Encadré 1
«Nous restons en Algérie, prouvant ainsi que la vie commune est possible en terre d’islam
Les terroristes ont tué 20 prêtres, religieux ou religieuses, L’évêque d’Oran, les moines de Tibhirine. Pourtant l’Eglise est restée sur place et l’évêque d’Alger croit dans l’évolution de l’islam.
Q.: Votre inquiétude majeure est donc de voir se durcir encore les oppositions entre chrétiens et musulmans?
Mgr Teissier: Effectivement. Déboucher sur une coupure du monde en deux, avec les musulmans d’un côté et les non-musulmans de l’autre, serait extrêmement grave, car on a besoin de construire l’avenir de la communauté des hommes, pas de nourrir des rancœurs qui s’appuient sur des siècles d’inimitiés. C’est pourquoi la riposte contre le terrorisme doit mettre hors de nuire les petits groupes qui préparent les attaques contre les innocents, et non pas faire pression sur des peuples entiers, encore moins sur la communauté musulmane dans le monde.
C’est aussi la raison de notre fidélité à la société algérienne, aux nombreux amis que nous avons dans le peuple algérien. Malgré les morts, l’Eglise n’a pas voulu quitter ce pays: en restant, on prouve que la vie commune est possible, qu’elle est faite d’innombrables gestes de coopération pour le bien commun. Aujourd’hui que le danger des groupes terroristes se fait moins pressant en Algérie, il faut éviter de donner de nouveaux arguments à ceux qui affirment que la vie commune est impossible.
Q.: Vous parlez toujours de . Or, les islamistes algériens avaient pour eux la majorité de la population, lors des élections de 1992…
Mgr Teissier: En réalité, ils n’avaient que 25% des voix. A cause du système électoral et des nombreuses abstentions, ils auraient obtenu les trois quarts des sièges au parlement. Et les voix qu’ils ont obtenues en 1992 s’expliquent par un désir de pluralisme. C’était un vote de protestation contre le système du parti unique. Le recours à l’islam est apparu à beaucoup comme une solution. Mais quand ceux qui ont récupéré ce vote ont montré leur vrai visage, en égorgeant ceux qui refusaient leur projet de société, le peuple a refusé de les suivre.
Aujourd’hui, de nombreux Algériens continuent de croire que la justice et la libération de la corruption peuvent être le fruit d’un véritable islam, mais ils ne se reconnaissent pas dans ceux qui tuent des enfants.
Q.: Qu’est-ce que le ? En Occident, des éléments tels que la polygamie, l’interdiction de se convertir à une autre religion, l’affirmation que la foi gouverne toute la société ne donnent pas de l’islam une image très positive…
Mgr Teissier: Toute généralisation est dangereuse. La majeure partie des musulmans qui vivent en Occident ont des relations d’excellent voisinage avec les autres religions. Après le 11 septembre, une église a brûlé à Limoges. Aussitôt, l’imam de la mosquée voisine a contacté le curé pour lui apporter son soutien, un groupe est né dans le quartier pour rapprocher chrétiens et musulmans, pour montrer que ce geste isolé ne représente pas la communauté musulmane.
Il en va de même en Algérie, où la population est pleine de délicatesse, désireuse de nous montrer que l’islam veut l’ouverture et le respect de l’autre. Une jeune musulmane m’a offert récemment une croix pectorale fabriquée à la façon des bijoux berbères, alors même que la croix est vécue par l’islam comme un symbole agressif, un souvenir des croisades.
Je le vois avec des musulmans très simples: ce qui les touche, c’est qu’on ait pour eux des gestes d’humanité. Il n’en a pas toujours été ainsi, non pas qu’on ait été barbares à leur égard, mais il a manqué parfois cette humanité élémentaire qu’est le respect de l’autre.
Q.: Qu’un musulman ne puisse pas se convertir ne vous choque pas?
Mgr Teissier: Des conversions ont lieu en ce moment en Kabylie et elles sont respectées. La loi traditionnelle ne les permet pas, c’est vrai, mais cela s’explique historiquement: au temps des guerres vécues par le Prophète contre d’autres tribus d’Arabie, l’abandon était vécu comme une traîtrise et puni comme telle. Cela dit, une évolution est en cours dans l’islam, mais elle viendra de l’intérieur des consciences, pas des pressions extérieures.
Q.: Quelle évolution voyez-vous?
Mgr Teissier: En Algérie, la majorité des enseignants et des médecins sont des femmes, de nombreux juges et magistrats le sont aussi. La condition féminine n’a rien à voir avec l’Afghanistan. Il faudrait montrer davantage ces évolutions positives, au lieu de stigmatiser des situations que de nombreux musulmans condamnent, même si la loi n’a pas encore évolué. C’est le cas de la polygamie…
Q.: Quel a été l’impact du colloque et de l’exposition consacrés à Augustin, ce printemps à Alger? Vous avez vu des fruits concrets ou seulement des articles dans les journaux?
Mgr Teissier: Je ne sous-estimerais pas l’écho médiatique de cet événement: 230 articles ou communiqués, dont un bon tiers en langue arabe, rédigés par des journalistes musulmans pour un public musulman, c’est loin d’être un phénomène marginal! Je ne connais pas d’autres exemples de ce genre dans l’histoire de l’islam: des centaines de milliers de lecteurs, des millions de téléspectateurs ont découvert que le représentant d’une autre tradition religieuse pouvait avoir un message les concernant, qu’il faisait partie de la communauté nationale.
Le quotidien algérien , l’un des plus gros tirages en langue française, a consacré un article de 4 pages à Augustin, signé par Anissa Boumedienne. C’est la femme de l’ancien président Boumedienne, un symbole national. Même si les lecteurs n’ont vu que le titre et la signature, c’est un signal extrêmement fort à une période où certains veulent dresser une communauté contre l’autre.
Encadré II
Au nord ou au sud, l’Eglise n’a pas la même voix
Q.: L’Eglise catholique ne parle pas d’une même voix à propos de la guerre en Afghanistan. Mgr Tauran, le du Vatican, et d’autres évêques européens soutiennent ouvertement les frappes anglo-américaines, alors que les évêques africains et asiatiques, par exemple, n’ont pas de mots assez durs pour les condamner…
Mgr Teissier: Il est nécessaire d’avoir une meilleure perception des risques que pourraient entraîner, au niveau des relations entre le monde musulman et le reste du monde, des décisions où la force apparaîtrait clairement dirigée contre des peuples. Ce qui, à mes yeux, peut expliquer les déclarations du cardinal Etsou, archevêque de Kinshasa (réd:




