Egypte: La visite du pape jeudi à Al-Azhar est un événement historique

APIC Dossier II

Fondamentalisme islamique sous contrôle

Le Caire, 21 février 2000 (APIC) La visite du pape Jean Paul II jeudi à la prestigieuse institution islamique de Al-Azhar, en Egypte, est d’ores et déjà qualifiée d’»événement historique» au Caire. Le cheikh de Al-Azhar, le Grand imam Mohammed Sayed Tantawi, accueillera le chef de l’Eglise sur le parvis de «Dar al-Islam», la Maison de l’islam, qui rayonne sur l’islam sunnite dans le monde entier. «C’est un fait extraordinaire», estime Ali Al-Samman, vice-président de la Commission pour le dialogue islamo-chrétien de Al-Azhar.

Pour cet ancien journaliste reconverti dans le dialogue inter-religieux, «c’est une grande occasion pour les musulmans. C’est la première fois qu’un pape vient à Dar al-Islam. La puissance symbolique de cet événement est très élevée. Même si c’est une visite protocolaire, elle sera beaucoup plus efficace que bien des entretiens». Le vice-président confirme qu’il y aura une entretien privé entre le pape et le Grand imam Tantawi.

Ali Al-Samman, longtemps correspondant de l’agence de presse «Middle East News Agency» à Paris, s’est retiré pour se consacrer au dialogue islamo-chrétien. Il collabore avec Al-Azhar, la plus haute instance religieuse sunnite du monde entier. Ce dialogue a déjà porté des fruits: un accord entre le Vatican et Al-Azhar a été signé en 1998. Il rappelle qu’ensemble, chrétiens et musulmans constituent plus de la moitié de la population mondiale.

Un renforcement du dialogue inter-religieux

«Cette rencontre peut sembler une simple visite de courtoisie et presque une formalité, mais elle ne pourra que renforcer les relations récentes entre le Saint-Siège et l’Université de Al-Azhar», a confié à l’APIC Mgr Michael Fitzgerald, secrétaire du Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux. Ces relations datent de la création du comité mixte de dialogue en vue de «promouvoir une compréhension et un respect mutuels entre catholiques et musulmans grâce à un échange d’informations», et d’»examiner des sujets d’intérêt commun comme les questions du respect des religions, de la justice et de la paix, de la dignité humaine et des droits de l’homme». Dans cet esprit, une première rencontre entre des représentants des deux parties a eu lieu au Caire le 13 avril 1999 pour dééterminer les modalités de l’organisation de ce comité, et un colloque est prévu de nouveau au Caire au mois de mai 2000.

Une visite au caractère spirituel marqué, le «politique» réduit au minimum

L’on est bien conscient au Vatican des difficultés actuelles que connaissent les chrétiens d’Egypte à cause de leur situation de minorité qui conduit facilement à des discriminations. L’on connaît également les violences des fondamentalistes islamiques, mais on souligne toutefois que cette venue du pape dans ce pays musulman montrera que le peuple égyptien «affirme au monde entier que l’islam et le christianisme et tous les hommes de bonne volonté sont appelés à collaborer toujours davantage, pour bâtir une société fondée sur la fraternité et les respect mutuel».

La visite du pape Jean Paul II en Egypte, pays qui accueillit il y a 2000 ans le Christ lui-même – la Sainte Famille fuyant le massacre des enfants ordonné par Hérode trouva refuge sur les bords du Nil – aura uniquement un caractère spiriuel. Ali Al-Samman rappelle aussi les visites du président Moubarak au Vatican et ses rencontres avec le pape. A cette occasion, les interlocuteurs mentionnèrent le rôle des religions pour s’opposer à l’extrémisme et au terrorisme.

Accueilli au Caire le 24 février à 14 heures par une cérémonie de bienvenue en plein air, après un peu plus de trois heures de vol, le pape rencontrera sur place, en privé, le président de la République égyptien Hosni Moubarak. Celui-ci s’est pour sa part déjà rendu cinq fois au Vatican – les deux premières fois, il n’était que vice-président -, depuis le début du pontificat de Jean Paul II.

Si aucun discours à l’origine n’était prévu au moment de cette arrivée, – l’aspect politique de la visite du pape en Egypte devant être «réduit au minimum», insiste-t-on au Vatican -, Jean Paul II prendra tout de même le temps finalement de s’adresser aux autorités égyptiennes dans un pavillon présidentiel de l’aéroport. Les relations diplomatiques entre l’Egypte et le Saint-Siège ont été établies en 1947, et les Egyptiens, remarque-t-on encore à Rome, sont bien conscients de l’importance internationale du Saint-Siège, et très attentifs à son intérêt pour le processus de paix au Moyen-Orient.

