Moments poignants
Rome: Commémoration des témoins de la foi le soir du 7 mai 2000 au Colisée.
Rome, 8 mai 2000 (APIC) C’est une liturgie à la fois sobre et solennelle, mais par moments assez poignante par les témoignages qu’elle contenait, que Jean Paul II a présidé à Rome dans la soirée du 7 mai, en célébrant au Colisée la commémoration oecuménique des témoins de la foi.
Arrivé vers 18 heures au Colisée, le pape y a retrouvé les représentants d’une vingtaine d’Eglises ou communautés ecclésiales chrétiennes, qu’il a salués personnellement sous l’une des arcades de l’amphithéâtre. Revêtu d’une chasuble jaune, Jean Paul II est entré avec eux en procession vers l’intérieur du Colisée, pour s’arrêter après quelques mètres entre les pans de murs en brique de ses anciennes structures, pour l’introduction de la célébration.
Si c’est le pape qui a prononcé alors le premier salut liturgique en latin, la cérémonie devait se dérouler avec la large participation des membres des différentes Eglises. Ainsi, Mgr Gennadios, représentant du patriarche orthodoxe Bartholomée Ier, exarque pour l’Europe méridionale résidant en Italie, vêtu d’une grande traîne rouge bordée d’or, a lu lui aussi une salutation en grec, tandis que le Recteur général de la Fédération luthérienne mondiale, Ishmael Noko, en lisait une autre en anglais.
La procession devait ensuite retourner à l’extérieur du Colisée. Un podium décoré de bougainvillers violets avait été installé devant l’une des arcades, sous la reproduction d’une grande icône byzantine en forme de croix se détachant sur un fond rouge, peinte par un artiste orthodoxe bulgare. C’est là que se sont placés autour du pape les représentants des différentes Eglises et parmi eux, une femme pasteur de la Fédération Luthérienne mondiale avec le cardinal Cassidy, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens.
La foule entourait le podium et le grand arc de Constantin tout proche. Certains avaient obtenu des places à l’avant, tandis que beaucoup étaient assis sur l’herbe un peu plus loin, au pied de pins parasols, sous un ciel nuageux plutôt sombre, la température étant toutefois agréable.
Une grande fresque
Une petite chaire en bois avait été apportée sur le podium. C’est de là que deux prêtres, un italien catholique puis un grec orthodoxe, ont lu l’Evangile des Béatitudes spécialement choisi pour la cérémonie. Les chrétiens persécutés au XXème siècle forment «comme une grande fresque de l’humanité chrétienne du vingtième siècle», a en effet affirmé Jean Paul II. «C’est la fresque de l’Evangile des Béatitudes vécu jusqu’à l’effusion du sang» L’Evangéliaire, après la lecture de ce passage, devait être cérémonieusement déposé par un diacre orthodoxe sur un petit trône doré placé devant le pape, à côté d’un cierge pascal.
«Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s’en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle», a alors cité Jean Paul II dans son homélie. Nous venons d’entendre ces paroles du Christ. Il s’agit là d’une vérité que le monde contemporain refuse souvent et méprise, car il fait de l’amour de soi le critère suprême de l’existence. Mais les témoins de la foi, qui, ce soir aussi, nous parlent par l’exemple de leur vie, n’ont considéré ni leur propre avantage, ni leur bien-être, ni même leur survivance comme des valeurs supérieures à la fidélité à l’Evangile. Malgré leur faiblesse, ils ont opposé une résistance vigoureuse au mal. Dans leur fragilité a resplendi la force de la foi et de la grâce du Seigneur».
La génération à laquelle j’appartiens a connu l’horreur de la guerre, les camps de concentration, la persécution, a alors témoigné Jean Paul II d’une voix forte et particulièrement expressive. Dans ma patrie, durant la seconde guerre mondiale, des prêtres et des chrétiens ont été déportés dans les camps d’extermination. Rien qu’à Dachau, trois mille prêtres environ ont été internés».
Témoin de beaucoup de souffrance
«Dans ma jeunesse, j’ai été moi-même témoin de beaucoup de souffrance et de beaucoup d’épreuves, a poursuivi le pape. Mon sacerdoce, dès son origine, s’est situé par rapport au grand sacrifice de nombreux hommes et de nombreuses femmes de ma génération. L’expérience de la seconde guerre mondiale et des années qui ont suivi m’a conduit à considérer avec une attention pleine de reconnaissance l’exemple lumineux de ceux qui, du début à la fin du vingtième siècle, ont souffert la persécution, la violence et la mort à cause de leur foi et à cause du comportement que leur inspirait la vérité du Christ».
«Ils ont été persécutés, insultés, mais ils n’ont jamais plié devant les forces du mal !» s’est alors écrié Jean-Paul II. «Dans chaque continent, tout au long de ce siècle, se sont levées des personnes qui ont préféré être tuées plutôt que de faillir à leur mission. Des religieux et des religieuses ont vécu leur consécration jusqu’à l’effusion du sang. Des croyants, hommes et femmes, sont morts en offrant leur vie par amour pour leurs frères, particulièrement pour les plus pauvres et les plus faibles. Bien des femmes ont perdu la vie pour défendre leur dignité et leur pureté».
