Le théologien Leo Karrer en appelle au courage des évêques vis-à-vis de Rome
APIC-Interview:
Une marge de manœuvre en peau de chagrin
Par Josef Bossart, de l’APIC
Fribourg,
(APIC) Le professeur de théologie morale à Fribourg, Leo Karrer, critique sévèrement la profession de foi que l’on attend des titulaires de fonction au sein de l’Eglise. Rome exige «l’obéissance religieuse de la volonté et de l’intelligence», estime le président de la Conférence des théologiens de la pastorale de langue allemande et professeur à l’Université de Fribourg, dans une interview accordée à l’agence APIC. «Il faut aujourd’hui des évêques courageux face à un magistère qui restreint toujours plus leur marge de manœuvre».
Les évêques allemands viennent de valider la traduction officielle de la profession de foi prescrite en 1989 et en 1998 par Rome aux titulaires de fonctions ecclésiastiques. Des voix, dont celle de la Conférence des théologiens en pastorale de langue allemande, s’élèvent contre ce que d’aucuns considèrent comme un acte d’allégeance.
APIC: Leo Karrer, d’où vient cette vénération romaine de la profession de foi?
Leo Karrer: Pour arriver à une discipline uniforme, Rome rend tout à coup obligatoire une déclaration d’adhésion sous serment qui dépasse ce qui était acceptable jusqu’à aujourd’hui sur le plan théologique. On exige l’obéissance de la volonté et de l’intelligence à l’enseignement du pape et des évêques. Ainsi, si le pape dit que la discussion sur le sacerdoce féminin est close, cette position est considérée comme un enseignement définitif de l’Eglise et l’on ne peut plus en débattre. Quiconque au sein de l’Eglise remettrait ce principe en cause, s’exposerait à des sanctions.
APIC: Ce pourrait être l’une des conséquences concrètes de la profession de foi?
Leo Karrer: Absolument. Et cela pose une question fondamentale: que va-t-il advenir de la relève scientifique en théologie, si l’on exige des chercheurs une obéissance aveugle? Il vaudrait mieux privilégier l’argumentation biblique et l’interprétation théologique. Je sens grandir la peur parmi les meilleurs étudiants en théologie: «Suis-je inféodé ou puis-je encore exprimer honnêtement mon opinion? Et si j’écris quelque chose qui ne correspond pas exactement aux vues de Rome, est-ce que cela signifie la fin de mes ambitions professionnelles?» Nous connaissons déjà trop de théologiens à qui on a retiré le droit et à l’enseignement au sein de l’Eglise, pour des raisons que personne ne s’explique.
APIC: Pour savoir si elles s’inscrivent dans le droit fil des directives romaines, les publications seraient donc examinées, jusque dans les notes de bas de page,?
Leo Karrer: Exactement. Il existe des cas de procédures obscures qui éveillent les soupçons d’arbitraire. Souvent réduits à l’impuissance, même les évêques se sentent floués et réagissent en conséquence. Sans pour autant aller jusqu’à faire sauter les verrous du système.
APIC: Les évêques devraient donc protester dès à présent?
Leo Karrer: Oui, l’heure a sonné pour les évêques! Ils doivent beaucoup plus s’impliquer dans le champ de tensions entre la base, les prises de conscience du peuple de Dieu et les mesures romaines de centralisation, visant la «recléricalisation».
APIC: Pourquoi alors, d’après vous, les évêques n’agissent-ils pas?
Leo Karrer: Plus d’un parmi eux s’emploient à affaiblir ou à adoucir les effets de ces mécanismes malsains. Certains jugent qu’il ne faut pas attiré l’attention sur ces éléments délicats. D’autres que l’on peut se mettre en dissidence tout en restant loyal à l’Eglise. Au fond, ils espèrent sortir de cette situation sans faire de vague.
Et c’est là bien le problème: au moment du Jubilé de l’an 2’000, le pape prononce une impressionnante demande de pardon, une confession des fautes. Par ce geste, sans que l’on s’en rende vraiment compte, l’Eglise a pleinement reconnu les droits de l’homme et Jean-Paul II a engagé l’Eglise à respecter les droits humains. Dans le même temps, la même Eglise donne régulièrement des signes inverses, comme si elle oubliait ses propres principes. On peut s’imaginer les répercussions incalculables d’une telle attitude!
APIC: Comme si l’appareil administratif de l’Eglise créait des symboles inverses?
