Le Jubilé relance la question, document interne de la FEPS
Suisse: A l’occasion du Jubilé, les protestants disent leur différence sur les indulgences
Berne, 21 juin 2000 (APIC) A l’occasion du Jubilé de l’an 2000, l’Eglise catholique-romaine réaffirme l’importance des indulgences. L’identité protestante est ainsi fortement interpellée, le débat sur les indulgences ayant été à l’origine de la Réformation. Une occasion aussi pour les protestants suisses de réfléchir à la demande de ritualisation qui se fait jour chez eux, en l’occurrence en matière de culpabilité et de pardon.
La Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS) a publié un document interne qui rappelle que les protestants s’inscrivent dans une autre conception de la grâce et des œuvres, et du péché et du pardon. Mais la FEPS reconnaît aussi que la tradition protestante s’est elle-même privée de tout un «outillage» pour proposer un accompagnement spirituel concernant la culpabilité et le pardon.
Interrogé par l’APIC, Pierre Vonaesch, responsable de la Section «Eglise et Œcuménisme» de la FEPS, rappelle les désaccords au niveau théologique sur les indulgences. «Les catholiques-romains ont une théologie des indulgences que nous n’approuvons pas. Mais leur pratique est intéressante, qui permet de vivre concrètement les conséquences de la culpabilité et du péché. Les protestants, eux, défendent une théologie de la justification par la grâce. Mais la pratique s’est perdue, qui permettrait de vivre quelque chose de concret à partir de cette théologie. Aujourd’hui, la demande de ritualisation, qui a lieu dans plusieurs domaines, est un défi important lancé aux Eglises protestantes. En ce qui concerne la culpabilité et le péché, elles n’ont pas de rituel reconnu, il y a un manque! C’est à partir de ce manque que le groupe «Parole faite corps» de la FEPS travaille depuis quelques années, cherchant à proposer des signes et symboles cohérents avec une théologie réformée. Son effort principal a porté jusqu’à présent sur la bénédiction.»
Pour un «dialogue ouvert et franc»
Dans un document de sa Commission théologique – dont l’existence a été révélée lundi lors de son Assemblée des délégués à Viège, en Valais -, le président du Conseil de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS) marque sa différence avec les catholiques-romains sur la question des indulgences. Il souligne que la FEPS ne cherche pas la polémique, mais souhaite un «dialogue ouvert et franc».
Car la pratique catholique-romaine représente un défi pour les Eglises protestantes. Elle les force à s’interroger sur leurs propres manques, notamment liturgiques, quant à la confession du péché et à la proclamation du pardon. Elle les oblige à réfléchir théologiquement sur le fait que cette réalité est souvent tombée en désuétude ou a été reçue comme une leçon de morale.
Le document de six pages intitulé «Qu’avons-nous à dire sur la question des indulgences?», rédigé à la demande du Conseil de la FEPS, n’est pas polémique et se veut oecuménique. Il souligne que les questions suscitées lors de la Réformation demeurent d’actualité, «c’est pourquoi les Eglises protestantes doivent marquer de manière claire qu’elles s’inscrivent dans une autre conception de la grâce et des œuvres, du péché et du pardon.» Une attitude qui consisterait à taire les désaccords lorsqu’ils se présentent n’est pas œcuménique, comme ne l’est pas non plus une attitude conduisant à condamner unilatéralement le point de vue de l’autre sans remettre en question le sien propre, estime la FEPS. «Entre ces deux positions, il y a de la place pour un dialogue ouvert et franc, et c’est dans cette perspective que s’inscrit notre prise de position.»
Le Grand Jubilé de l’an 2000, marquant le 2000e anniversaire du christianisme, a été pour le Vatican l’occasion de relancer la pratique des indulgences, relève la FEPS, qui signale qu’à côté d’autres signes du Jubilé, l’indulgence occupe une place importante dans la bulle papale d’indiction et que cette dernière comporte une annexe détaillée sur les «Dispositions pour l’obtention de l’indulgence du Jubilé».
Cette annexe rappelle les conditions d’obtention d’une indulgence et précise la liste des «œuvres à accomplir» en vue d’une telle obtention (pèlerinages à Rome ou en Terre Sainte; pèlerinages et célébrations dans le diocèse; visites à des personnes en difficulté; journées sans alcool ni tabac; participation à des œuvres caritatives; etc.).
