L’évêque de Bukavu dans le collimateur du Rwanda et de ses alliés
Congo démocratique: L’Eglise catholique fait face aux rebelles congolais soutenus par Kigali
Bukavu, 14 février 2000 (APIC) La tension est montée d’un cran lundi dans la province du Kivu, à l’est du Congo démocratique, dans la région contrôlée par les rebelles du Rassemblement pour le Congo démocratique d’Emile Ilunga, soutenus par Kigali: l’Eglise catholique à Bukavu a décidé de faire grève contre l’expulsion «manu militari» samedi de son archevêque, Mgr Emmanuel Kataliko. Toutes les activités liturgiques, sociales et scolaires du diocèse sont suspendues et les messes n’ont pas été dites dimanche dans tout le diocèse.
Mgr Kataliko, qui critique l’occupation de son pays, a été déclaré «persona non grata» par les rebelles et les militaires rwandais qui contrôlent l’est du Congo démocratique. L’Eglise locale a décrété qu’elle ne dispenserait plus de sacrements tant que son pasteur ne serait pas autorisé à rentrer dans son diocèse. Selon des sources religieuses locales, l’évêque a été «puni» à cause de sa sympathie pour la récente semaine de «désobéissance civile» non violente et de grèves de protestation qui a mobilisé la population du 31 janvier au 6 février contre les rebelles et leurs soutiens rwandais.
Contre l’occupation étrangère et le pillage des ressources du Congo
La récente lettre pastorale de Noël, très critique, notamment contre l’occupation et le pillage des ressources congolaises au profit de puissances étrangères, n’a pas non plus eu l’heur de plaire aux occupants du Sud Kivu. L’ordre de bannissement de Mgr Kataliko, qui a trouvé refuge chez Mgr Melchisedec Sikuli Paluku, à l’évêché de Butembo-Beni, au nord Kivu, ne sera pas reporté pour l’instant, a confirmé lundi un porte-parole des rebelles du RCD. Selon le RCD, Mgr Kataliko serait devenu un «dangereux propagandiste» du président congolais Laurent-Désiré Kabila. Il est également accusé par le RCD d’avoir suscité des sentiments anti-Rwandais plutôt que d’avoir joué un rôle de modérateur. Selon les observateurs, il semble bien que les rebelles pro-rwandais connaissent en ce moment de graves difficultés sur le terrain, faute de base populaire.
Mgr Kataliko accusé de «génocide»
L’un des chef du RCD, le commandant Jean-Pierre Ondekané, répondant à un journaliste du canal radiophonique et télévisé de Bukavu, a lancé de graves accusations contre Mgr Emmanuel Kataliko: «Un évêque qui fait appel à la violence – a-t-il déclaré – n’est pas un évêque. (…) Le Mouvement RCD ne s’attaque pas à l’Eglise, le Mouvement s’attaque à l’individu, à la personne de Mgr Kataliko. (…) L’évêque est avec Padiri (le chef des rebelles maï-maï de Bunyakiri, qui combattent la présence rwandaise), qui est un rebelle et qui tue les enfants même du Sud Kivu. (…) Mgr Kataliko prépare un génocide (…), nous, nous voulons éviter un désastre à la population.»
Les accusations de «génocide» sont fréquemment utilisées dans la région des Grands Lacs pour discréditer les opposants aux régimes en place. Les déclarations d’Ondenaké, «homme-lige de Kigali», ont profondément troublé les milieux ecclésiastiques du Sud Kivu. «Il s’agit d’une provocation envers un évêque qui témoigne avec ferveur de l’amour évangélique», a déclaré à l’agence missionnaire MISNA un représentant de la société civile dont l’anonymat est préservé pour d’évidentes raisons de sécurité.
Ferme condamnation du nonce apostolique
De son côté, le nonce apostolique, Mgr Francisco Xavier Lozano, a qualifié d’»inacceptable qu’un citoyen libre, sans condamnation ou procès en cours, soit empêché de rentrer dans son lieu de résidence habituel». Mgr Kataliko revenait d’une réunion du Comité permanent de l’épiscopat du Congo qui s’est tenu à Kinshasa, dans la partie non occupée du Congo. Il rentrait chez lui en passant par Nairobi, au Kenya, et Kampala, en Ouganda, quand des militaires sont montés à bord de l’avion qui avait fait escale à Goma, pour lui intimer l’ordre de repartir en direction de Butembo.
L’archevêque de Bukavu assassiné en 1996 par un «escadron de la mort»
«Le fait est particulièrement grave – a souligné le nonce – s’agissant en particulier d’un membre de la hiérarchie catholique qui développe à Bukavu une œuvre pastorale appréciée de tous». Le nonce rappelle que l’archidiocèse de Bukavu a déjà été le théâtre d’événements dramatiques: le 29 octobre 1996, l’archevêque d’alors, Mgr Christophe Munzihirwa, avait été assassiné par un escadron de la mort proche de l’APR, l’Armée patriotique rwandaise, parce que sa parole gênait. Il avait dénoncé à plusieurs reprises les incursions de l’APR au Zaïre suite à des infiltrations d’opposants rwandais et les massacres perpétrés contre les réfugiés rwandais dans la région du Kivu.
La faction d’Emile Ilunga, appelée RCD-Goma, est la plus philo-rwandaise des opposants au président Laurent-Désiré Kabila. Au Rwanda, notent des observateurs proches du Vatican, le procès monté contre l’évêque de Gikongoro, Mgr Augustin Misago, accusé lui aussi de «génocide», est l’illustration de l’obstacle que représente une Eglise catholique forte face à la «normalisation» en cours dans la région des Grands Lacs. (apic/fides/misna/bbc/be)




