En mission jusqu’au milieu des glaces de l’Amérique du Nord

Rome: Interview du cardinal Jozef Tomko sur la Mission de l’Eglise

Rome, 17 avril 2001 (APIC) Le Cardinal Jozef Tomko, âgé de 77 ans, vient de mettre un terme à son mandat de Préfet de la Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples. Il a été remplacé le 9 avril par le cardinal italien Crescenzio Sepe. Jozef Tomko, Slovaque, trace un bilan de son expérience et présente les défis missionnaires devant lesquels se trouve l’Eglise.

«Après seize ans, je laisse le service missionnaire, mais je porte la Mission dans mon cœur», affirme le cardinal Tomko à l’agence de presse Fides. «Durant tout ce temps, j’ai beaucoup appris: La Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples est un observatoire sur la mission auprès des peuples du monde».

Par son activité, Josef Tomko a eu des contacts étroits avec les communautés catholiques implantées en Asie, en Afrique et en Océanie. «Mais aussi avec des peuples qui ne sont pas encore évangélisés, dans la «sierra» et dans les forêts d’Amérique latine, au milieu des glaces de l’Amérique du Nord, dans les montagnes des Balkans, sur le sol de l’Europe», précise-t-il.

Q: «Que retirez-vous de tous ces contacts avec cette multiplicité de peuples?»

J. Tomko: «A toutes ces variétés de peuples, de civilisations, de cultures, de religions, le Père a envoyé son Fils par amour: c’est l’événement à la fois historique et mystérieux de l’Incarnation, que nous a rappelé le Grand Jubilé. Toutes ces années au service de la Mission de l’Eglise font partie de l’événement de l’Incarnation, un grand don de Dieu. J’ai reçu beaucoup plus que je n’ai pu donner. Et j’ai expérimenté la «passion» de la mission, avec ses joies et ses souffrances.»

Q: «Quels faits vous font évoquer ces joies et ces souffrances?»

J. Tomko: «J’ai vécu l’aventure de l’Esprit, au travail chez les peuples. J’ai expérimenté comment l’Eglise naît et croît dans le travail de la pauvreté et de la faim, sous les persécutions et sous les oppressions; avec l’héroïsme des missionnaires et des nouveaux chrétiens; dans la faiblesse humaine et dans la lenteur des mentalités enracinées. J’ai fait plus de cinquante voyages en Afrique et des dizaines dans d’autres pays. J’ai appris d’eux «à faire fête à Dieu» dans l’esprit et dans la danse. J’ai vu croître les Eglises entre mes mains: le Christ Mystique qui naît chez les populations; son corps qui s’articule en de nouvelles communautés et circonscriptions ecclésiastiques. C’est une joie semblable à celle qu’exprime saint Paul dans ses épîtres.

A chaque audience, ou presque, avec le Saint-Père, j’ai apporté la demande de reconnaissance pour une nouveau diocèse, une nouvelle préfecture apostolique. Je me sentais comme le parrain de baptême du «nouveau petit». Et le nombre de ces Eglises a augmenté : de 877 en 1985, il est passé à 1’059 en 2001 : c’est 37% de l’Eglise catholique, sans parler de la croissance du nombre des vocations qui a presque doublé durant toutes ces années. Le Seigneur a réalisé mon programme épiscopal : «Ut Ecclesia aedificaetur».

Q: «Quel est le travail réalisé par la Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples?»

J. Tomko: «Durant les années où j’ai été préfet, j’ai beaucoup insisté sur l’effort pour élever la qualité de la formation à tous les nivaux: des cours spéciaux pour les évêques, pour les enseignants et les responsables de la formation; des visites pastorales et apostoliques; des congrès missionnaires; la préparation des nominations des évêques (à présent indigènes en grande partie); l’animation à tous les niveaux de l’Eglise.

Actuellement, nous aidons 29’000 grands séminaristes, et 52’000 petits séminaristes. Somme toute, un travail passionnant où l’on recommence chaque jour.

Q: «Quand vous êtes arrivé à «Propaganda Fide» (ndr: ancien nom de la Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples) en 1985, la théologie de la libération était très en vogue, ainsi que la tentation de réduire l’annonce chrétienne au seul dialogue de type social …»

J. Tomko: «Face à la réduction de l’annonce à l’engagement social ou au dialogue sociologique, où souvent la personne du Christ disparaissait (»missionnaires sans le Christ»), nous avons travaillé pour ramener en pleine lumière le centre de la vie et de la Mission de l’Eglise, c’est-à-dire l’annonce de Jésus-Christ mort et ressuscité, qui délivre de l’esclavage, et réalise toute recherche religieuse du vrai Dieu. C’est là un des défis et une des propositions du pape Jean Paul II pour le troisième millénaire: redécouvrir Jésus-Christ et centrer le dialogue en en faisant un «dialogue de salut». C’est un travail qui est toujours en cours.»

Q: «Il y a eu aussi la globalisation de l’économie, des communications plus rapides entre les différents continents …»

J. Tomko: «A la globalisation des marchés, au fait que le monde est devenu plus petit, nous avons répondu avec la «globalisation» de la Mission. J’ai beaucoup travaillé pour que les jeunes Eglises donnent elles aussi leur contribution en personnel et en ressources à la Mission mondiale. La mission ne va plus de l’Occident vers les autres pays, mais elle va dans toutes les directions. L’Afrique elle aussi commence à avoir des missionnaires pour le continent africain et pour l’étranger.