La pratique des indulgences a commencé au XIe siècle, puis s’est développée de manière systématique dans la seconde moitié du Moyen Age, en lien d’ailleurs, à cette époque déjà, avec des jubilés et des années saintes, avant de se généraliser. Au XIIIe siècle se fait jour l’idée d’un «trésor de l’Eglise», constitué des mérites «surérogatoires» (c’est-à-dire superflus, supplémentaires) acquis par Jésus-Christ et par les saintes et saints à travers tous les siècles et dans lequel l’Eglise peut puiser pour suppléer aux remises de peines des indulgences. Pour bénéficier d’une indulgence, le fidèle doit s’’être confessé devant un prêtre et avoir reçu l’absolution. L’indulgence présuppose le pardon. Il ne s’agit donc pas de se faire pardonner les péchés, mais, le pardon étant acquis, de se faire remettre les peines prévues pour la purification qui doit rendre le fidèle conforme au pardon qu’il a reçu.
La relance de la pratique des indulgences pour le Jubilé de l’an 2000 interroge les Eglises protestantes. En effet, historiquement, le débat sur les indulgences est à l’origine de la Réformation (cf. les 95 thèses de Luther sur les indulgences, qui lui valurent un procès en hérésie et une excommunication). Le rejet de la pratique des indulgences de l’époque conduit la Réforme à réaffirmer la justification par la foi seule sans les œuvres de la loi. «Par contre, aujourd’hui, le Vatican peut signer avec les luthériens la ’Déclaration commune sur la doctrine de la justification’ et reprendre, comme si de rien n’était, la pratique des indulgences.», souligne le document de la FEPS.
«Trafic financier éhonté» a début du XVIe siècle
La FEPS relève que la pratique des indulgences à l’époque de la Réforme est entachée d’abus: ce qui constitue une possibilité de remise des peines temporelles attachées à une parole de pardon déjà prononcée était souvent confondu avec une possibilité d’obtenir le pardon par ses propres œuvres. Au début du XVIe siècle, la pratique des indulgences était liée à un trafic financier éhonté (récolte d’argent pour la construction de la basilique Saint-Pierre à Rome, avec profit des intermédiaires). Le document de la FEPS affirme que ce trafic reposait sur une exploitation des angoisses suscitées par un discours terrifiant sur l’au-delà, ses peines et ses souffrances à venir.
On a parfois voulu réduire la critique de Luther à une simple lutte contre ces abus. Il est vrai que dans ses 95 thèses, il ne remet pas en cause les indulgences en tant que telles, relève le document. Mais il en va pour lui de réaffirmer, contre un mauvais usage de ces indulgences, le sérieux de la pénitence, la confiance en le seul Evangile et la piété de la croix de Jésus-Christ.
Ne pas reproduire aujourd’hui le conflit du XVIe siècle
Il serait «simpliste» pour la FEPS de reproduire le conflit du XVIe siècle sans prendre en compte les changements intervenus entre-temps. «Il est important de ne pas simplement réactiver de vieux clichés.» La bulle papale s’efforce de souligner un certain nombre d’accents propres, qui sont également repris dans le document de la Conférence des évêques suisses.
Ainsi, les enjeux financiers, si décisifs au XVIe siècle, ont disparu; le pardon est premier, et c’est pourquoi il ne peut y avoir d’indulgences que sur la base d’un pardon déjà acquis par le biais du sacrement de la réconciliation et du sacrement de l’eucharistie; une capitalisation des indulgences est combattue par l’accent mis sur l’indulgence – au singulier – qu’est le Christ lui-même, et accessoirement par la règle pratique qu’il n’est possible d’obtenir qu’une indulgence plénière par jour. L’indulgence s’inscrit dans le cadre du processus de réparation, de conversion et de renouvellement, visant à concrétiser dans la vie du croyant le salut qu’il a obtenu préalablement. C’est la communion des saints qui permet également d’envisager la possibilité d’acquérir une indulgence non pour soi-même, mais «par suffrage» pour un proche défunt en train de «payer» ses peines au purgatoire.
Sola gratia
Pour la Commission théologique de la FEPS, cette réinterprétation mérite attention. Elle ne lève pourtant pas toutes les difficultés. Sur un certain nombre de points, les Eglises protestantes restent en désaccord: s’il est important d’inscrire les indulgences dans la dynamique de la conversion issue du pardon déjà accordé, le processus de conversion et de renouvellement est essentiellement conçu mais dans les documents du Vatican sur le mode actif. Ainsi, la conversion s’opère par l’accomplissement de bonnes œuvres, religieuses ou morales. Du point de vue protestant, la conversion est d’abord la réceptivité passive par laquelle on se laisse imprégner, travailler et transformer par la grâce. Pour le croyant protestant, si les œuvres ne sont pas exclues, elles ne contribuent pas à sa conversion, les protestants refusant l’idée d’un catalogue d’œuvres à accomplir en vue d’obtenir quelque chose pour sa propre conversion.
