Petrella plaide à Porto Alegre pour l’accès de tous à la connaissance et aux biens essentiels
APIC Interview
Réécrire la mondialisation
Jacques Berset, agence APIC
Porto Alegre/Bruxelles, 5 février 2001 (APIC) «Au Forum Social Mondial (FSM) de Porto Alegre, un bébé est né, on a pu entendre ses premiers cris. Ce n’est pas un échange entre intellectuels, c’est le cri d’un monde nouveau!». Lyrique, heureux de la haute tenue des débats et des perspectives nouvelles qui s’en dégagent, le professeur Riccardo Petrella, de l’Université catholique de Louvain, constate qu’il y a désormais un «avant» et un «après Porto Alegre».
Durant plus d’une décennie en effet, souligne Riccardo Petrella, président et fondateur du Groupe de Lisbonne, la société civile et les mouvements sociaux n’ont fait que réagir à l’agenda des pouvoirs dominants, mais Porto Alegre marque un tournant. Des dizaines de milliers de participants, 4’700 délégués représentant près de 1’500 ONG de 130 pays, ont répété durant le FSM qu’»un autre monde est possible!».
On assiste, aux yeux de Riccardo Petrella, à l’irruption d’une pensée autonome et d’une force de proposition organisée au niveau mondial pour changer les règles du jeu de la globalisation: il s’agit de coordonner la lutte contre le brevetage du vivant par les firmes transnationales, de mettre un terme à la «biopiraterie» au détriment des pays du Sud, à la marchandisation et la privatisation des biens de base qui appartiennent à tous, comme l’eau.
Parlant dans le cadre du FSM sur l’accès de tous aux biens de première nécessité et à la connaissance, le professeur Riccardo Petrella a plaidé à Porto Alegre pour la propriété commune de la connaissance et contre l’appropriation privée de toute «ressource» matérielle et immatérielle, y compris le vivant. Grâce, notamment, à la généralisation des droits de propriété intellectuelle.
Premier professeur de mondialisation en Europe
Professeur de mondialisation – le premier de ce genre en Europe -, Riccardo Petrella enseigne la mondialisation et la société de l’information dans la cadre d’un cours interfacultaire à l’Université catholique de Louvain (UCL). Ce chercheur d’origine italienne, spécialiste de l’innovation technologique, a travaillé pendant 17 ans à Bruxelles comme responsable du programme FAST (Forecasting and Assessment in Science and Technology) pour le compte de la Commission des Communautés européennes. Il est actuellement conseiller de la Commission européenne pour la science et la technologie.
Constatant «l’insoutenabilité» du système économique dominant, du point de vue économique, social, politique, culturel et environnemental, le chercheur de l’UCL estime que le capitalisme mondial (*) ne saurait représenter le devenir de nos sociétés.
APIC: En quoi le Forum Social Mondial, ce sommet «anti-Davos», qui a réuni des dizaines de milliers de personnes dans la capitale de l’Etat brésilien de Rio Grande do Sul, marque-t-il un tournant ?
R.P.: Ici, pour la première fois, nous nous sommes réunis à partir de nos propres priorités, nous avons coupé le cordon ombilical par rapport aux pouvoirs dominants, ce qui permet l’autonomie de l’analyse. Notre critique se base sur la réalité de la vie des mouvements sociaux à travers le monde. Nous allons désormais nous réunir chaque année à partir de notre propre agenda.
Deuxièmement, on a perçu à Porto Alegre la volonté d’inventer une autre mondialisation, enracinée dans l’expérience des luttes quotidiennes des mouvements sociaux, qui se battent pour l’intérêt général. De plus, c’est aussi une manifestation culturelle: Porto Alegre montre qu’on peut faire bouger les choses sans être tristes, mais en étant gais, créatifs. On était au moins 15’000, de toutes cultures, et il n’y a pas eu d’accidents ni de bagarres.
Finalement, le FSM nous oblige à être beaucoup plus concrets dans la capacité à trouver des synergies entre mouvements de la société civile, à nous mettre en réseau de façon effective. Je regrette seulement que dès le départ nous ayons laissé tomber l’idée de rédiger une déclaration finale. Il manque un message fort!
APIC: Quel message avez-vous vous-même apporté à Porto Alegre ?
R.P.: J’ai défendu la mondialisation et l’accès de tous aux biens communs essentiels à la vie, et la nécessité de changer la politique de la science, de la technologie et de l’éducation. Malheureusement, dans ce domaine, les forces progressistes, la gauche en général, ont la même conception que la droite. Comme si la science et la technologie n’avaient pas de sexe… En Europe, quand la gauche arrive au pouvoir, on ne voit aucun changement: tout est basé sur le principe d’améliorer la compétitivité des entreprises nationales, pour qu’elles soient plus performantes sur la marché international.