Leo Karrer: L’institution administrative et empirique crée des contre symboles à ce qui constitue le message le plus extraordinaire de l’Eglise. Le voyage du pape en Israël, la confession des fautes et également l’engagement de Jean Paul II pour les droits de l’homme sont autant de signes puissants vers l’extérieur. A l’intérieur, cependant, on fait exactement le contraire. On propose au monde les valeurs morales les plus hautes alors que dans son coin, on ne lève pas le petit doigt pour les promouvoir les valeurs. A ce jeu, l’Eglise perd toute crédibilité et prête le flanc au cynisme.
Crispée par la peur et la volonté de tout garder sous contrôle, l’Eglise ne remarque pas qu’elle prêche une double morale. On se borne à agir tactiquement. Peter Hünermann, un théologien, pourtant très lié à l’Eglise, parle d’»incitation au parjure».
C’est ainsi que l’on fait fuir les gens de bonne volonté, engagés à l’échelon local. A cause de la profession de foi, la théologie scientifique est tournée en dérision alors qu’elle est confrontée à de nombreux défis sociaux.
APIC: Les théologiens pourraient être condamnés à faire de l’art pour l’art?
Leo Karrer: Les gens s’étonnent: «Vous ne pouvez pas travailler de façon scientifique et théologique si votre premier souci est d’obéir et de vous soumette à l’exégèse actuelle du magistère.»
Pourtant, que sont devenus les droits humains, la liberté religieuse, la liberté de foi et de conscience, autant de valeurs rejetées par le pape Pie IX il y a 150 ans? L’Eglise d’aujourd’hui les a faites siennes et ceux qui ont fait acte d’obédience à l’époque agiraient aujourd’hui contre l’esprit de l’Eglise. Il faut mettre ces contradictions en évidence! D’autant que la formulation très vague de la profession de foi préconisée par Rome laisse la porte ouverte à toutes les interprétations.
L’Eglise se fait du mal à elle-même. Il est de notre devoir, à mon avis, au nom de la mission et de la crédibilité de l’Eglise, de nous opposer en toute loyauté à cette profession de foi imposée aux serviteurs de l’Eglise. Sous peine de trahir ce qui nous rend notre Eglise si précieuse et si digne d’attachement.
APIC: Vous attendez cette résistance loyale des évêques, en premier lieu?
Léo Karrer: Oui et ils devraient cesser de se tenir constamment sur la réserve et de se contenter de timides écarts à l’intérieur de l’institution. Cesser également de justifier à l’extérieur des positions dont ils souffrent et qui ne sont pas défendables pour les hommes intelligents qu’ils sont. Certes, les engagements contraignants sont indispensable à la vie de l’Eglise. Personne ne le conteste. Mais les évêques devraient pouvoir tirer la sonnette d’alarme, lorsqu’une façon de procéder est devenue obsolète. Ils devraient oser prendre de la distance bâtir des ponts au-dessus des champs de tension. J’aimerais que les évêques prennent de l’audace car leur latitude et leur rayon d’action par rapport aux préceptes de Rome se réduisent comme peau de chagrin.
APIC: Comment expliquez-vous cette évolution?
Leo Karrer: L’Eglise possède une éthique et un message très exigeants. Mais avec ce qu’elle montre à l’extérieur, elle se blesse constamment, perd toute son efficacité et son audience. Elle n’est plus prise au sérieux, et je pense ici surtout à la jeunesse. Cela fait mal quand on pense au merveilleux instrument qu’est l’Eglise, en fin de compte.
Prenons le débat autour des exorcismes, des indulgences ou encore de l’instruction des laïcs: autant de réactions de défense d’un système qui ne remarque pas que les hommes sont préoccupés par d’autres questions. A cet égard, le pape Jean Paul II constitue une grande chance, pour l’Eglise de ce temps, d’entrer en relation avec le grand public.
APIC: Quels sont les carences majeures du système?
Leo Karrer: Le système très centralisé de l’Eglise catholique n’est plus à même d’appréhender, par elle-même et de façon différenciée, toutes les nuances de la réalité. Elle est sur la défensive et ne remarque plus le potentiel d’espérance et de force qu’elle pourrait développer à l’avenir. Je ne suis pas de ceux qui réduisent tout à des rapports de force et à des questions de puissance, bien sûr que non. Mais la grande faiblesse de notre Eglise, organisée autour d’un pouvoir central, c’est la perte de son sens des réalités.
Je vois combien de fidèles l’Eglise a épuisés, consternés et rendus amers. Des jeunes gens m’avouent qu’ils aimeraient bien étudier la théologie mais pas pour cette «boutique-là. Vous voyez les opinions qui ont cours à propos de l’Eglise. Les questions que nous venons d’évoquer ne sont pas seulement d’ordre technique pour cette grande organisation ecclésiale. Elles symbolisent et manifestent, ce pour quoi l’Eglise vit.