S’il pleuvait pendant l’homélie du pape, et un peu plus tard pendant la lecture des témoignages des chrétiens persécutés, peu ont semblé en être gênés, y compris parmi les représentants des différentes confessions. Ceux-ci ont toutefois accepté bien volontiers les parapluies – aux couleurs du Vatican – qui leur étaient proposés.
«L’héritage précieux que ces témoins courageux nous ont laissé est un patrimoine commun à toutes les Eglises et à toutes les communautés ecclésiales, leur a dit Jean Paul II. C’est un héritage qui nous parle d’une voix plus forte que tous les fauteurs de division. L’oecuménisme le plus convaincant est celui des martyrs et des témoins de la foi; il indique aux chrétiens du vingt et unième siècle la voie de l’unité».
Si nous sommes fiers de cet héritage, a conclu le pape, ce n’est pas dans un esprit partisan et encore moins dans un esprit de revanche vis à vis des persécuteurs, mais c’est pour que soit exaltée l’extraordinaire puissance de Dieu, qui a continué à agir en tout temps et en tout lieu. Nous le faisons en pardonnant à notre tour, comme l’ont fait tant de témoins qui priaient pour leurs persécuteurs pendant qu’on les assassinaient».
Témoignages
Deux témoignages avaient ensuite été prévus pour chacune des catégories évoquant les chrétiens ayant souffert pour leur foi, selon qu’ils avaient été victimes du totalitarisme soviétique, du communisme en Europe, du nazisme, du fascisme, ou d’autres persécutions dans les différents continents. Plusieurs étaient particulièrement émouvants, notamment celui d’un séminariste burundais. «Etendus dans notre sang, nous priions et nous implorions le pardon pour ceux qui nous tuaient», avait-il écrit après un massacre en avril 1997, au cours duquel 44 séminaristes avaient été tués pour avoir refusé de se séparer entre Hutus et Tutsis. Lui-même y avait échappé malgré de graves blessures.
D’autres lectures évoquaient les tortures d’un jésuite albanais emprisonné pendant dix-sept ans, ou encore les souffrances d’une jeune chinoise arrêtée à 22 ans en 1958, et qui devait passer plus vingt ans en prison ou dans des camps de travail. Mgr Longhin, archevêque de Klin, représentant permanent du patriarcat de Moscou en Allemagne, déjà venu à Rome pour la cérémonie d’ouverture de la porte sainte de Saint-Paul hors-les-murs le 8 janvier 2000, avait été chargé pour sa part de lire un témoignage du patriarche de l’Eglise orthodoxe russe décrivant les persécutions subies par son Eglise au début du XXème siècle. Enfin, un moine trappiste, en habit noir et blanc, devait lire en français la lettre écrite par le Père Christian de Chergé, tué en 1996 avec les six autres moines de Tibhirine.
Brasier
Après chaque témoignage, un prêtre venait enflammer un brasier placé devant l’Evangile, tandis que des choeurs traditionnels de différents pays ils étaient sept en tout, pour un ensemble de près de 3000 chanteurs entrecoupaient les lectures de cantiques de styles variés. Parmi eux se trouvait en effet un groupe d’orthodoxes ukrainiens chantant des hymnes slaves, tandis que des jeunes femmes africaines entonnaient des chants traditionnels de leur pays, et qu’un ensemble de Philippins exécutaient des chants rythmés et joyeux, dont les «Alleluia» empêchaient tout sentiment de tristesse ou d’amertume, malgré la gravité des souvenirs évoqués.
De courtes prières entrecoupaient également ces lectures, elles aussi en différentes langues. Un Tchèque a ainsi invité à prier pour toutes les victimes des camps de concentration, «catholiques, protestants, orthodoxes et également les frères et soeurs de la première Alliance et des autres religions», tandis qu’une jeune fille citait en exemple, dans une prière en portugais, la mémoire de l’archevêque Oscar Romero, «tué à l’autel pendant la célébration du sacrifice eucharistique».
Au pied du podium, huit laïcs représentant chaque continent tenait un flambeau, et venait le remettre au lecteur de chaque prière, pour qu’il aille allumer une large bougie au pied de l’icône représentant la croix. Une femme de costume traditionnel asiatique est ainsi venu remettre son flambeau à une religieuse vietnamienne. Huit flammes illuminaient donc le crucifix à la fin des lectures des témoignages, alors que le ciel commençait à s’assombrir et que le Colisée était progressivement éclairé.
«Souviens-toi de tous et de toutes, a finalement conclu Jean Paul II sous la forme d’une prière. Et accueille également, dans ton infini pardon miséricordieux, tous les persécuteurs». Au total, la liturgie avait duré près de trois heures, et la nuit était tombée lorsque le pape est finalement remonté dans sa voiture, après avoir salué de la main la foule venue assister à la célébration. (apic/imed/pr)