Les musulmans aussi attendent le pape

Même si les médias égyptiens parlent au moins tous les deux jours de la venue de l’hôte illustre qu’est le pape Jean Paul II, les gens de la rue ne paraissent pas vraiment informés de cet événement. Mais à mesure que la date approche, les choses changent peu à peu. «L’Egyptien n’a pas un tempérament de planificateur, mais il sait malgré tout honorer ses visiteurs, et en particulier les visiteurs les plus importants», relève l’agence vaticane FIDES.

«La télévision gouvernementale égyptienne répète tous les deux jours l’annonce de la visite», relève Halim Ismail, correspondant en Italie de la télévision égyptienne. «Si les 10 millions de chrétiens du pays attendent le pape avec impatience, les Egyptiens musulmans eux aussi croient que l’arrivée du Souverain Pontife aura une grande valeur. Ils savent que le pape appuie le processus de paix au Moyen-Orient, et ils pensent que l’événement pourra favoriser la stabilité dans la région… Les voyages du président Moubarak en Italie et au Vatican ont tenu une grande place dans la presse égyptienne et ont servi à préparer l’opinion publique».

Pour les musulmans, un homme sage et juste

Pour Halim Ismail, il n’y aura aucun problème de sécurité et de fondamentalisme: «Les gens aiment bien le pape et considèrent que c’est un homme sage et juste. Le fondamentalisme, qui a longtemps menacé la stabilité politique et économique du pays, est sous contrôle, à moins qu’il ne reçoive des aides de l’étranger. La population égyptienne est une population pacifique, et le fondamentalisme est étranger à sa nature».

Les préparatifs de la visite se poursuivent à grand train. Les responsables de l’Eglise catholique locale sont absorbés par l’organisation de cet événement. Le pape résidera à la Nonciature apostolique du Caire avec quelques-uns de ses accompagnants. Le reste de la délégation logera à l’Hôtel Sheraton, sur la pointe de l’île de Guézira, sur le Nil. Au centre de l’île se trouve le quartier résidentiel de Zamalek où, en 1928, la Délégation du Saint-Siège a fait construire une villa.

Message de bienvenue de Stephanos II, patriarche d’Alexandrie des coptes catholiques

Dans son message de bienvenue, Stephanos II Ghattas, patriarche d’Alexandrie des coptes catholiques, annonce un «triduum» de préparation pour l’Eglise catholique égyptienne: il est célébré du 20 au 22 février dans toutes les églises et couvents. Au nom du Conseil des patriarches catholiques et des évêques égyptiens, il souligne que tous les catholiques veulent participer aux rencontres prévues. Les prêtres, les diacres et les quatre chœurs qui animeront la messe au stade couvert du Caire suscitent presque de l’envie de la part des fidèles. Les chœurs choisis sont les suivants: la chorale de l’Eglise melkite «Saint Cyrille d’Héliopolis», la chorale de la Basilique latine Notre-Dame, une chorale copte catholique, et une autre arménienne catholique.

L’Eglise copte orthodoxe, qui regroupe plus de 90% des chrétiens du pays, n’a fait aucune annonce officielle de la visite à ses propres fidèles. Le pape Chénouda III s’est rendu en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis au début de février. Il rentrera en Egypte pour recevoir le pape Jean Paul II.

Pour la première fois au siège du patriarcat d’une Eglise «pré-chalcédonienne».

En rencontrant à Abasseya, au Caire, le pape Chénouda III, patriarche copte orthodoxe d’Alexandrie, le 24 février, Jean Paul II se rend pour la première fois au siège du chef d’une Eglise «pré-chalcédonienne», à savoir une Eglise séparée de Rome dès le Concile de Chalcédoine en 451.

«Il y a là un motif de satisfaction et de fierté évidente pour le pape Chénouda III», fait-on remarquer à la Congrégation pour l’unité des chrétiens. A l’occasion de cette rencontre privée avec Chénouda III dans sa résidence, Jean Paul II pourrait évoquer, outre la question de l’unité des chrétiens, la condition de l’ensemble de la chrétienté arabe au Moyen-Orient, qui tient particulièrement à cœur au patriarche copte orthodoxe. Celui-ci ne peut que se réjouir, dans ce contexte, que la visite de Jean Paul II en Egypte précède son arrivée en Israël, estime-t-on à la Congrégation pour l’unité des chrétiens.

Par ailleurs, Chénouda III est certainement sensible à la reconnaissance, par cette visite de Jean Paul II, de la valeur de la présence chrétienne en Egypte dans un contexte islamique, de la richesse théologique et spirituelle de l’Eglise copte orthodoxe – qui rassemble 6 à 12 millions de membres (il n’y a pas de statistiques fiables!) -, et du rayonnement de ses nombreux monastères.

