révélation de Dieu par sa Parole et sur le salut offert par Dieu à Israël et au monde entier. La déclaration invite les chrétiens à «respecter le droit des juifs à la terre d’Israël».
Elle compte sur leur collaboration pour défendre, dans le sillage de la Torah» (c’est-à-dire de l’enseignement biblique), «la sainteté inaliénable et la dignité de chaque être humain».
«Le nazisme n’était pas un phénomène chrétien», observe la déclaration. Mais elle précise: sans la longue histoire de violence et d’antijudaïsme chrétiens contre les juifs, l’idéologie nazie n’aurait pu avoir de l’influence ni parvenir à ses fins». C’est pourquoi elle encourage les
efforts des chrétiens, notamment des théologiens, pour repousser «l’enseignement du mépris» à l’égard du judaïsme et du peuple juif, et «cela sans reprocher aux chrétiens les fautes commises par leurs ancêtres».
L’avenir est au respect mutuel, non à l’assimilation, ni au syncrétisme
La déclaration avertit qu’»une différence humainement inconciliable» ne pourra être abolie entre chrétiens et juifs «tant que Dieu n’aura pas racheté le monde entier, comme promis dans l’Ecriture sainte». Cette différence porte sur leur tradition respective: la connaissance et l’amour de Dieu passe par Jésus-Christ, selon les chrétiens; elle passe par la Torah, selon les juifs. «Au lieu de prétendre avoir par rapport aux autres une interprétation plus juste, voire de chercher à conquérir le pouvoir sur eux, chrétiens et juifs sont appelés à respecter la fidélité de chacun à l’égard de sa tradition.»
Un document qui fera date dans l’histoire des relations entre chrétiens et juifs
«L’amélioration des relations entre chrétiens et juifs n’affaiblira pas la pratique juive», affirme la déclaration. L’avenir est au respect mutuel, non à l’assimilation, ni au syncrétisme.
Enfin, la déclaration appelle juifs et chrétiens à œuvrer ensemble pour la justice et pour la paix, et cela au nom même d’un regard de foi sur l’état de non-rédemption du monde, qu’illustre la persistance de la persécution, de la pauvreté, de la déchéance et de la misère humaines». Ce document, qui «encourage les uns et les autres à dire la vérité», fera date dans l’histoire des relations entre chrétiens et juifs, assure l’association CJE.
Publication d’un témoignage de feu Emmanuel Levinas sur le christianisme
Dans le contexte des relations entre chrétiens et juifs, il faut noter la publication en italien d’un texte du philosophe Emmanuel Levinas. «Je voulais raconter, simplement, comment au fil des années, mon attitude envers le christianisme a changé, notamment grâce à la lecture de Franz Rosenzweig.» C’est ce qu’a écrit le philosophe Emmanuel Levinas, mort en 1995, dans un texte sur le christianisme rédigé en 1987. Ce témoignage vient d’être publié en italien sous le titre «Judaïsme et christianisme» (1).
Le philosophe français d’origine lituanienne raconte en détail son cheminement personnel par rapport au christianisme. Il évoque également le thème de la Shoah. «Deux choses étaient particulièrement claires, explique-t-il. D’abord le fait que tous ceux qui participaient à la Shoah avaient reçu le baptême catholique ou protestant dans leur enfance: cela n’avait en rien été un obstacle pour eux ! Et, deuxièmement, une chose très importante: c’est à cette époque que j’ai découvert ce que vous appelez la charité et la miséricorde. Partout où il y avait une soutane noire, il y avait un refuge.»
La soutane noire, un refuge
Levinas a lui-même bénéficié de cette charité. «Je dois la vie de ma petite famille à un monastère dans lequel ma femme et ma fille ont trouvé refuge, raconte-t-il. La mère de ma femme a été déportée mais ma femme et ma fille ont été protégées par les sœurs de Saint Vincent de Paul.»
Il ajoute: «Avant la guerre, en lisant Rosenzweig, j’ai découvert la thèse sur la possibilité philosophique de penser la vérité comme une ouverture vers deux formes: la forme juive et la forme chrétienne. Une position extraordinaire: la pensée ne peut se réaliser pleinement à travers une seule voie. La vérité métaphysique serait possible essentiellement à travers deux expressions. Je ne suis pas toujours d’accord avec les articulations du système Rosenzweig. Je ne crois pas qu’elles soient valables de façon définitive telles qu’il les développe. Mais la possibilité de penser sans faire de compromis et sans trahisons, sous les deux formes, la forme juive et la forme chrétienne, celle de la miséricorde chrétienne et celle de la Torah juive, m’a permis de comprendre la relation entre le judaïsme et le christianisme dans leur ’positivité», en d’autres termes, dans leur possibilité de dialogue et de symbiose.»
«La vérité divine se dérobe à celui qui voudrait ne la saisir que d’une main»
Philosophe juif allemand, Franz Rosenzweig (1886-1929) a publié son œuvre majeure en 1921: «L’Etoile de la Rédemption». Il y montre pourquoi, alors que la culture ambiante le pressait d’adhérer au christianisme, il a choisi de vivre en juif plus que jamais. Le titre de l’ouvrage fait allusion à la célèbre étoile de David. Rosenzweig en tire parti pour situer les grandes questions de la vie en relation avec Dieu, l’homme et le monde. «La vérité divine se dérobe à celui qui voudrait ne la saisir que d’une main», écrit-il dans «L’Etoile de la Rédemption».
«J’ai accueilli de façon très positive la déclaration du Concile Vatican II ’Nostra Aetate’, poursuit le philosophe. J’ai compris le christianisme dans sa dimension de ’vivre et mourir pour tous les hommes’. Les chrétiens accordent une grande importance à ce qu’ils appellent la foi, le mystère, le sacrement. A ce sujet, je voudrais vous raconter une petite histoire: Hanna Arendt, quelque temps avant sa mort, racontait au micro d’une radio française que lorsqu’elle était enfant, dans sa ville natale de Königsberg, elle dit un jour au rabbin qui lui enseignait la religion: ’J’ai perdu la foi’.»
«Le rabbin lui répondit: ’Qui te la demande?’ La réponse est très révélatrice. Ce qui importe n’est pas la foi mais le ’faire’. ’Faire’ implique certes un comportement moral mais aussi le rite. Mais y a-t-il une différence entre ’croire’ et ’faire’ ? Que signifie ’croire’ ? De quoi la foi est-elle faite ? De mots ? D’idées ? De convictions ? Avec quoi croyons-nous ? Avec tout notre corps ! Avec tous nos os (cf. Psaume 35, 10). Le rabbin voulait dire: ’Bien agir, c’est croire’. Voilà ma conclusion.» (apic/zenit/cip/cns/be)




