Louvain-la-Neuve: L’avenir de l’Eglise au coeur d’une journée pour responsables pastoraux
«L’Eglise a-t-elle encore un avenir?»
Louvain-la-Neuve, 7 février 2000 (APIC) «L’Eglise a-t-elle encore un avenir?» La question, un rien provocatrice, était au coeur de la journée annuelle de réflexion organisée le 29 janvier à Louvain-la-Neuve par l’Unité de pastorale de la Faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain (UCL).
Cette journée a rassemblé quelque 70 responsables pastoraux, parmi lesquels Mgr Paul Lanneau, évêque auxiliaire à Bruxelles. Elle était animée par Henri Bourgeois, prêtre et professeur de théologie pratique aux Facultés catholiques de Lyon. Auteur de nombreux livres et articles, ce théologien a été un des coauteurs de la série d’ouvrages publiés par l’équipe lyonnaise sous le nom de Pascal Thomas.
En présentant le conférencier du jour, le professeur Maurice Cheza a souligné la nécessaire collaboration entre acteurs de terrain et théologien. «Que serait, en effet, une théologie chrétienne, a-t-il dit, qui ne s’incarnerait pas dans les divers aspects de la condition humaine des hommes et des femmes concrets?»
La question du jour n’avait rien d’oratoire. Henri Bourgeois commence d’ailleurs par évoquer le livre récent de l’évêque de Clermont-Ferrand, «Vers une France païenne», qui constate notamment la disparition de l’antique chrétienté d’Afrique du Nord. L’avenir du christianisme en Occident est une question réelle, précise le conférencier, bien que certains signes d’espérance n’invitent pas à dramatiser. Le théologien lyonnais a choisi de baliser sa réflexion en trois temps: un relevé de quelques traits marquants de la société actuelle; une présentation des principales formes de participation ecclésiale; une proposition de quelques investissements pastoraux pour le temps qui vient.
Trois traits marquants de la société
La société actuelle évolue très vite, note d’abord le théologien lyonnais. Il en retient trois traits marquants. Le premier est la mondialisation, favorisée par les progrès techniques. Il s’agit d’un phénomène à multiples dimensions: concentration de pouvoirs, marchandisation à très large échelle; mais aussi contacts rapides à longue distance, efficacité et jouissance de l’interconnexion. La mondialisation soulève beaucoup de questions sur le type de société qu’elle engendre: quelles retombées sociales? Quel rapport entre la réalité particulière et la réalité mondiale? Quelle régulation des marchés? Quelle vérité est désormais possible? La mondialisation va aussi de pair avec un développement des réalités à dimension plus restreinte: néo-individualisme, importance accordée à l’évolution personnelle de chacun, besoin de réseaux, recherche d’identités groupales ou nationales, disponibilité pour l’humanitaire (comme dans l’engagement pour le démazoutage des plages françaises). L’impact de ces bouleversements sur les Eglises est évident. Il importe d’en saisir les aspects positifs et négatifs.
Un deuxième grand trait de l’évolution est l’émergence des questions éthiques. En témoignent les problèmes nouveaux mis en débat: euthanasie, clonage humain, maladie de la vache folle, mutations transgéniques, effet de serre, pédophilie, violences diverses, parité hommes/femmes… La culture est d’ailleurs devenue une culture de débat, où l’opinion publique s’exprime face à l’urgence. On y est cependant plus soucieux de rechercher des solutions que de repenser les fondements. Dans ce contexte, l’Eglise, attentive à renouveler son langage, propose sa «contribution» à l’approche des problèmes, sans prétendre tout dire ni être seule à s’exprimer. Elle s’efforce de rappeler l’idéal évangélique, quitte à laisser entendre que l’on fait ce que l’on peut. A la longue, néanmoins, pareille position ne paraît guère tenable. C’est qu’il reste des questions de fond: comment parler de la vérité de manière non moralisatrice? Comment renouveler la morale pour qu’elle apparaisse vitale?