Ce ne peut être à mes yeux un but en soi. La science, la technologie et l’éducation devraient contribuer à la richesse commune, et non être asservies aux impératifs des entreprises et du capital. L’objectif assigné par Bruxelles à la science, à la technologie et à la formation est de faire de l’Union européenne la région la plus compétitive au plan mondial. Il est cependant illusoire de penser mettre la science, la technologie et l’éducation au service de l’économie nationale, alors que les entreprises dites nationales sont en fait «dénationalisées», le capital n’étant plus depuis longtemps «national».
APIC: Pour vous, au stade actuel de la mondialisation, une politique «nationale» ne peut plus être que fictive ?
R.P.: Plus on pousse à la compétitivité, plus on oriente dans ce sens la politique de la science et de l’éducation. Mais on créé alors une contradiction entre les Etats. Les entreprises n’ont pas ce genre de problèmes: elles sont toutes liées entre elles au niveau du capital. On a fait fausse route en favorisant la baisse de la fiscalité pour les entreprises et en suscitant une compétition féroce entre les systèmes fiscaux nationaux.
Au niveau de la connaissance, la première chose à faire est de modifier les règles de la propriété intellectuelle. Il faut absolument empêcher l’appropriation privée de l’intelligence. C’est pourquoi je suis partisan de la diffusion gratuite de logiciels informatiques. Je suis favorable à Linux et aux logiciels libres pour contrer Microsoft, qui a le soutien des forces armées américaines désireuses d’imposer des normes standards. L’on se retrouve face à des structures oligopolistiques, voire monopolistiques (tout s’articule: Cisco, IBM, AOL, Intel, etc.). Linux dit que la structure de base doit rester libre et accessible à tout le monde.
APIC: Vous êtes également contre toute privatisation des sources de la vie….
R.P.: La connaissance, les sciences et la technologie doivent être au service du bien commun, pour permettre la vie des 8 milliards de personnes qui seront sur la terre en 2020. Il faut ainsi empêcher le brevetage des semences, la privatisation du vivant et de la connaissance. En défendant cette ligne à Porto Alegre, je pense relayer les revendications des mouvements paysans comme «Via Campesina», une organisation active au niveau international, ou du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre brésilien (MST). Le FSM ne reflète pas seulement les analyses des intellectuels, mais avant tout les besoins des gens dans les mouvements populaires, des populations qui souffrent de l’appropriation privée des sources de la vie et de la connaissance.
A la suite de Porto Alegre, nous devons lancer une stratégie de lutte contre les droits de propriété intellectuelle, qui est une tentative du capital mondial (*) de s’emparer de tout et de tout transformer en marchandise. Il s’agit pour le mouvement social mondial de «démercantiliser» les biens communs à toute l’humanité. Le premier exemple de ces biens vitaux qui doivent appartenir à tous, c’est l’eau, qui doit être reconnue comme le premier bien commun de l’humanité. C’est pourquoi j’ai plaidé pour une Parlement mondial de l’eau. (apic/be)
Mgr Amédée Grab, nouvel évêque de Lausanne, Genève et Fribourg
APIC – Interview
Sous le signe de la collaboration
dans la confiance
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 9 novembre(APIC) APIC – Interview, voit la tâche qui l’attend comme évêque diocésain avec
une grande confiance. Evêque auxiliaire depuis près de neuf ans, il a accumulée une grande expérience pastorale. «J’arrive avec beaucoup de simplicité», a-t-il déclaré jeudi à l’agence APIC.
APIC:Quels sont les sentiments qui vous habitent après cette nomination
sur le siège de Lausanne, Genève et Fribourg?
MgrGrab:Le premier sentiment est celui de la confiance dans tous ceux qui
vont être mes collaborateurs les plus proches, mais aussi dans toutes les
personnes qui sont déjà engagées dans ce diocèse et qui y travaillent, prêtres, laïcs, religieux, religieuses… J’ai l’impression de pouvoir assumer
une responsabilité lourde et difficile parce que toutes ces forces pastorales, la foi des fidèles, leur espérance et leur charité, me portent. S’il
n’y avait pas cette possibilité de collaboration dans la confiance, je pense que cette responsabilité serait trop lourde.
APIC:Avez-vous déjà fixé les priorités pastorales qui vont guider ces prochaines années votre activité pastorale comme évêque diocésain?
