Entretien avec le bibliste jésuite de Genève Jean-Bernard Livio sur les dérives sectaires

APIC Interview

Le grand malentendu de l’Apocalypse

Marie-José Portmann (APIC)

Genève, 7 mai 2001 (APIC) Les sectes «apocalyptiques» bouleversent les repères en usant et abusant des symboles religieux. Elles s’inspirent souvent de l’Apocalypse pour construire les théories mystiques les plus délirantes. Dans le sillage du procès de l’Ordre du Temple Solaire, à Grenoble, le jésuite genevois Jean-Bernard Livio montre les risques de dérapage dans l’interprétation des très belles et très fortes images de l’Apocalypse de Jean.

L’usage s’est imposé dans les médias de donner aux mots apocalypse et apocalyptique le sens de catastrophe et de fin du monde. Alors que le mot grec > signifie « révélation », >, précise d’emblée Jean Bernard Livio. L’événement apocalyptique, assure le Père Jean-Bernard Livio, est simplement une clef de compréhension du message d’amour de Dieu, à travers les circonstances.

Rencontré au cœur du bourg de Carouge, le jésuite genevois Jean-Bernard Livio se définit à travers sa double formation d’archéologue et de bibliste. Dans son bureau, des minéraux fleurent bon les sables du Moyen-Orient. Ils côtoient les livres qui débordent des rayonnages jusqu’au plancher. Lorsque Jean-Bernard Livio aborde un texte biblique, il fait ressortir son côté terreux, physique et humain. «Un texte est d’abord une communication entre des personnes précises à une période donnée, avec leur part d’incarnation et de subjectivité».

APIC: Vous avez remporté un grand succès – 7’800 spectateurs en huit représentations – en montant le texte de l’Apocalypse, l’an passé, au théâtre des Forces motrices de Genève. Qu’avez-vous voulu dire au public?

Jean-Bernard Livio: Le pari un peu fou de la création théâtrale de l’Apocalypse a coïncidé avec la fin du siècle ou le début du nouveau millénaire. Comme il ne s’était rien passé en l’an mille, certains craignaient des cataclysmes pour l’an 2000. Il fallait rebondir à partir de cette angoisse, de cet imaginaire. Il fallait redonner sa force à ce message biblique : or l’Apocalypse est d’abord un texte à voir, à entendre plus qu’à lire. J’avais envie de le présenter au grand public celui qui vient au théâtre plus que celui qui fréquente les églises.. Pour qu’il se rende compte que l’Apocalypse n’est pas un texte de catastrophe, sur l’imminence de la fin du monde et du jugement dernier, mais qu’il apporte un message d’espérance valable autant hier en situation de persécution des chrétiens que pour aujourd’hui.

APIC: Si ce n’est pas un texte sur la fin des temps, quelle est la signification actuelle de l’Apocalypse?

Jean-Bernard Livio: L’Apocalypse donne tous les éléments pour comprendre certains désarrois de l’époque moderne, qui perd ses références existentielles. Ne pouvant plus croire en des valeurs fondamentales, elle se raccroche à ce qui s’effondre. Le texte nous parle de catastrophes cosmiques, de tremblements de terre, de villes qui s’écroulent, d’inondations qui sèment la mort. En un mot, de tout ce que l’on lit dans les journaux ou voit à la télévision. Et même de ces empires financiers qui ont mordu la poussière et dont on parle encore aujourd’hui. En ce sens, nous vivons une époque >, autrement dit les signes des temps actuels devraient nous > un message d’espérance non de catastrophes.

APIC: Quel rapprochement faites-vous entre l’attitude désemparée du monde d’aujourd’hui et les sectes?