Enfin, la dernière décennie du XXe siècle a vu s’affirmer une «post-modernité», caractérisée par quelques déplacements par rapport à la modernité. Celle-ci n’est pas reniée, mais le primat excessif donné à la raison est contrebalancé par le pararationnel: le corps, l’art, la poésie, l’imagination, l’esthétique, le cinéma… La chute du Mur de Berlin et la ruine du marxisme ont marqué la fin des grands systèmes de pensée et ont précipité une crise de l’espérance. La tendance actuelle est plutôt «d’élargir son présent et de diminuer son attente», note H. Bourgeois. Comme il paraît naïf de chercher à tout savoir, on se contente de bricolage et d’approximation. Ce troisième grand trait de l’évolution n’est pas non plus sans conséquence pour l’Eglise. Elle risque de brûler ses vaisseaux si elle se contente d’être au goût du jour, si elle sacrifie la raison au sentiment ou au besoin d’ambiance. Les incertitudes risquent aussi d’engendrer la passivité. Or, la situation actuelle n’invite-t-elle pas à «réinventer un tissu ecclésial», à «retricoter l’Eglise» et à «ensemencer»?
Six formes typiques de participation ecclésiale
Dans le contexte actuel de la société, les catholiques ont aussi diverses manières de se situer par rapport à leur Eglise, de recourir à ses services ou de participer à sa vie. Henri Bourgeois distingue, du point de vue des fidèles, six types particuliers.
Les pratiquants participent régulièrement aux activités paroissiales. Leur moyenne d’âge est relativement élevée. Ils sont fidèles, généreux, disponibles. Ils font confiance à l’autorité établie et se rangent donc de préférence au point de vue «légitime». Ils estiment positives les évolutions ecclésiales actuelles, continuent à fréquenter l’église et sont prêts à se remettre en cause jusqu’à un certain point. Ils admettent qu’il y a des problèmes, mais considèrent que tout compte fait, les choses ne vont pas si mal. Les pratiquants partagent une micro-culture et sont étonnés par les contestataires. Demain, leur nombre sera sans doute encore plus réduit. S’ils sont aidés, ils sont prêts à maintenir des formes de rencontres et d’assemblées, mais tout en relativisant le rythme dominical. Leur ralliement au point de vue «légitime» a toutefois des limites: dans le domaine pénitentiel, par exemple, beaucoup souhaiteraient des absolutions collectives. Par ailleurs, ils sont sensibles aux difficultés des relations entre générations et des échanges approfondis avec des chrétiens issus d’autres traditions culturelles.
Il y a d’autres fidèles qui se disent aussi chrétiens que les pratiquants. La sociologue Danièle Hervieu-Léger les appelle «pèlerins»; Henri Bourgeois leur donne le nom de «latents». Leur caractéristique est une grande requête d’autonomie et un refus de l’embrigadement. Leur participation à de grandes assemblées ecclésiales est plutôt occasionnelle (à Noël, lors de funérailles…) ou est liée à des rassemblements ponctuels: Journées mondiales de la jeunesse, visite à Taizé… Ils s’appuient sur le travail d’autrui et trouvent normal de profiter des services mis en place, car l’Eglise est à leurs yeux un service public auquel ils estiment avoir droit. Il est probable que ce type d’attitude se maintiendra, car elle est en prise avec la culture actuelle, où l’individu refuse la carte d’adhésion ou l’inscription qui l’engagerait, mais aime les regroupements temporaires, surtout qu’il reste en quête de sens. Les membres de la bourgeoisie, note au passage le théologien lyonnais, sont en latence à leur manière: par des lectures, par l’écoute de débats télévisés, etc. Reste une question que le théologien soulève: ces fidèles «latents» ont hérité d’un certain «fond ecclésial», mais n’est-il pas en voie d’effritement?
