Belgique: Colloque africain à l’Institut " Lumen Vitae»
Théologie africaine: état des lieux et perspectives
Bruxelles, 5 juillet 2000 (APIC) Un colloque organisé à l’Institut «Lumen Vitae», à Bruxelles, s’est tenu à l’initiative de Missio/Belgique et de l’asbl africaine Cerda (Centre d’éducation et de réflexion pour le développement des communautés africaines). Plusieurs intervenants africains ont débattu autour du thème de la théologie africaine, pour en faire l’état des lieux et en situer les perspectives. Ce colloque, a été mis sur pied le jour même où la République démocratique du Congo célébrait le 30 juin, dans la plus grande détresse, le 40e anniversaire de son indépendance,
D’entrée de jeu, Bilolo Mubabinge a posé cette question provocante: » A-t-on besoin d’une théologie en Afrique ? «. Ainsi formulée, la question révèle un malaise fondamental, a-t-il constaté : qui pose la question ? à partir d’où ? pour qui ? pourquoi ? en quelle langue ? Pour répondre à la question de savoir si on a besoin d’une théologie en Afrique, l’orateur a jugé utile de stigmatiser d’abord les différents problèmes auxquels l’Afrique est confrontée aujourd’hui: menaces d’extraversion, d’absence sur l’échiquier mondial, de disparition totale (même sur le plan démographique), manque d’initiatives pour gérer l’avenir, bref: menace d’impuissance;
Pour Bilolo, les défis ne résident pas dans ces menaces, mais dans les objectifs que doit s’assigner l’Africain moderne: capacité d’autodétermination culturelle et historique, lutte contre le racisme, compétitivité… Face à ces défis majeurs, le rôle du théologien africain doit être celui d’éclaireur. Il doit s’il veut être utile à l’Afrique, s’engager dans la compétition caractéristique du monde actuel et faire valoir la » Kamité » (l’africanité) dans l’espace théologique.
L’Africain, incurablement religieux ?
Raphaël Ntambwe a pour sa part interpellé les théologiens africains sur le savoir et le pouvoir que donnent les nouvelles techniques de l’information et de la communication, sur les recherches biotechnologiques, les valeurs qui coexistent avec ce savoir et ce pouvoir, comme la laïcité, la démocratie et l’homogénéisation (ou mondialisation). Selon Raphaël Ntambwe, ces mythes empêchent la théologie africaine d’élaborer de nouvelles alternatives : mythe de » l’Africain incurablement ou ontologiquement religieux «; mythe de » la culture traditionnelle africaine comme réservoir des valeurs pouvant permettre à l’Africain de mieux vivre sa foi chrétienne «. A l’heure où la société s’organise en marge de l’hypothèse » Dieu «, quel intérêt y a-t-il à ressasser que » l’Africain est incurablement religieux » ?, et à considérer la culture traditionnelle africaine comme un réservoir des valeurs qu’il suffit de prendre en compte pour faire émerger un christianisme authentiquement africain ?
«Théologiser» en langues africaines
Josée Ngalula s’est de son côté interrogé: » En quoi le langage religieux de l’Afrique intéresse-t-il la théologie africaine ? » La théologie africaine, selon elle, ne tiendra jamais sur ses deux jambes tant que les théologiens africains ne sont pas encore parvenus à «théologiser» en langues africaines. Elle a ensuite dénoncé les plaintes souvent entendues dans les milieux africains: les langues africaines sont pauvres et ne disposent pas de concepts techniques pour exprimer le mystère de Dieu.
Josée Ngalula a relevé, exemples à l’appui, que ce sont les mots du langage courant (véhiculaire) qui ont été utilisés par les premiers penseurs chrétiens pour en faire des termes techniques que nous connaissons aujourd’hui. S’appuyant sur la linguistique contemporaine, Josée Ngalula a affirmé que toutes les langues humaines possédaient des potentialités illimitées pour désigner des réalités nouvelles. «Ce ne sont donc pas les langues africaines qui sont pauvres, mais plutôt les traducteurs et les locuteurs qui sont ignorants de leurs subtilités !» Aussi a-t-elle invité les théologiens africains à se mettre à l’école des communautés chrétiennes d’Afrique qui sont en train d’élaborer spontanément un nouveau lexique de base pour dire et exprimer la foi chrétienne. Pour conclure, Josée Ngalula en a appelé à la création d’un centre (des centres) d’analyse du (des) discours religieux africain(s) en vue de l’édition de dictionnaires spécialisés.
Une théologie à la recherche de son identité
Dans une intervention sur » Challenges to African theological methodology «, Anthony Njoku a montré que la théologie africaine est devenue adulte : aujourd’hui, beaucoup de théologiens africains écrivent et enseignent différents aspects de la théologie africaine. Cependant, la théologie africaine est encore tributaire de la théologie occidentale en ce sens qu’elle fait usage des langues et des catégories de pensée étrangères à l’Afrique. La théologie africaine doit encore chercher sa propre voie, sa propre identité. Pour Anthony Njoku, l’un des problèmes majeurs de cette recherche d’identité propre est celui de la méthodologie théologique. A ce niveau plusieurs défis sont à relever par les théologiens africains s’ils veulent produire un discours théologique qui soit contextuel et pertinent pour l’Afrique : le lieu et la langue de production du discours théologique, les destinataires de ce discours ou encore les thèmes de ce discours…
Un débat fécond
Mgr Alfred Vanneste, doyen fondateur de la Faculté de Théologie de Lovanium à Kinshasa, a évoqué ses souvenirs personnels sur l’émergence de la théologie africaine. Partant du modeste débat qui, en 1960, l’opposa à Mgr Tarcisse Tshibangu, son élève, aujourd’hui évêque de Mbuji-Mayi, au Kasai oriental, il a affirmé n’avoir jamais nié la possibilité d’une théologie africaine. C’était, a-t-il encore affirmé, une question d’accent. Alors que T. Tshibangu insistait sur la diversité ou la particularité, il insistait, lui, sur l’unité et l’universalité.
Mgr Vanneste s’est félicité que ce débat de 1960 ait eu lieu, car il a permis aux Africains de prendre conscience de leur vocation théologique. Aujourd’hui, la pluralité théologique est un fait indéniable; la théologie africaine a désormais sa place dans le concert théologique du monde. Alfred Vanneste a enfin estimé que le débat sur la théologie africaine ne peut être clos totalement tant que perdure la salutaire tension entre l’unité et la diversité, l’universalité et la particularité. (apic/cip/pr)