MgrGrab:Je ne pense pas avoir la tâche de fixer moi-même, d’une façon autonome, des priorités. Après bientôt neuf ans de service comme évêque auxiliaire, j’ai eu la grâce de vivre toute une réflexion avec le Conseil presbytéral et les milieux pastoraux. Nous avons achevé il n’y a pas si longtemps la vaste enquête «Horizon 2’000». C’est la mise en oeuvre de tout cela que je désire coordonner, tout en sachant parfaitement que le diocèse
est en marche.
Il n’y aura certainement pas de rupture. Quant au style, chaque évêque
ayant son caractère, je ferai évidemment des choses autrement. La façon par
exemple de se situer face aux médias, où Mgr Mamie est vraiment un maître,
n’est pas forcément imitable!
Les grandes lignes sont déjà tracées dans tous les diocèses: le ministère apostolique, continué par le collège des évêques et par chacun d’entre
eux dans son diocèse, est déjà défini par le chemin de Jésus lui-même, fondement de l’Eglise, qui est notre pasteur. Certes, ce chemin n’est pas répétitif, parce que cette histoire du peuple de Dieu est un développement
constant. Evidemment, dans l’Evangile, il n’y a pas les normes pastorales
concrètes pour telle ou telle solution à adopter.
APIC:Dans plusieurs pays – l’Autriche, l’Allemagne, la France et prochainement la Belgique – des «pétitions du peuple de Dieu» demandant des réformes dans l’Eglise ont été lancées ou sont en cours? Allez-vous vous faire
l’avocat d’une plus grande participation des femmes dans l’Eglise, par
exemple par l’accès des femmes au diaconat permanent. Pensez-vous que l’accès au sacerdoce des «viri probati» soit souhaitable dans une situation de
manque de prêtres?
MgrGrab:De telles pétitions existent aussi en Suisse. Elles ont été remises aux évêques début septembre. Je respecte l’opinion de toute personne.
Je suis absolument convaincu que l’Eglise elle-même ne peut pas être un
peuple d’adultes appelés par Jésus-Christ à la liberté si la libre opinion
n’y est pas garantie. Par conséquent, je ne crois pas avoir pour tâche de
m’opposer à la libre circulation des idées et à leur manifestation.
Les sujets évoqués ne touchent pas un diocèse, mais l’ensemble de
l’Eglise catholique. Les réponses ne peuvent être données que par l’ensemble des évêques du monde entier, en lien et en communion profonde avec
l’évêque de Rome, Jean Paul II. Certaines de ces questions ont déjà reçu
une réponse. Même si la réponse concernant l’ordination des femmes au presbytérat n’a pas convaincu certains et n’est pas acceptée par tous, il faut
quand même tenir compte du fait que le pape Jean Paul II a dit que l’Eglise
ne se reconnaît pas la possibilité de le faire. Personnellement, je ne peux
pas ne pas reprendre cette réponse normative à mes yeux.
Sur d’autres problèmes, on peut avancer d’une autre manière. Je pense
que l’on avancera dans la direction d’un diaconat féminin. Mais cela ne
veut pas dire que l’on parle du sacrement de l’ordre, que c’est le diaconat
tel qu’il est connu dans le diaconat ordonné actuellement qui soit la solution vers laquelle l’Eglise pourra aller.
Nous savons qu’il y a eu des femmes diacres, des diaconesses, pendant
des siècles. On peut s’inspirer de cette expérience de l’Eglise qui a cessé
pour diverses raisons et se demander comment l’on pourrait reconnaître plus
officiellement l’engagement extraordinaire de très nombreuses femmes dans
les domaines de la diaconie. Mais cela ne signifie pas pour moi l’accession
au sacrement de l’ordre.
Quant aux «viri probati», l’Eglise, c’est-à-dire les évêques du monde
dans leur grande majorité, tiennent profondément, avec le pape, -et moi
aussi! – à la pratique actuelle. Parce que dans ce célibat librement assumé se manifeste une disponibilité, une forme d’amour, qui me paraissent
d’une très grande richesse pour l’Eglise. Evidemment, face à la l’éventualité de territoires entiers qui se trouveraient sans aucune possibilité
d’eucharistie, l’Eglise peut élargir la pratique qu’elle connaît déjà en
Orient, qui est d’admettre des hommes mariés à la prêtrise. Mais cela ne me
paraît pas la solution à laquelle nous devrions recourir chez nous actuellement.