Un frein nommé individualisme
Quant aux militants, ils forment «une espèce rare et en péril». Beaucoup avaient hérité de la «militance» de leurs parents. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Or, l’apport des militants reste précieux pour leur souci d’analyse, de réflexion critique, d’efficacité et d’attention au suivi des décisions. L’individualisme ambiant ne facilitera pas leur avenir. Surtout que les cases mobilisatrices semblent se faire rares et que certains militants sont restés sur une déception: ils ont l’impression d’avoir été «utilisés» et d’avoir été trop peu «nourris». H. Bourgeois demande néanmoins qu’on ne culpabilise pas ceux qui paraissent «ne rien faire»: «S’ils ne font rien, c’est qu’il y a des raisons!».
Les membres de petites communautés forment un quatrième type de fidèles. Beaucoup de ces groupes se composent de laïcs et leurs membres peuvent être diversement rattachés ou intégrés à des paroisses. La vie en équipes existait déjà dans les mouvements d’action catholique. La formule se retrouve dans des communautés typiques des «nouveaux mouvements» sur lesquels le pape et l’épiscopat misent pour une nouvelle évangélisation. H. Bourgeois cite le Néo-Catéchuménat, l’Opus Dei, les Focolari, mais aussi le mouvement charismatique. Le théologien évoque aussi d’autres sortes de communautés à forte participation de laïcs: celles qui se relient à de grands courants de spiritualité, comme les tiers-ordre d’Instituts religieux; celles qui rassemblent des «pauvres» autour d’un projet de vie commune comme l’Arche; les communautés de base, dont la «militance» s’appuie sur des analyses de société et se nourrit de la lecture de la Bible. H. Bourgeois exprime sa sympathie personnelle pour des communautés de foi composées de gens ordinaires, dont le partage relie la vie et l’écoute de la Parole de Dieu. Dans le diocèse de Lyon, confie le théologien, on compte une quarantaine de groupes semblables, tous composés de laïcs, qui se réunissent sans aumônier et sans célébration eucharistique. Qu’en sera-t-il de toutes ces communautés demain? Pour le conférencier, leur existence ne s’oppose nullement à l’avenir des paroisses, si le curé ne cherche pas à tout contrôler. Les tendances au repli sur soi existent, mais peuvent être dépassées par le dialogue. Mais surtout, selon le théologien lyonnais, les pasteurs devraient encourager le surgissement de telles communautés, car il y a des chrétiens qui ne se retrouvent pas en paroisse, mais sont prêts à partager leur foi en petit groupe.
Quelques chrétiens vivent un déplacement spirituel important. Ils sont peu nombreux, mais leur croissance est significative: ce sont les catéchumènes, les néophytes, les «recommençants» et les «convertis». Le nombre des catéchumènes augmente. Ils aspirent à devenir croyants, certes, et membres de l’Eglise, peut-être. Beaucoup dépend des moyens offerts dans l’espace chrétien: ne faut-il pas du «sur mesure»? Devenus néophytes, ces nouveaux membres n’ont pas de grande mémoire ecclésiale. Où se situent-ils dans l’Eglise? Certains veulent faire des communautés. Quant aux «recommençants», ce sont d’anciens fidèles qui, après avoir tiré un trait sur leur vie de baptisé et avoir pris leur distance par rapport à l’Eglise, demandent à réexplorer la foi. Enfin, il y a les «convertis», qui ont un jour perçu un appel à plus d’exigence ou à plus d’absolu. On peut penser que ces diverses situations continueront à se présenter, mais avec des variantes: que sera demain le «fond ecclésial» qui habite les «recommençants» d’aujourd’hui?