Une des propositions les plus significatives, ce furent les COMLA, les Congrès Missionnaires Latino-américains qui, en 1999, ont pris la forme de Congrès Missionnaires Américain (CAM), en englobant aussi l’Amérique du Nord. De cette manière, nous avons encouragé l’envoi à l’étranger, en Afrique, en Asie, et en Océanie, de missionnaires venus de pays comme le Pérou, la Colombie, le Mexique, soit des pays pauvres, ayant leurs problèmes, mais qui sont capables de donner de leur propre pauvreté en manifestant une conscience missionnaire mûre. L’Eglise d’Amérique est appelée à apporter une grande contribution en ressources humaines et économiques à la Mission de l’avenir.

Un des fruits de la globalisation est l’utilisation d’Internet. Son utilisation pour la mission a été immédiate. Fides, l’Agence Internationale qui dépend directement des Oeuvres Pontificales Missionnaires, a été parmi les premiers organismes romains à utiliser ce réseau, pour mettre Rome en communication avec le monde. A présent, le site de Fides est suivi chaque semaine par plus de 100’000 visiteurs, même en Chine et au Vietnam.

Les années 1990 marquent en revanche la naissance des tigres asiatiques et de leur impact dans l’économie et dans la politique mondiales. L’Asie, cajolée comme le marché mondial le plus grand, est pour nous le continent où la Mission est la plus urgente, où l’Eglise est encore une petite minorité. Avec Redemptoris Missio, le pape Jean Paul II a déclaré que «la Mission en était à ses débuts», et que l’Asie était le défi pour l’évangélisation du troisième millénaire, selon ce qu’il a déclaré à Manille en 1995 et répété à Delhi en 1999.

Q: «Et la Chine, ce pays si célèbre et si peuplé, avec une Eglise aussi contrôlée ?»

J. Tomko: «Pour la Chine, le grand tigre de l’Asie, nous demandons toujours et seulement une liberté religieuse pleine et entière, la vraie liberté pour les nominations des évêques et le respect pour l’identité et l’unité de l’Eglise catholique. Nous espérons que les martyrs chinois, qui sont vénérés par les fidèles catholiques, officiels et non officiels, nous aideront.

Q: «L’Afrique en revanche a connu une chute toujours croissante dans les guerres inter-ethniques et dans la pauvreté…»

J. Tomko: «En Afrique, nous avons suivi la naissance d’une hiérarchie pleinement africaine. Moi-même, j’ai ordonné deux grands évêques de ce continent. Le premier est un martyr, l’archevêque de Bukavu (dans l’ex Zaïre), Mgr Christophe Munzihirwa, tué en 1996. L’autre est Mgr Augustin Misago, accusé de génocide puis déclaré totalement innocent.

L’Afrique est à la recherche d’une voie qui lui assure une dignité égale à celle des autres peuples, et qui sauvegarde ce que ses cultures possèdent de mieux (famille, religiosité, etc.). Ses évêques sont les sommets du peuple africain. Ils sont capables de rencontrer le reste du monde et se montrent respectueux de la dignité des différentes cultures. Avec le Grand Jubilé, la hiérarchie africaine est devenue la voix la plus autorisée et la plus précise dans l’annonce du Christ, et pour dénoncer les violations des droits de l’homme. Dans le même temps, on a vu croître une grande communion entre les Eglises africaines, vécue comme «Famille de Dieu».

Q: «Que dire de l’islamisation de l’Afrique et des conflits inter-religieux ?»

J. Tomko: «Dans plusieurs nations africaines, il y a depuis des siècles un islam tolérant, ce qui facilite la cohabitation pacifique de tous. Le fondamentalisme est une partie limitée des religions, et il est souvent exploité à des fins politiques. Au plan mondial, «Propaganda Fide» a beaucoup travaillé pour défendre les droits des chrétiens, mais aussi en faveur de la liberté religieuse pour tous, en demandant la réciprocité. Nous avons agi sans attendre pour défendre les catholiques du Timor Oriental, mais nous avons travaillé aussi pour la paix en Indonésie entre musulmans et chrétiens, entre Madurais et Dayaks. Nous avons travaillé pour la paix et la réconciliation dans la sous-région africaine des Grands Lacs.

Q: «Quelles perspectives voyez-vous pour ce début du troisième millénaire ?»

J. Tomko: Les perspectives sont nombreuses. Il y a un renouveau de ferveur autour de la personne de Jésus-Christ, non pas comme un objet du passé, mais comme une réalité vivante. Je suis encore impressionné par les deux millions de jeunes rassemblés à Rome pour le Jubilé, dont beaucoup venaient des jeunes Eglises. Le pape leur a demandé précisément : «Qu’êtes-vous venus chercher, ou mieux: Qui êtes-vous venus chercher ?». Pour Rome et pour la Mission universelle, il faut redécouvrir la personne vivante de Jésus-Christ, et une identité chrétienne claire. Dans sa lettre tournée vers l’avenir, Novo Millenio Ineunte, le Saint-Père a souligné le fait que le troisième millénaire sera marqué par le dialogue et par l’annonce. «Le dialogue inter-religieux ne peut pas remplacer simplement l’annonce, mais il reste orienté vers l’annonce» (N.M.I., 56).

La Mission est plus jeune que jamais. L’annonce n’entraînera pas des conflits religieux, mais au contraire elle entraînera toujours davantage de convergences entre les religions. Elle combattra tout ce qui conspire contre la dignité absolue de la vie humaine et de la liberté religieuse. Dans Redemptoris Missio, le pape Jean Paul II a déclaré : «La Mission renouvelle l’Eglise, renforce la foi et l’identité chrétienne d’un enthousiasme nouveau et de nouvelles motivations» (n°2). La Mission est un médicament aussi pour notre Occident, fatigué et repu. (apic/fides/bb)

17 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 7  min.
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