«Jean Paul II pour sa part est heureux de rendre au pape Chénouda III la visite qu’il a faite à Paul VI en 1973», souligne-t-on encore à la Congrégation pour l’unité des chrétiens. A cette époque, un dialogue théologique avait commencé entre les deux Eglises, grâce à une commission mixte mise en place en 1974. Si l’on fait remarquer au Vatican que l’Eglise copte orthodoxe n’a pas toujours été enthousiaste quant à un rapprochement avec l’Eglise catholique (elle pratique toujours le «rebaptême» des catholiques en cas par ex. de mariage mixte!), on signale néanmoins qu’elle a régulièrement envoyé des représentants lors des synodes ou autres rassemblements auxquels elle était invitée à Rome par le Saint-Siège, le dernier en date étant l’ouverture de la porte Sainte de la basilique de Saint-Paul-Hors-les-Murs par Jean Paul II le 18 février dernier. L’Eglise d’Egypte avance délibérément sur la voie de l’unité complète, affirme-t-on, et cette rencontre entre Jean-Paul II et Chénouda III ne peut que renforcer ce mouvement.

L’apport de l’Eglise copte à l’évangélisation

Jean Paul II tient par ailleurs lors de son passage au Caire à exprimer son admiration pour l’ensemble de la communauté chrétienne égyptienne, ce qu’il pourra faire au cours de la rencontre oecuménique qui aura lieu dans la cathédrale copte catholique de Notre-Dame

d’Egypte le vendredi 25 février, sous la forme d’une liturgie de la parole, célébrée à la fois en copte et en arabe. Il s’agit en particulier pour le pape de rendre hommage à ce que l’Eglise copte a fait pour l’évangélisation au cours des premiers siècles du christianisme, principalement en Ethiopie, et à son identité de berceau du monachisme chrétien dès le IIIème siècle après JC.

Aux sources du monachisme chrétien

Jean Paul II devrait mentionner à cette occasion quelques grands saints qui ont vécu en Egypte, à commencer par Saint Antoine le Grand (250-356), qui se retira dans le désert de la région de Thèbes (Louxor) pour y mener une vie d’ermite, de son ami Saint Athanase (295-373), évêque d’Alexandrie et docteur de l’Eglise, qui lutta contre l’hérésie d’Arius, de Saint Cyrille d’Alexandrie (380-444), également patriarche d’Alexandrie et docteur de l’Eglise, qui a lutté quant à lui contre l’hérésie de Nestorius. Le pape catholique pourrait encore rendre hommage à Saint Pacôme (286-346) qui conçut quant à lui un mode de vie monastique communautaire. Le développement rapide des monastères devait grâce à lui jouer par la suite un rôle décisif dans le développement de l’agriculture égyptienne d’une part, et de la tradition du rôle social de l’Eglise d’autre part.

Enfin, le pape ne pourra pas de pas saluer la figure de Sainte Catherine d’Alexandrie, instruite en philosophie au point de pouvoir confondre les philosophes païens au IVème siècle, avant d’être décapitée sous les ordres de l’empereur romain Maxence. Une sainte d’autant plus importante pour Jean Paul II que selon la tradition, des anges auraient transporté son corps sur le plus haut sommet du Mont Sinaï, d’où le nom du monastère grec-orthodoxe qu’il doit visiter le 26 février.

Le message que le pape veut transmettre: le décalogue à la base des droits de l’homme

Les dix commandements donnés à Moïse sur le Mont Sinaï ­ le décalogue – sont la base des droits de l’homme et le moyen d’entrer en contact personnel avec Dieu. Tel est le message que Jean Paul II entend communiquer au cours de son «pèlerinage» en Egypte, son 90ème voyage hors d’Italie, du 24 au 26 février 2000. Au Vatican, on insiste sur le fait que l’ensemble de la visite du pape en Egypte fait partie de son pèlerinage biblique au Mont Sinaï, même si c’est au Caire qu’il passera les deux premières journées de son séjour.

Dès ses premières interventions dans la capitale égyptienne, Jean Paul II devrait donc lancer une invitation à vivre selon les dix commandements. S’ils ont été reçus par Moïse vers les années 1’300 avant JC, ils restent aujourd’hui encore la base des droits de l’homme, estime le pape.

Par ailleurs, Jean Paul II souhaite expliquer que ces commandements sont une expression de la «loi naturelle», précise-t-on au Vatican. Celle-ci est une «lumière de l’intelligence» que Dieu a mise dans la conscience de chaque homme pour qu’il découvre un «art de cheminer dans la vie», lui permettant d’atteindre un bonheur comblant ce qu’il y a de plus essentiel en lui. Enfin, pour le pape, cette «loi naturelle» permet d’atteindre Dieu même en dehors de la foi et d’une adhésion consciente au Christ. Elle constitue donc, devrait-il souligner, une référence précieuse pour le dialogue avec les non chrétiens.