Enfin, il y a les blessés de l’Eglise: ceux qui s’estiment trahis et abandonnés par une Eglise qu’ils jugent modernisante; ceux qui, à l’inverse, trouvent l’Eglise trop prudente; ceux qui ont donné leur avis et n’ont pas été écoutés; les divorcés remariés, que le conférencier appelle «les sans-papiers de l’Eglise» et pour lesquels il souhaiterait un «signe» à l’occasion de cette année du Jubilé. Sans oublier les militants, agents pastoraux ou prêtres rendus amers par des mésententes entre responsables. Pour tous ces blessés, constate Henri Bourgeois, il ne se fait pas grand-chose, mais il faudrait au minimum les reconnaître et leur faire savoir qu’ils comptent pour l’Eglise. Ne conviendrait-il, suggère-t-il entre autres, que l’Eglise se donne des procédures de conciliation et recoure à des audits?
Quels investissements pour le temps à venir?
Sans savoir ce que sera l’Eglise dans les prochaines décennies, H. Bourgeois esquisse quelques pistes comme autant de chantiers où le travail devrait progresser.
Miser sur l’approfondissement spirituel devrait occuper un premier chantier, où serait évitée l’opposition factice entre intériorité et préoccupation sociale. «La spiritualité, souligne le théologien, déborde la religion. C’est une manière d’habiter la vie, d’éprouver l’existence, de ne pas en rester à la surface des choses ou à l’impression immédiate, de trouver le coeur de soi-même. L’Eglise apparaît trop souvent comme une institution qui tourne, mais qui est trop peu spirituelle». La spiritualité, ajoute le conférencier, a besoin de lieux, de méthodes, d’initiation, de témoins-ressources anciens et récents. Le carême pourrait être organisé comme un temps fort de ressourcement spirituel.
Démultiplier les offres est devenu indispensable pour rencontrer la diversité des aspirations. «Ce qui est fait pour le tout-venant ne convient à personne», précise le théologien lyonnais, qui imagine par exemple des propositions telles que: expliquer la société à ceux qui ne la comprennent plus; offrir des contrats d’action à durée limitée; réaliser des célébrations non sacramentelles; offrir des occasions de dialogue personnel; évaluer ce que l’on a vécu, apprendre à se parler… Cette variété de propositions n’empêche pas le maintien d’activités plus globales.
La nouvelle «génération catholique»
Maintenir quelques insistances chrétiennes durables: face au foisonnement actuel de «divinités», il importe que l’Eglise vive dans la fidélité au Dieu unique et dans la redécouverte de la personne de Jésus; face à la séduction des «idoles» telles que l’argent, le pouvoir, la réputation, la sécurité, il est bon que les chrétiens relisent l’Evangile, ce qui évitera de le réduire à une abstraction. Sur le plan éthique, la contribution de l’Eglise ne peut qu’être «humble et réaliste», suggère H. Bourgeois: il s’agit d’encourager plutôt que de condamner, d’indiquer l’idéal possible sans accabler ni avoir la prétention de tout résoudre. En ce qui concerne les institutions ecclésiales, le théologien recommande qu’on «allège l’appareil» et que l’on «favorise les débats». Il attire encore l’attention sur la présence d’une «nouvelle génération catholique», à la sensibilité très «classique» et à l’origine sociale souvent «aisée»: une tendance fréquente de ces fidèles, dit-il, est de vouloir tourner la page d’anciens conflits pour affronter l’avenir, mais l’Eglise risque alors de tomber dans la facilité et de se contenter de «garnir les postes».
A court et à moyen termes, divers aménagements sont possibles, relève encore H. Bourgeois. Il réclame d’abord une valorisation du statut de la femme et de ses capacités de décision. Il attire aussi l’attention sur la saine direction d’une paroisse, moyennant des contrats de mission clairs entre l’évêque et le curé ou l’équipe responsable: le curé n’a pas à se comporter en «patron» ni une équipe pastorale à jeter une OPA sur la vie ecclésiale au nom d’une option particulière.
«L’avenir de l’Eglise, conclut Henri Bourgeois, nous ne le connaissons pas. Au mieux est-il objet d’espérance». Et de conclure sur deux recommandations pratiques: renforcer la communication entre chrétiens, à commencer par la base; instituer dans l’Eglise une fonction de médiation en vue d’une nécessaire décrispation. (apic/cip/pr)




