Rome: La doctrine Sociale de l’Eglise face à la «nouvelle économie»

Intervention du cardinal François-Xavier Nguyên Van Thuân

Rome, 10 juillet 2001 (APIC) Quelles sont les ambiguïtés de la «nouvelle économie  » et quelles sont les règles à poser pour qu’un dialogue avec la doctrine sociale de l’Eglise puisse s’instaurer ? Telles sont les questions auxquelles répond le cardinal François-Xavier Nguyên Van Thuân, président du Conseil pontifical «Justice et Paix «, dans le dernier numéro de la revue culturelle de l’université pontificale du Latran. Une interview reprise par l’»Osservatore Romano» dans son édition du 10 juillet.

«Le concept de «nouvelle économie «, commence par rappeler le cardinal, concerne la phase actuelle de développement l’économie dans laquelle les nouvelles technologies informatiques et de la communication jouent un rôle fondamental. Elles contribuent à éliminer la notion de temps et de lieu, dématérialisent l’économie et introduisent une nouvelle flexibilité dans le domaine du travail et de l’organisation de l’entreprise «.

«La nouvelle économie interpelle donc fortement la doctrine sociale de l’Eglise et remet en question ses principes fondamentaux «. Le cardinal décrit alors les fortes ambiguïtés dont elle est porteuse, malgré «les réelles possibilités de progrès qu’elle peut induire «, à savoir: «la multiplication des situations de chômage, de marginalisation et d’extrême précarité dans le travail «. Le cardinal développe ce thème en expliquant que, «il est aujourd’hui possible de gagner sa vie sans travailler grâce à la spéculation financière, et d’interrompre ainsi le traditionnel rapport entre le travail et la richesse. De plus, l’augmentation des parcours professionnels fortement individualistes semblent contredire une vision du travail comme source de sociabilité, typique de la doctrine sociale de l’Eglise, et pose un défi à l’entreprise qui doit être considérée comme une communauté de personne «.

Pour le cardinal François-Xavier Nguyên Van Thuân, l’objectif et le «défi de l’Eglise «, est de mener un «débat sur les exigences authentiquement humaines de la nouvelle économie  » car, «la dimension centrale de la technologie semble prendre le pas sur le principe de la priorité du travail sur le capital et l’homme semble dépendre des instruments informatiques et de la communication plutôt que du contraire «. «De plus, explique-t-il, l’artificiel et le virtuel semblent l’emporter sur le naturel «.

Légèreté

Concernant cet aspect de la virtualité, le président du Conseil pontifical «Justice et Paix  » précise que, «la nouvelle économie  » se caractérise surtout par sa légèreté, rendue possible par l’informatique. Une légèreté qui se fonde sur le rôle pesant dévolu à la technique dans les mécanismes économiques et financiers «.

«A l’origine de cette confusion, poursuit le cardinal, entre la dynamique technico-économique comme telle – la cause matérielle – et l’humanité qui en anime le principe et qui l’oriente d’un point de vue éthique – la cause finale – se trouve l’homme qui recherche irrésistiblement la liberté. Une liberté dans l’espace et dans le temps, la possibilité illimitée de communiquer, de se développer indépendamment des ressources naturelles… «Et finalement, constate-t-il, on se rend donc compte que c’est la technique qui oriente l’homme «.

Pour lui, la solution est de «distinguer la mondialisation du mondialisme qui en est l’idéologie, et qui se réduit à la spéculation et au profit. Pour parvenir à cette distinction, il faut mettre en pleine lumière l’idéologie qui se cache sous la présupposé neutralité de la technique «. «Jean Paul II, poursuit-il, a fait cette distinction concernant le capitalisme dans `centesimus annus’ en expliquant la différence entre le capitalisme dans sa dimension technico-économique (le principe du marché) et dans sa dimension culturelle (le capitalisme comme idéologie) «.

Propositions

Le cardinal Nguyên Van Thuân fait alors des propositions concrètes, et souligne «la nécessité d’une gouvernance des nouveaux dynamismes économiques, à la fois dans le domaine de la conscience personnelle, mais aussi dans les domaines juridiques et politiques «. Pour ce qui concerne la conscience personnelle, «on oublie en effet bien souvent, affirme-t-il, qu’avant la société et les structures, il y a la personne humaine et que sa liberté consiste à être en mesure de se gouverner elle-même «. «Or, poursuit-il, dans la nouvelle économie, il semble que la responsabilité du sujet soit amoindrie. La virtualisation des processus économiques tend en effet à réduire la perception de l’impact des choix des opérateurs sur les individus, les familles et la société entière «.

Il est donc souhaitable, pour lui, de mettre en place une éthique qui ne soit pas seulement celle des affaires, mais surtout celle des chefs d’entreprises afin qu’ils soient en mesure de se gouverner eux-mêmes et par là, de gouverner aussi l’économie.

Par ailleurs, poursuit encore le cardinal, la gouvernance qui ne doit pas être confondue avec le gouvernement, a cependant aussi besoin de structures juridiques et économiques capables d’orienter vers le bien commun, les immenses potentialités de la nouvelle économie. La doctrine sociale de l’Eglise continue donc à prôner l’exigence d’une autorité politique mondiale, qui aura comme objet d’améliorer le fonctionnement des instruments internationaux déjà existants, mais aussi de responsabiliser les nombreux acteurs et de rendre leur action possible.

Augmenter la concertation

«Il faut, affirme-t-il, augmenter la concertation entre les grands pays et transférer la connaissance et la technologie dans les pays pauvres en fonction de leurs besoins authentiques «.

Tout cela demande en conclusion, à ce que la nouvelle économie ne soit pas séparée dès l’origine de l’éthique. «Il y a en effet une certaine tendance à considérer la nouvelle économie comme étant, soit totalement juste, soit totalement mauvaise, ce qui conduit alors au désir de donner la vie à une économie parallèle à laquelle on appose en général l’adjectif éthique. Or, poursuit-il, la nouvelle économie doit être considérée comme un outil efficace, capable de réguler d’une manière satisfaisante les besoins de l’humanité. Il s’agit, en d’autres termes, de ramener la nouvelle économie à l’humanité de l’homme, alors il y aura de nombreux points possibles de discussions entre elle et la doctrine sociale de l’Eglise». (apic/imed/pr)

10 juillet 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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