APIC:Mgr Grab, vous déclariez le 18 septembre 1988, lors de la messe solennelle à l’occasion de votre installation à Genève: «Mon entrée est pacifique!». Mais certains milieux protestants genevois – certes minoritaires n’avaient pas apprécié l’arrivée d’un évêque auxiliaire à Genève, appelant
même à un «moratoire oecuménique avec l’Eglise catholique-romaine». Sept
ans après, il semble bien que votre séjour genevois a été fructueux…
MgrGrab:Je rends grâce à Dieu de ce que notre foi commune et tout ce que
nous possédons ensemble, catholiques et protestants, ait permis de dépasser
ces difficultés. Grâce à la bonne volonté de tous, nous avons poursuivi le
travail qui était bien avancé à Genève entre les l’Eglises. Nous avons des
relations fraternelles et régulières. Actuellement, la situation à Genève
ne me semble en tous cas pas compromise du fait qu’un évêque y ait passé
des années.
A mon sens, la situation s’est plus que normalisée, car il y a une recherche vraiment commune qui continue. Nous travaillons ensemble, dans les
aumôneries, partout où cela est possible… Nous désirons approfondir notre
communion de foi et notre témoignage chrétien. Tout récemment, nous nous
sommes réunis entre responsables des trois Eglises reconnues, car les catholiques chrétiens en font aussi partie, pour étudier des documents portant sur la traduction française des symboles de la foi.
APIC:Pensez-vous que la présence dans cette ville d’un évêque auxiliaire,
outre l’aspect symbolique, soit nécessaire, par exemple pour l’expérience
oecuménique qu’elle signifie, et pour le contact avec les organisations internationales?
MgrGrab:L’évêque auxiliaire résidant à Genève n’est pas responsable des
contacts avec les organisations internationales. C’est la tâche de l’observateur permanent du Saint-Siège, responsable de la Mission permanente auprès de l’Office des Nations Unies à Genève. Mais il est évident que le caractère international de cette ville, les événements qui régulièrement s’y
tiennent et amènent nombre de visiteurs extérieurs, dont de nombreux évêques, sont une des raisons qui militent pour la présence d’un évêque auxiliaire résidant à Genève.
D’autre part, l’oecuménisme a aussi un aspect international. Genève est
le siège du Conseil oecuménique des Eglises. Les rapports officiels avec le
COE sont assumés par Rome, qui y envoie très régulièrement des collaborateurs du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens. Mais il est évident
que nous avons été aussi associés à des manifestations importantes du COE
et que l’on s’adresse souvent dans ce domaine à l’évêque auxiliaire. On
l’invite à des manifestations qui relèvent du dialogue interreligieux.
APIC:A-t-on vraiment besoin de trois évêques dans ce grand diocèse de
650’000 catholiques, ou ne vaudrait-il pas mieux le redimensionner? Le redécoupage des grands diocèses est-il pour vous une priorité? Le 26 novembre, vous vous installerez à l’évêché de Fribourg. Avez-vous l’intention de
demander un évêque auxiliaire pour vous remplacer à Genève?
MgrGrab:C’est un sujet très actuel qui refait surface au gré de vicissitudes d’ordre politique ou parlementaire. C’est surtout une question d’ordre pastoral. La Conférence des évêques n’a jamais abandonné la réflexion à
ce sujet. Les évêques sont unanimes à reconnaître que la situation que nous
avons héritée historiquement n’est pas forcément définitive. A quel rythme,
et selon quelle modalité, après quelles consultations, cela reste l’objet
d’une vaste réflexion.
Quant à la demande d’un nouvel évêque auxiliaire à Genève, je vais voir
avec Mgr Mamie comment, lorsque la bulle du Saint-Siège arrivera, amorcer
la succession effective. Ensuite, je prendrai conseil; je n’ai pas d’idée
entièrement arrêtée à ce sujet.
APIC:Ne serait-il pas temps, comme le demandent certains milieux, de refaire un synode diocésain, ou alors de constituer un Conseil de pastorale
diocésain réunissant les délégués des quatre cantons du diocèse?
MgrGrab:On se demande quelle est la meilleure façon de réactualiser les
orientations pastorales formulées en 1983 par Mgr Mamie et Mgr Bullet suite
à la visite pastorale systématique de tout le diocèse. Cette réactualisation doit-elle se faire à travers un synode diocésain ou à travers la création d’un Conseil de pastorale diocésain? On peut aussi imaginer choisir
les deux options: un synode diocésain préparant la constitution d’un Conseil de pastorale diocésain. Ces choses ont été exprimées clairement dans
«Horizon 2’000». C’est l’une des premières choses dont il faudra débattre
en lien avec le Conseil presbytéral et le Conseil épiscopal. (apic/be)