Jean-Bernard Livio: Dans tous les phénomènes sectaires on peut lire d’abord la recherche de points d’accrochages. J’ai pour les sectes infiniment de respect parce que j’y vois des hommes et des femmes cherchant à se retrouver au-delà de toutes leurs incertitudes. Mais leur démarche risque de leur mettre à part – de les couper, d’où le mot > à rapprocher du mot > – , s’ils cherchent le fondement de leur existence dans un ailleurs, s’ils pensent que le > des chrétiens comme celui de toutes les religions est une fuite de la réalitéé, pour entrer dans un absolu aussi irréel et qu’irréaliste. La foi du chrétien tout particulièrement s’inscrit dans le quotidien, s’incarne en humanité : tel est le message de Noël. C’est au plus profond de la réalité humaine que jaillit la lumière dans les ténèbres. Le passage de la croix, de la mort, de l’absurde, du vendredi saint débouche sur l’espérance, l’aube matinale, la Vie, merveilleusement mise en scène par la liturgie de la nuit pascale, illuminée par le feu, la lumière partagée, la Parole proclamée. Ainsi à chaque fois que l’on recommence à comprendre que les ténèbres n’ont pas le dernier mot…

APIC: Cette fuite vers l’au-delà peut avoir des conséquences funestes, comme pour les 78 victimes de l’Ordre du Temple Solaire, en 1998. Ne retrouve-t-on pas cependant également des aspects mortifères chez les catholiques, voire chez les musulmans, avec le culte des martyres, le Royaume de Dieu, promesse de consolation et voluptés qui ne sont pas de ce monde?

Jean-Bernard Livio: Il peut y avoir des tenances mortifères en tout homme, y compris chez les croyants, qui sacrifient leur vie à un idéal. Mais le véritable absolu, c’est de donner sa vie à quelqu’un pour que l’autre naisse. Le mot martyre que l’on retrouve dans le texte de l’Apocalypse ne signifie pas «suicidé» mais «témoin». Jean de Patmos qui écrit ce texte est en prison pour sa fidélité à Jésus-Christ. Il est prêt à tout, même à mourir pour témoigner de son sauveur.

Je n’aime pas trop les canonisations, car elles risquent de mettre des gens sur un piédestal. Mais il est intéressant, aujourd’hui comme à toutes les époques, que soient proposées des expériences de vie comme modèles à la communauté des croyants. Je retiendrais pour ma part l’exemple du Père capucin Maximilian Kolbe, prisonnier à Auschwytz, qui s’est avancé pour être exécuté, afin qu’un autre vive !

APIC: Cette dimension du don de soi pour permettre à l’autre de vivre était-elle absente au sein de la secte apocalyptique de l’Ordre du Temple solaire (OTS)?

Jean-Bernard Livio: Je n’ai su voir aucun témoignage d’ouverture aux autres dans les récits autour de la tragédie des morts collectives de l’OTS. Il n’y avait que la recherche d’un point extérieur, Syrius par exemple, d’un groupe fermé, >, où l’on voit des hommes et des femmes se rassembler en grand secret. Ils ne repartent pas ensuite avec l’intention que le monde change. A l’encontre des liturgies chrétiennes qui débouchent toujours sur l’envoi vers les autres. Le mot ancien de «mission» est essentiel à la dimension chrétienne.

APIC: On reproche aux mouvements sectaires de se considérer comme les élus, les initiés d’une vérité ou d’un savoir auquel le commun n’a pas accès et d’être prosélytes. Ne retrouve-t-on pas aussi la même certitude de détenir la vérité dans le monde chrétien?

Jean-Bernard Livio: Lorsque l’on parle d’élus, on pense tout de suite au chiffre 144’000 des douze tribus formant Israël, dans l’Apocalypse. Seulement, le texte biblique va plus loin. Ces 144’000, ce sont 12 fois 12’000 personnes, dont les noms sont très concrètement connus. Ces sont des noms de familles de chez nous: 12’000 Gremaud, Bolomey ou Pittet, par exemple. L’Apocalypse s’adresse à un peuple qui connaît ses ascendances, de la tribu de Zabulon, de Levi ou de Juda… Cela part d’un petit groupe, mais ce n’est pas du tout limitatif, puisque le texte dit ensuite que la convocation est adressée «à tout peuple, à toute nation, à toute langue et à toute race». Il n’y a jamais eu de limitation du nombre des purs à l’exclusion de tous les autres, dans le message chrétien.

APIC: Quel sens alors donner au mot «élu», dans une lecture chrétienne?

Jean-Bernard Livio: Le sens biblique du mot «élu» que l’on retrouve déjà chez les prophètes renvoie à un choix. Quel que soit le peuple qui reçoit le message d’amour de Dieu, il est envoyé vers les autres. Si une mère dit à l’un de ses enfants, je t’aime, veut-elle dire en même temps à tous les autres : je te hais. L’enfant qui a entendu le

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