Système féodal du nord mis en cause
Nigeria: Violence entre musulmans et chrétiens: un conflit interreligieux, assure le P.Uzukwu
Lagos/Paris, 9 mars 2000 (APIC) On peut parler d’un conflit interreligieux au Nigeria, où les récents heurts suscités par l’adoption dans certains Etats du Nord de la charia, la loi islamique, mais son origine est aussi économique, sociale et politique, explique au journal français «La Croix» le Père Eugène Uzukwu, un spiritain de 54 ans.
Ancien recteur du séminaire international des Spiritains à Enugu, dans le sud du pays, arrivé ces jours-ci à Paris pour donner un cours de théologie africaine à l’Institut Catholique, le Père Uzukwu, explique comment la situation a dégénéré, au lendemain d’une manifestation, à Sokoto, dans le nord du pays.
L’islam sunnite, du Nigeria, traditionnellement modéré, explique-t-il, est gagné depuis quelques années par une radicalisation, chez les jeunes de milieux pauvres, «mais aussi chez les étudiants, ce qui est plus inquiétant». Ce mouvement n’est pas spontané. Il est soutenu de l’extérieur, comme l’a montré la présence à la cérémonie de l’adoption de la charia dans l’Etat de Zamfara, en octobre dernier, de représentants de la Libye et de l’Arabie Saoudite, tandis qu’aucun représentant du gouvernement fédéral n’était présent. «C’est à ce moment-là que les Nigérians ont pris peur», affirme le spiritain.
Un débat passionné sur la charia avait déjà poussé le pays au bord de l’éclatement en 1978. Un compromis avait été trouvé: la charia pouvait régler les questions de vie privée et familiale, mais pas celle de la vie publique. Mais en 1986, le régime militaire du général Babangida a fait du Nigeria un membre de la Ligue islamique mondiale. «Cela a fait penser aux gens qu’on est un pays islamique», note le Père Uzukwu.
Chrétiens par choix politiqueiPour le théologien spiritain , on peut parler d’un conflit interreligieux, mais son origine est aussi économique, sociale et politique: «Le fond du problème est que le système féodal du nord commence à craquer. Le royaume des Haoussa-Foulanis, l’ethnie majoritairement musulmane, a résisté au colonialisme, s’est opposée à l’arrivée des missionnaires chrétiens. La société repose aujourd’hui toujours sur un système d’autorité pyramidale en haut duquel se trouve le sultan de Sokoto. Mais les minorités ethniques n’en veulent plus et de nombreuses personnes se convertissent au christianisme. «Je suis chrétien par choix politique», entend-on.
Le problème est complexe, car les questions de religion et d’identité sont imbriquées. «Dans l’ethnie yoruba, majoritaire dans le sud-ouest, en revanche, ce n’est pas la religion qui fait l’identité, mais bien une même culture, l’appartenance à une ethnie. Mais tant le nord féodal que le sud doivent faire face à une pauvreté qui gagne du terrain. L’an dernier, le gouverneur de l’Etat de Kano, au nord, affirmait que la priorité était la lutte contre la pauvreté et non l’introduction de la charia, relève le Père Uzukwu.
Unité du pays menacée
«Si quelques mois plus tard, il rétablit la loi islamique, soutient-il, c’est que tous les politiques sont dépassés. Le système économique est en panne, on n’a pas de solution à proposer. Alors, les politiques cèdent à la pression des radicaux islamistes qui prétendent prendre les choses en main.
Dans le sud, des chrétiens ont, en représailles, tué des centaines de musulmans. Le Père Uzukwu ne cache pas son inquiétude. «C’est horrible, dit-il. Le gouvernement aurait dû anticiper. En août dernier, nous avions assisté à un même scénario. On peut craindre, à l’avenir, que des minorités chrétiennes du nord – et les Nigérians du sud vivant au nord – soient déplacées. Si cela devait arriver, c’est toute l’unité du Nigeria qui serait menacée». (apic/cip/cx/pr)