Indication aux rédactions: Une photo digitale de Léo Karrer est à disposition auprès de l’agence APIC à l’adresse:
(apic/job/mjp)
APIC – Interview
Une initiative «prophétique»
du Père Werenfried van Straaten
Campagne financière catholique en faveur de l’Eglise
orthodoxe russe laminée par 70 ans de communisme
Jacques Berset, Agence APIC
Königstein, 2novembre(APIC) Considérée comme inféodée aux maîtres du
Kremlin, l’Eglise orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou est longtemps
passée pour «l’ennemi» aux yeux de certains milieux catholiques occidentaux. Aujourd’hui, révolution copernicienne: ces mêmes catholiques sont
sollicités par l’oeuvre internationale «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED)
pour venir en aide matériellement aux 6’000 prêtres de cette Eglise laminée
par plus de 70 ans de régime communiste. Des donateurs de longue date s’offusquent, des évêques russes se méfient du «prosélytisme du Vatican», le
pape Jean Paul II, quant à lui, serait enthousiaste!
L’AED veut en effet récolter annuellement 1’000 dollars pour venir en
aide, à travers la hiérarchie orthodoxe locale, à chacun des quelque 6’000
prêtres russes. Mariés, souvent chargés de familles nombreuses, ils vivent
pour une partie d’entre eux dans une véritable misère matérielle aggravée
par la profonde crise économique que traverse actuellement la Russie. Comment en effet faire face avec un revenu qui n’atteint pas 50 francs suisses
par mois?
Nouveau coup de bluff du Père Werenfried van Straaten, le «père au
lard», fondateur de l’AED, ou initiative «prophétique» de réconciliation
entre l’Eglise catholique et l’orthodoxie? Notre interview de ce religieux
prémontré de 81 ans qui en déconcerte plus d’un avec son passé qui lui valut le célèbre surnom de «dernier général de la guerre froide».
APIC:Comment expliquez-vous la nouvelle orientation que vous imprimez à
l’Aide à l’Eglise en Détresse?
PèreWerenfried:Ce n’est pas vraiment une nouvelle orientation: nous continuons tout ce que nous avons fait jusqu’à maintenant en faveur des Eglises catholiques en Europe de l’Est. Dans l’ancienne Union soviétique, étant
donné que nous avons plus de possibilités, notre aide à l’Eglise catholique
a même été doublée, voire triplée. Cette aide à l’Eglise orthodoxe russe
vient en plus.
Certes, il y a de l’hostilité entre certains milieux catholiques et les
orthodoxes russes. Ces derniers craignent de se faire «acheter» par le Vatican. Du côté catholique, certains ne comprennent pas toujours qu’on aide
une Eglise comme l’Eglise orthodoxe russe, qui n’a pas toujours été très
tendre par exemple envers les catholiques de rite byzantin.
Cependant, j’ai d’abord discuté toute cette action avec les responsables
de l’Eglise gréco-catholique (uniate) d’Ukraine, et ils se sont déclarés
complètement d’accord. Les uniates ukrainiens ne sont qu’une minorité de
cinq millions de catholiques, en comptant la diaspora. A cela s’ajoute une
très petite minorité catholique latine, auparavant seulement à Saint-Petersbourg et à Moscou, et qui fut plus tard dispersée durant les déportations staliniennes sur tout le territoire de l’ancienne URSS.
APIC:La priorité ne devrait-elle pas aller à l’Eglise catholique locale?
PèreWerenfried:Naturellement, l’Eglise catholique locale bénéficie de
notre aide en priorité. Elle a le droit d’être desservie pastoralement,
partout où les catholiques se trouvent actuellement, et les orthodoxes
commencent à le comprendre. L’AED aide par exemple Mgr Joseph Werth, administrateur apostolique de Sibérie, à Novossibirsk. Mais il s’agit ici de
l’évangélisation de la Russie: 80% des gens ne sont pas baptisés, ils ont
été tenus totalement éloignés de Dieu durant 75 ans.
Ne pas abandonner les Russes aux sectes
Les Russes ont une grand soif spirituelle, et si nous ne répondons pas à
cette quête spirituelle, nous les abandonnons avec certitude aux multiples
sectes qui viennent d’Amérique avec de l’argent plein les poches. Face à
cette invasion, nous ne pouvons rien faire tout seuls: Mgr Werth, lui-même
d’origine allemande, n’a que 57 prêtres pour un diocèse qui va d’Iekaterinbourg, dans l’Oural, jusqu’à Vladivostok, sur la Mer du Japon. Le plus
grand diocèse du monde, pratiquement de la taille d’un continent, et moins
de 200’000 catholiques. Ce sont souvent des Allemands, à l’origine des colons installés sur la Volga à l’invitation de l’impératrice Catherine II,
qui furent déportés en Sibérie sous Staline en compagnie de compagnons
d’infortune polonais, lituaniens ou ukrainiens!