Même si les indulgences sont réinterprétées dans le cadre d’un processus spirituel, il n’en reste pas moins pour la FEPS «que les textes du Vatican suscitent un esprit de comptabilité et de rentabilité étranger au point de vue protestant: il s’agit d’accomplir certaines œuvres pour obtenir certaines faveurs (logique du «donnant donnant»). Il en va de même pour l’idée de la «vicariance» dans la communion des saints: «en puisant dans le ’trésor de l’Eglise’, l’institution ecclésiale fonctionne comme une sorte de banque donnant aux uns ce que les autres ont en trop. D’un point de vue protestant, le ’merveilleux échange’ ne peut s’effectuer qu’entre le Christ, source de toute justice, et les pécheurs que sont les saints, qui peuvent remettre leur péché au Christ pour recevoir de lui sa justice.»
«Dans les textes du Vatican, la conception active de la conversion est liée à une conception moralisante du péché comme faute, comme manquement, à réparer par l’accomplissement de bonnes œuvres», constate la FEPS. Pour la foi protestante, le péché est d’abord une réalité existentielle: le fait de rompre avec Dieu, de se révolter contre lui dans la fuite de soi ou l’affirmation de soi. Une telle rupture existentielle ne peut être réparée que par le travail de la grâce en l’être humain. La FEPS estime aussi que l’Eglise, en tant que communion des saints, n’est pas l’administration juridique des peines et remises de peines, mais elle est le lieu où peut retentir sous des formes sans cesse nouvelles l’Evangile, la bonne nouvelle de cette grâce divine qui veut venir travailler en nous pour nous ouvrir à Dieu, à nous-mêmes, aux autres et au monde.
Les défis lancés aux Eglises protestantes
Les désaccords qui viennent d’être formulés appellent les Eglises protestantes à s’interroger sur les défis que leur lance en retour la pratique catholique-romaine des indulgences. Par le sacrement de la réconciliation, l’Eglise catholique-romaine s’est doté de tout un «outillage» pour proposer un accompagnement spirituel du point de vue de la culpabilité et du pardon. Et la FEPS de se poser quelques questions sur sa propre pratique: «Quels moyens les Eglises protestantes se donnent-elles pour accompagner l’expérience vécue de la culpabilité et du pardon aujourd’hui ? Sur un plan liturgique: comment pourrait-on réactiver et renouveler la confession du péché et la proclamation du pardon dans le culte protestant, rite souvent tombé en désuétude ou transformé en morale ?»
Constatant que la pratique catholique-romaine des indulgences «repose sur une conception moralisante du péché qui a l’insigne avantage de désigner très concrètement des lieux d’expérience vécue du péché», le document se demande comment les Eglises protestantes sont elles en mesure aujourd’hui de réaffirmer leur conception existentielle du péché pour qu’il prenne tout son sens et toute sa pertinence dans le quotidien des contemporains. Le document de la FEPS, dont le ton parfois autocritique a agacé certaines sensibilités protestantes, constate encore que la tradition protestante a rejeté toute une série de rites liés à la piété populaire de l’époque, «ce qui la conduit à une certaine pauvreté du point de vue des représentations symboliques». Les Eglises protestantes sont appelées à réfléchir sur la possibilité de retrouver un usage évangélique de certains rites, par exemple celui du pèlerinage pour marquer la foi comme un cheminement. L’Eglise catholique-romaine entreprend de répondre au souci des défunts en offrant la possibilité de l’indulgence comme «suffrage» pour les âmes en peine du purgatoire. Par rapport à cette pratique, les Eglises protestantes doivent se demander comment elles assument l’accompagnement des personnes atteintes par un deuil et comment elles concrétisent pastoralement la possibilité de remettre les défunts à la sollicitude de Dieu. Pour la FEPS, le Jubilé de l’an 2000 pourrait être l’occasion pour les Eglises protestantes de la Suisse de poursuivre ce travail, en collaboration notamment avec les Facultés de théologie. Le Jubilé de l’an 2000 pourrait ainsi devenir un «Jubilé de la justification par la foi.» (apic/feps/com/be)