Rencontre œcuménique et réticences grecques-orthodoxes

Développés d’abord lors de la messe que Jean Paul II célébrera au Stade du Caire le matin du vendredi 25 février, ces thèmes seront aussi au centre de la rencontre oecuménique qui aura lieu dans l’après-midi du même jour à la cathédrale copte catholique de Notre-Dame d’Egypte. Enfin, le pape en parlera également lors de la «célébration de la parole» qu’il présidera le samedi 26 février en fin de matinée au Mont Sinaï, dans le «Jardin des Oliviers» situé à l’extérieur du monastère grec-orthodoxe de Sainte-Catherine. Au sein du

monastère, certains moines craignent une «récupération catholique», même s’ils reconnaissent que le pape, «homme pieux», est venu d’abord pour prier. Selon l’archevêque du Sinaï et du monastère autonome de Sainte-Catherine, Damianos Samartsis, cité par l’AFP, les moines craignent que les médias ne donnent «l’impression fausse que les Eglises orthodoxes et catholiques sont unies». Le prélat grec, âgé de 64 ans, soupçonne le pape de vouloir se montrer au Sinaï comme le chef de tous les chrétiens.

Moïse et le buisson ardent

En partant le matin du samedi 26 février du Caire, grâce à un avion mis à sa disposition par le gouvernement égyptien, Jean-Paul II arrivera après environ une heure de vol à l’aéroport situé près du monastère fortifié construit à près de 1570 mètres d’altitude, à environ 600 mètres du sommet du Mont Sinaï.

Célèbre pour ses icônes byzantines ­ il a échappé à la crise iconoclaste au VIIIème siècle – et pour sa bibliothèque qui contient près de 4’000 manuscrits, le monastère de Sainte Catherine faisait partie à l’origine du patriarcat de Jérusalem. Indépendant de Constantinople, il ne s’est séparé de Rome qu’au moment du Concile de Florence en 1439. En 1575, il a obtenu un statut autonome de la part du patriarcat de Constantinople. Il lui reste toutefois aujourd’hui un dernier lien avec le patriarche de Jérusalem dans la mesure où c’est ce dernier qui ordonne évêque son abbé. Cet abbé est depuis 1973 l’archevêque Damianos, qui est donc le chef de «l’Eglise orthodoxe du Mont Sinaï». Celle-ci compte plusieurs centaines de personnes, Bédouins et pêcheurs qui vivent sur la péninsule, sans compter les quelque 70 moines grecs-orthodoxes du monastère, qui sont en grande majorité de nationalité grecque.

Ils n’étaient en effet qu’une vingtaine en 1984, lorsqu’un accord passé entre les gouvernements grec et égyptien a permis au monastère de recevoir 50 nouveaux moines grecs. Le but du pape en allant au Mont Sinaï, explique-t-on au Vatican, est de «marcher sur les traces de Moïse pour rencontrer le Seigneur dans le buisson ardent et lui parler face à face», à la suite de cet épisode biblique relaté dans le livre de l’Exode, et situé historiquement dans les années 1300 avant JC. Une chapelle du «buisson ardent» ­ construite, selon la tradition, en 330 par sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin ­ est considérée comme le lieu le plus sacré de Sainte-Catherine. Elle se trouve aujourd’hui derrière l’autel majeur de la basilique de la Transfiguration, grande église que Jean Paul II visitera en privé dès son arrivée.

Après cette visite, Jean Paul II présidera en fin de matinée une «célébration de la parole» préparée en langue arabe par des jeunes, à l’extérieur du monastère, dans le jardin dit «des Oliviers». Deux lectures bibliques rappelleront comment Dieu s’est révélé à Moïse dans le buisson ardent, puis comment Moïse lui a parlé face à face sur le Mont Sinaï, avant de recevoir de lui les «Dix Commandements». Lors de cette cérémonie oecuménique sera lu par ailleurs l’Evangile de la «Transfiguration du Christ». Jean Paul II voudrait rappeler en effet que, selon la Bible, «le visage de Moïïse rayonnait» lorsqu’il redescendait du Mont Sinaï, «parce qu’il avait parlé avec Dieu». Après la conclusion de cette prière, Jean-Paul II reprendra aussitôt l’avion pour Le Caire où il arrivera en début d’après-midi, et quittera l’Egypte quelques heures plus tard pour repartir vers Rome. (apic/fides/imed/be)

21 février 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 12  min.
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