APIC:L’Eglise orthodoxe russe a souvent accusé les catholiques de faire du
prosélytisme sur un territoire orthodoxe…
Nous n’avons jamais essayé de faire du prosélytisme catholique parmi les
Russes et nous avons toujours respecté l’Eglise orthodoxe. De toute façon,
même si nous le voulions, nous n’avons plus de missionnaires et de prêtres
pour le faire. Les Polonais, soupçonnés de nationalisme, ne seraient pas
non plus reçus, tant le contentieux historique est lourd avec les Russes.
Pour nous, c’est un territoire orthodoxe, qui ne fut pas évangélisé par le
Patriarcat de Rome, mais par Constantinople, plus tard par Kiev.
Mettre fin à l’opposition millénaire entre catholiques et orthodoxes
Ce sont aussi des Eglises patriarcales qui ont leur propre liturgie et
des coutumes propres, comme par exemple l’existence d’un clergé marié. Nous
sommes aujourd’hui devant la tâche gigantesque de réévangéliser la Russie,
et ceux qui connaissent un peu la situation savent bien que les quelques
catholiques locaux ne peuvent pas le faire. D’autre part, il s’agit pour
les catholiques de ne pas s’immiscer dans une autre Eglise patriarcale. En
suivant l’enseignement du Concile Vatican II, les Russes doivent être évanlisés par l’Eglise orthodoxe, une Eglise-soeur avec laquelle nous partageons la même foi et les mêmes sacrements.
Cette opposition millénaire entre orthodoxes et catholiques, qui existe
depuis la séparation de 1054, doit être dépassée: la réconciliation doit se
réaliser pleinement. On a commis des fautes des deux côtés: pensons seulement aux pillages et aux massacres de la quatrième croisade (1202-1204),
quand les croisés latins se sont emparés de Constantinople.
L’Eglise byzantine a été profanée, les prêtres orthodoxes ont été exterminés ou expulsés, les religieuses violées, les reliques volées, les icônes
piétinées. Le clergé byzantin a été remplacé par des prêtres latins et le
sac de Constantinople a été couronné par la fondation d’un empire latin à
Constantinople, avec un Vénitien comme patriarche et le comte Baudouin de
Flandre comme empereur latin. Les orthodoxes n’ont jamais oublié cette trahison. Nous devons reconnaître nos fautes et rendre les nombreuses reliques
volées à Constantinople, qui se trouvent à Venise, en Flandre ou ailleurs.
Encadré
Invasion de sectes en Russie
Si l’on parle souvent avec admiration de la «renaissance religieuse» en
Russie, elle se manifeste aussi par la prolifération de sectes et mouvements religieux plus ou moins exotiques venant de l’extérieur comme la
Scientologie, la secte Moon, les Témoins de Jéhovah, les Mormons, ou de
provenance locale, comme la Fraternité Blanche. La magie, l’astrologie, les
pratiques occultes et le satanisme, le néo-gnosticisme ou le néo-paganisme
trouvent un terrain fertile auprès d’une population souvent désorientée.
La population russe, qui a une immense soif spirituelle mais peu de repères et de critères de discernement en matière religieuse après des décennies d’athéisation forcée, est une proie facile pour les faux prophètes aux
poches pleines de dollars. Les sectes profitent de l’ignorance religieuse
répandue à tous les niveaux de la société – et du manque de catéchèse dans
les églises traditionnelles, du reste peu ouvertes aux innovations – sans
oublier l’indigence matérielle de la population, pour offrir de la littérature, des cours de «formation», des repas gratuits… et faire des adeptes.
L’été dernier, par exemple, les Témoins de Jéhovah ont réussi à rassembler plus de 70’000 adeptes dans le plus grand stade de Saint-Pétersbourg.
La secte Moon a préparé le manuel «Mon monde et moi» qui devrait servir de
manuel de morale dans les écoles.
Des sectes locales comme la Fraternité Blanche de Mariya Tsvigun, une
ancienne fonctionnaire des Jeunesses communistes (Komsomol) qui se considère comme l’incarnation de Jésus-Christ, recrute parmi les jeunes. Les
nouveaux adeptes vendent souvent tout au profit de la secte. Ces groupes
«religieux» cherchent à pénétrer en particulier dans l’enseignement, l’éducation et les médias. Face à des fonctionnaires ignorants ou corruptibles,
des mouvements plus que douteux arrivent facilement à obtenir une reconnaissance légale de la part des autorités locales. (apic/be)




