Fribourg: Le théologien brésilien Leonardo Boff plaide pour une nouvelle «Charte de la Terre»

Juger et condamner les «Pinochet écologiques» du monde entier

Fribourg, 15 mars 2000 (APIC) «L’être le plus menacé dans la nature, ce n’est pas le panda de Chine, ce sont les pauvres du monde condamnés à mourir avant l’heure», lance Leonardo Boff, en présentant mercredi à Fribourg la nouvelle «Charte de la Terre». En chantier depuis le «Sommet de la Terre de Rio» en 1992, la rédaction de cet important document – «expression d’un nouveau stade de la conscience humaine» – a été achevée la veille à l’UNESCO à Paris. Il s’agira ensuite de le faire adopter par les Etats membres de l’ONU.

L’ex-franciscain brésilien, l’un des pères fondateurs de la théologie de la libération, est membre du Jury international de la 14ème édition du Festival International de Films de Fribourg, qui se déroule du 12 au 19 mars. Invité par l’organisation fribourgeoise «Echanger», qui envoie des voontaires dans le tiers monde, il plaide pour la «mondialisation de la solidarité» et la biodiversité contre l’»hamburgerisation» de la culture, la pensée unique et le nivellement des différences.

Le théologien brésilien, qui participe à l’élaboration de «Charte de la Terre» avec un groupe de la société civile de tous les milieux sociaux des cinq continents, souhaite que dans quelques années, cette Charte permette de condamner dans le monde entier les «Pinochet écologiques» qui ont offensé la dignité de la terre. Ceux qui menacent les écosystèmes et mettent en péril l’équilibre de la terre devraient ainsi pouvoir être jugés comme des criminels.

Les auteurs de la «Charte de la Terre» veulent fonder une éthique mondiale en faveur du respect de l’intégrité de la terre et de la justice sociale et économique. «Il s’agit de voir les choses sous l’angle de l’écologie sociale, ce qui signifie relever les défis de la pauvreté et de l’exclusion, qui sont aussi des problèmes écologiques. Cela fait partie des thèèmes centraux de la Charte, comme la démocratie, la non violence et la paix».

Une alliance nouvelle de l’humanité avec la terre

Pour Leonardo Boff, les auteurs de ce document – des déçus du Sommet de Rio, où les chefs d’Etats ont refusé de signer une telle «Charte de la Terre» – souhaitent que l’on souscrive à un «pacte social» pas seulement entre les citoyens de la terre, mais entre les citoyens et la terre. «La terre devient elle aussi bénéficiaire d’une nouvelle citoyenneté, comme les arbres, les animaux, etc., qui font partie d’une démocratie humaine, sociale, cosmique et écologique. Il s’agit d’une alliance nouvelle de l’humanité avec la terre.» Cette démarche, dans laquelle Steven Rockfeller, un professeur de New York, joue le rôle de cheville ouvrière, est une «démarche citoyenne», de la base. Elle bénéficie tout de même du patronage de l’UNESCO.

Le «mea culpa» du pape: voir aussi les injustices commises aujourd’hui

Saluant la demande de pardon de Jean Paul II, dimanche dernier Rome, Leonardo Boff a souligné l’importance «que le pape reconnaisse qu’il est pécheur, que le Vatican s’ouvre à cette dimension et reconnaisse les ombres de l’Eglise». Une telle démarche est utile à ses yeux «pour limiter l’arrogance institutionnelle qui est caractéristique de l’Eglise romaine.»

Mais le théologien brésilien, obligé par Rome en 1985 à se soumettre à «une période de silence», estime qu’il est facile de demander pardon pour les erreurs du passé, pour Galilée, pour Giordano Bruno (»qui n’a pourtant pas été réhabilité, même s’il est peut-être le plus intéressant de tous, parce qu’il est très moderne») et d’autres. Leonardo Boff aimerait que l’on demande pardon pour les fautes actuelles, comme «les condamnations injustes de théologiens comme Schillebeeckx, Hans Küng, moi-même ou d’autres encore comme les Pères Jacques Dupuis ou Tissa Balasurya».

Le théologien brésilien déplore que la même mentalité qui a présidé aux erreurs du passé subsiste à la curie romaine: «Nous ne nous sentons pas concernés par ce geste, car la même façon de penser qui a condamné Galilée se perpétue au Vatican. Cette mentalité continue de faire des victimes». Leonardo Boff regrette également que le pape ne demande pas pardon au nom de l’Eglise – «l’Eglise elle-même, épouse du Christ, étant sainte» – mais seulement au nom des membres de l’Eglise qui ont commis des péchés, alors que l’Eglise a aussi une face humaine, avec toutes les faiblesses que cela suppose. «Il lui faut notamment rompre cet inceste terrible avec les pouvoirs et l’aider à être l’amie des pauvres, à épouser la pauvreté.»

Concernant Jean Paul II lui-même, Leonardo Boff estime que le pape polonais est une personnalité contradictoire. D’une part, il est très ouvert – «il m’a même défendu deux fois contre le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui voulait me condamner» – et très sensible à la dimension de la justice mondiale et aux ravages du capitalisme sauvage. Il cherche à propager la conscience d’une moralité et d’une responsabilité envers les pauvres du monde. D’un autre côté, il est très conservateur dans les choses de l’Eglise, pour ce qui concerne la place des femmes ou des laïcs…Il faut noter qu’il n’a jamais connu d’autres systèmes que le nazisme dans sa jeunesse, puis le communisme. Et maintenant le «romanisme», qui n’est pas une forme démocratique de gouvernement».

Jean Paul II, «une icône de la dimension spirituelle de l’homme»

Le théologien critique note, à propos du prochain pèlerinage en Terre Sainte, la profonde spiritualité du pape, «qui signifie que nous ne sommes pas condamnés à être envahis par cette vision du monde matérialiste post-moderne irresponsable, qu’il y a d’autres possibilités, solidaires, spirituelles, humanitaires…». Pour Boff, Jean Paul II est, à l’instar de personnalités comme le Dalaï Lama, «une icône de cette dimension spirituelle de l’homme». (apic/be)

15 mars 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
Partagez!